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Quand les idoles se déchirent : Bob Dylan, John Lennon et George Harrison face à l’œuvre de Neil Young

Publié le 21 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Bob Dylan, John Lennon et George Harrison ont tous critiqué Neil Young : mimétisme excessif, nihilisme dangereux, voix jugée insupportable. Derrière ces piques se cachent des rivalités artistiques fécondes et des visions du rock radicalement différentes.


L’histoire du rock regorge de brouilles, de rivalités et de saillies verbales dont les fans adorent décrypter les moindres nuances. Pourtant, rares sont les passes d’armes qui réunissent, dans la même volée de bois (pas si) vert, trois membres du panthéon populaire – Bob Dylan, John Lennon et George Harrison – ligués contre un quatrième géant, Neil Young. Au‐delà de la petite phrase assassine, ces critiques en disent long sur la difficulté d’exister dans un milieu où chaque artiste est à la fois héritier et concurrent, élève et maître, miroir et contrefort de ses pairs. Plus de cinq décennies après les faits, la querelle demeure fascinante : elle met à nu les mécanismes de la création, le poids du mythe, et la manière dont les rockeurs jugent – parfois sévèrement – le reflet d’eux‐mêmes dans le regard d’un autre.

Sommaire

  • Quand Neil Young s’invite à la table des légendes
  • L’admiration contrariée : quand le maître trouve un élève trop studieux
  • Les convergences stylistiques qui attisent la méfiance
  • John Lennon et la peur de l’idéologie autodestructrice
  • La paternité comme prisme de lecture
  • George Harrison : le verdict tranchant d’un mélomane exigeant
  • Quand la voix devient point de fracture
  • Les réponses implicites de Neil Young : persévérer sans riposter
  • L’évolution des rapports : de la friction à l’estime mutuelle
  • Codes et rites de la critique entre pairs
  • La réception populaire : l’auditeur, juge suprême
  • L’héritage partagé d’une génération insoumise
  • La discorde comme moteur créatif

Quand Neil Young s’invite à la table des légendes

Depuis la fin des années 1960, Neil Young s’est forgé une place unique : songwriter torturé chez Buffalo Springfield, guitariste incendiaire dans Crosby, Stills, Nash & Young, héraut d’un folk épuré sur « Heart of Gold », puis parrain d’un grunge à naître avec « Rust Never Sleeps ». À soixante‐dix‐neuf ans, il continue de remplir les champs de Glastonbury en 2025, porté par une discographie dense, frondeuse et profondément personnelle. Sa longévité, son obstination à refuser la facilité – comme en témoigne son combat pour l’audio haute définition, son militantisme écologiste, ou encore son retrait de certaines plateformes de streaming – forment l’armature d’un personnage qu’on pourrait croire inoxydable. Pourtant, même un roc comme Young ne reste pas insensible aux flèches décochées par ceux qu’il admire.

L’admiration contrariée : quand le maître trouve un élève trop studieux

Dès le début des années 1970, Bob Dylan voit débouler toute une génération d’auteurs‐compositeurs qu’on présente comme ses héritiers. Parmi eux, Neil Young attire rapidement l’attention : même timbre nasillard, mêmes harmonicas plaintifs, même goût pour le récit impressionniste. Dans une interview accordée à Spin en 1985, Dylan se souvient de son exil à Phoenix, à l’hiver 1972, lorsque « Heart of Gold », diffusé en boucle à la radio, vient littéralement brouiller son identité : « Je coupais le transistor parce que j’avais l’impression de m’entendre moi‐même ». Le morceau, premier numéro 1 d’un artiste canadien au Billboard Hot 100, devient symbole d’un malaise plus profond : comment accepter qu’un autre parle avec votre voix ? Pour Dylan, le pastiche vire à la dépossession. C’est l’éternel dilemme de l’influence : honorer l’inspiration sans étouffer celui qui l’a insufflée.

Les convergences stylistiques qui attisent la méfiance

Cette crispation n’est pas qu’affaire d’ego. Au début des années 1970, Bob Dylan traverse une zone de turbulence : ses incursions country sur « Nashville Skyline**», puis la foi chrétienne affichée de la fin de la décennie, brouillent les attentes. Neil Young, lui, aligne des albums à succès tout en jouant les funambules entre acoustique et décharges électriques. Sur scène comme en studio, il cultive l’imperfectibilité – solos dissonants, prises live gardées malgré les craquements –, un procédé que Dylan utilise aussi, mais qui, soudain, semble lui échapper. Confronté à cet effet de miroir, le bard folk se sent dépossédé : là où il pensait avoir encore le monopole du récit débraillé, le Canadien prend le relais et connaît la consécration populaire. La blessure d’amour‐propre, chez un auteur habitué à être la boussole de sa génération, se mue en gêne sourde.

