« Ibn » raconte l’histoire d’Issa, un adolescent de 15 ans vivant à Montreuil, qui découvre sa mère, Leïla, morte sur son tapis de prière. Déjà orphelin de père depuis l’enfance, Issa, surnommé Ibn ( » le fils de » en arabe), est confronté à une douleur immense et à une peur viscérale : celle de voir le corps de sa mère être rapatrié dans son pays d’origine, comme ce fut le cas pour son père. Refusant cette séparation, il décide de garder le silence, de veiller seul sa mère et d’organiser seul son enterrement, selon le rite musulman. Il se rend cependant vite compte qu’il ne connaît finalement pas grand-chose à « sa » religion, mais sa mère y tenait… alors il va faire de son mieux.
Le roman trouve son origine dans une scène poignante vécue par l’autrice franco-algérienne, Asya Djoulaït, également professeure de français. Après la minute de silence observée dans les écoles françaises en hommage à Samuel Paty, professeur décapité en 2020 après avoir montré en classe des caricatures de Mahomet à ses élèves, une élève lui confie : « Il n’y a pas eu de silence quand ma mère est morte », à quoi un camarade répond : « Y a pas d’silence pour les gens comme nous ». Ce moment de vérité brut a inspiré l’écriture d’ « Ibn », deuxième roman d’Asya Djoulaït, qui interroge la place du deuil, de la foi et de la reconnaissance dans une société marquée par l’inégalité des regards.
Le roman est structuré autour des cinq prières quotidiennes de l’islam, qui rythment les journées de deuil d’Issa et marquent son cheminement spirituel. Chaque chapitre s’ouvre sur une prière, traduisant l’évolution intérieure et spirituelle de cet adolescent qui se réfugie dans une foi construite dans l’urgence. Le récit s’étend sur quelques jours, du mardi au vendredi, installant une sorte de huis clos étouffant entre Issa, le corps de sa mère et Allah, tout en convoquant les souvenirs d’un passé douloureux. Terrifié de ne plus être le fils de personne, Ibn se retrouve cloîtré au sein de l’appartement familial, coincé entre ses pensées rationnelles et l’envie de respecter des traditions dont il se retrouve subitement l’héritier.
En accompagnant la solitude extrême et le désarroi total de ce jeune garçon, « Ibn » aborde non seulement le thème douloureux du deuil, mais dépeint surtout l’amour filial déchirant de cet orphelin prêt à braver les interdits pour honorer sa mère et ses croyances. Le résultat est un roman foncièrement humain sur la construction identitaire entre deux mondes et sur la puissance du lien maternel.
Au cœur de la quête identitaire de son personnage principal, l’autrice aborde l’éveil à la foi d’un adolescent tentant de combler le vide dans lequel il vient de tomber en conversant avec Allah. « Ibn » livre ainsi la quête spirituelle d’un gamin qui doit subitement construire sa foi alors qu’il se contentait jusque-là de l’appliquer passivement, partagé entre le respect de cette culture d’origine qu’il connaît peu, la peur d’être banni d’une communauté musulmane qui pourrait bien être la seule famille qui lui reste et la difficulté d’être « fils de » dans un pays qui a encore beaucoup de mal à reconnaître tous ses enfants.
Je ne connaissais pas l’autrice, ni son roman précédent, mais le titre de celui-ci me faisait forcément de l’œil car ma fille se prénomme Iben. Le fait de l’avoir lu un quatorze juillet, le jour de l’anniversaire de ma fille… et de la fête nationale française…démontre probablement que parfois certaines planètes s’alignent… ou que le hasard fait parfois bien les choses…
Ibn, Asya Djoulaït, Grasset, 272 p., 20,90 €
Elles/ils en parlent également: Julie, Lecture-Monde