John Lennon et la peur de l’idéologie autodestructrice

Pour John Lennon, la détestation d’un titre de Neil Young est moins liée au mimétisme qu’à la responsabilité morale. En 1980, dans la longue confession accordée à David Sheff pour Playboy, le Beatle fustige la maxime « It’s better to burn out than to fade away » qui structure « My, My, Hey, Hey (Out of the Blue) ». À trente‐neuf ans, Lennon est devenu père de Sean, a troqué les nuits blanches pour les comptines, et aborde la culture punk avec ambivalence : il adore son énergie brute mais redoute la glorification de la mort précoce. À ses yeux, ériger des idoles trépassées comme Sid Vicious ou James Dean revient à renseigner des générations entières sur l’inanité de la survie. La punchline de Young, reprise plus tard par Kurt Cobain dans sa lettre d’adieu, incarne exactement ce que Lennon combat : la tentation nihiliste.

La paternité comme prisme de lecture

Cette prise de position n’est pas un simple sermon. Elle découle d’une angoisse intime : Lennon a perdu sa propre mère à l’adolescence et sait ce que signifie grandir orphelin. Quand il entend Neil Young scander qu’il vaut mieux flamber que s’éteindre lentement, il y perçoit une invitation au martyre rock. L’ex‐Beatle, qui vient de rallumer la flamme créative avec « Double Fantasy » après cinq ans de retraite domestique, plaide pour le contraire : rester vivant, quitte à « s’effacer » dans les couloirs du temps, est la seule victoire qui compte. Quelques semaines plus tard, son assassinat conférera à ses mots une dimension tragique ; la formule de Young, elle, continuera de hanter le rock dans ses heures les plus noires.

George Harrison : le verdict tranchant d’un mélomane exigeant

Si George Harrison est réputé pour sa douceur, il sait aussi se montrer abrupt. L’anecdote remonte à 1987 : interviewé par Bob Geldof à propos de la sortie de « Around the World », titre synthétique et expérimental de Young, « l’ami tranquille » coupe net : « Je ne suis pas fan de Neil Young » et précise, sourire en coin, détester à la fois son jeu de guitare « pour rire » et une voix « encore plus mauvaise que la mienne ». À l’époque, Harrison vient de publier « Cloud Nine », album de renaissance produit par Jeff Lynne, aux mélodies léchées et aux solos millimétrés. Il est aux antipodes du grincement métallique que Young revendique. Plus qu’une pique gratuite, la remarque trahit la quête d’harmonie d’Harrison : pour lui, la musique doit exhaler une forme de grâce spirituelle, tandis que Young brandit la distorsion comme un étendard de sincérité brute.

Quand la voix devient point de fracture

La voix de Neil Young a toujours divisé. Nombre de chroniqueurs l’ont comparée à « un cactus sous acide » ou à « une scie qui attaque le pin du Canada ». Pourtant, elle est devenue signature : frêle, saccadée, elle transporte une fragilité que les prouesses vocales annihileraient. George Harrison, dont le timbre velouté n’a jamais rivalisé avec la puissance de Paul McCartney, reconnaît ses propres limites vocales, mais ne supporte pas « l’aiguille rouillée » de Young, jugée discordante. Cette aversion s’apparente moins à un règlement de comptes qu’à une divergence esthétique fondamentale : Harrison recherche la ligne pure, Young assume la béance d’une fêlure.

Les réponses implicites de Neil Young : persévérer sans riposter

Fidèle à son caractère ombrageux, Neil Young n’a jamais contre‐attaqué publiquement. Au lieu de batailler dans la presse, il laisse parler les amplis : en 1979, il sort « Rust Never Sleeps », qui alterne ballades acoustiques et orages électriques, puis lance la tournée du même nom, captée sur « Live Rust ». Durant les années 1980, il expérimente tous azimuts – disco bricolé sur « Trans », rockabilly sur « Everybody’s Rockin’ », country numérique sur « Old Ways ». Ces virages déroutants seront raillés par la critique, mais serviront de laboratoire à une renaissance spectaculaire : dans les années 1990, Pearl Jam, Sonic Youth et Nirvana le sacreront « parrain du grunge ». En 1993, l’album « Sleeps With Angels » résonne comme une méditation endeuillée après le suicide de Cobain, preuve que Young continue de dialoguer avec la douleur sans en faire un mot d’ordre romantique.

L’évolution des rapports : de la friction à l’estime mutuelle

Malgré les premières critiques, la relation entre Neil Young et Bob Dylan se mue, au fil des décennies, en respect réciproque. En 1988, Dylan invite Young au Bridge School Benefit, puis, en 2019, les deux légendes coprésident un concert mémorable à Kilkenny, en Irlande. Sur scène, Dylan, stoïque, laisse Neil déchaîner ses onze minutes de « Rockin’ in the Free World ». Le « copycat » présumé devient compagnon de route : même défense de l’agriculteur américain via Farm Aid, même engagement pour la liberté d’expression. De son côté, George Harrison ne fera jamais marche arrière, mais reconnaît, avant sa mort en 2001, l’efficacité de la chanson « Old Man » et la beauté austère de « Harvest Moon ». Quant à John Lennon, il n’a pas eu le temps de reconsidérer sa position ; pourtant, son fils Sean collabore en 2015 avec Young autour de projets environnementaux, preuve que le dialogue se poursuit, fût‐ce par procuration.

Codes et rites de la critique entre pairs

Dans les années 1970, les interviews‐fleuves deviennent des arènes où les rockeurs règlent leurs comptes sans passer par les attachés de presse. Lennon prend goût à la confession provocatrice, Dylan cultive le mystère en lâchant des bribes sibyllines, Harrison distille un humour pince‐sans‐rire. Chacun sait que la petite phrase fera le tour des fanzines, alimentera la machine médiatique et piquera la curiosité du public. Les déclarations fracassantes servent de stratégie narrative : affirmer son identité consiste aussi à désigner ce qu’on n’est pas. En s’en prenant à Neil Young, les trois idoles clarifient leur propre positionnement – morale de la survie chez Lennon, quête d’originalité chez Dylan, idéal mélodique chez Harrison – tout en flattant des journalistes friands de duel.

La réception populaire : l’auditeur, juge suprême

Ironie du sort, les ventes et les tournées démontrent que le public n’a jamais boudé Neil Young. En 1972, « Harvest » s’écoule à plus de quatre millions d’exemplaires rien qu’aux États‐Unis ; en 2025, l’artiste, flanqué de Crazy Horse, clôt la nuit du samedi à Glastonbury devant 200 000 festivaliers. Les chansons décriées, de « Heart of Gold » à « My, My, Hey, Hey », font désormais partie du patrimoine rock. Pendant ce temps, Bob Dylan décroche le Nobel de littérature, George Harrison est célébré par le Concert for George, et John Lennon reste l’icône pacifiste incontournable. Chacun trouve ainsi son audience, preuve que la diversité des voix nourrit, plutôt qu’elle ne fragilise, la scène culturelle.

L’héritage partagé d’une génération insoumise

Finalement, ces joutes verbales rappellent que le rock est un écosystème où les créateurs s’entre‐alimentent autant qu’ils s’affrontent. Neil Young s’est construit en dialoguant – parfois malgré lui – avec Dylan, Lennon et Harrison ; en retour, leur agacement a servi de signal d’alarme, les incitant à réinventer leur propre langage. Que serait « Blood on the Tracks » sans la concurrence de Young ? Quelle saveur aurait « Double Fantasy » si Lennon n’avait pas voulu prouver qu’on peut renaître sans brûler ? L’intransigeance d’Harrison, elle, éclaire son parcours spirituel : refuser le bruit pour mieux suivre la voie intérieure.

La discorde comme moteur créatif

Dans l’arène du rock, la critique n’est pas synonyme de rupture ; elle est une modalité du dialogue, souvent passionnée, parfois blessante, mais toujours féconde. Lorsque Bob Dylan peste contre « Heart of Gold », il révèle sa peur de disparaître derrière son propre héritage. Quand John Lennon s’insurge contre « better to burn out », il brandit la vie comme valeur suprême. Et quand George Harrison raille la voix de Neil Young, il affirme sa quête d’harmonie. En face, le Canadien continue d’arpenter sa route cabossée, prouvant qu’au‐delà des anathèmes, seule compte la capacité à écrire, encore et toujours, la chanson suivante.

Ainsi se dessine un paysage où les géants se jaugent, se défient et finissent, bon gré mal gré, par se nourrir les uns des autres. C’est peut‐être là, dans cette friction incessante, que réside la véritable magie du rock : faire jaillir l’étincelle, même quand elle naît d’une phrase aussi lapidaire que « C’est de la garbage ».


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