En 1964, une pique cinglante de John Lennon envers les Kinks déclenche une réaction salutaire : piqués au vif, les frères Davies transforment leur frustration en créativité et enregistrent « You Really Got Me », hymne fondateur du hard rock. Une rivalité devenue moteur de légende.
L’année 1964 voit la British Invasion transformer chaque scène en arène. Londres, Liverpool, Manchester : les jeunes groupes s’y livrent une joute où la moindre maladresse peut ruiner une carrière naissante. Au sein de ce tourbillon, The Kinks – Ray et Dave Davies, Pete Quaife, Mick Avory – peinent encore à imposer leur signature, tandis que The Beatles se hissent déjà au rang de phénomène planétaire. C’est dans ce contexte qu’un mot cinglant de John Lennon, lancé en coulisses du Gaumont Theatre de Bournemouth le 2 août 1964, va piquer les Kinks au vif et, paradoxalement, leur ouvrir les portes de la gloire.
Sommaire
- Des débuts laborieux pour un groupe prometteur
- La tournée d’été des Beatles : Bournemouth, 2 août 1964
- Une riposte scénique nommée « You Really Got Me »
- Des coulisses aux studios : la genèse d’un tube
- Lennon, de la raillerie à l’admiration
- Rivalité et émulation : Kinks versus Beatles
- Portrait en clair-obscur de John Lennon
- L’impact de « You Really Got Me » sur l’histoire du rock
- Une amitié tardive mais sincère
- L’héritage de Bournemouth dans la trajectoire des Kinks
- Quand la rivalité forge la légende
Des débuts laborieux pour un groupe prometteur
Au printemps 1964, le catalogue des Kinks ne compte encore que deux 45-tours : « Long Tall Sally » et « You Still Want Me ». Le premier reprend Little Richard, le second échoue à se classer. Les frères Davies ne cachent pas leur frustration : pourquoi les Beatles, passés par les mêmes clubs, raflent-ils tout quand leurs propres riffs demeurent confidentiels ? Ray Davies se sait pourtant armé d’un guitariste au jeu incisif en la personne de son frère Dave – mais aucune « équipe » ne pilote encore leur trajectoire, à l’inverse du cercle protecteur de Brian Epstein et George Martin qui encadre les Fab Four.
La tournée d’été des Beatles : Bournemouth, 2 août 1964
Entre un retour d’Australie et la conquête imminente de l’Amérique, les Beatles programment sept dates au Royaume-Uni. Pour la halte de Bournemouth, leur agent sollicite les Kinks en première partie. L’honneur est immense : même sans succès radio, jouer avant les Beatles promet un baptême de feu unique. Lorsque les Kinks débarquent dans les loges, ils trouvent Lennon, McCartney, Harrison et Starr en pleine répétition informelle. Ray s’avance pour saluer John ; celui-ci, l’œil narquois, lâche : « Vous n’êtes là que pour chauffer la salle. » Une remarque lapidaire mais assassine – le genre de petite phrase qui, comme le dira Davies, « vous renvoie à la cour d’école ».
Une riposte scénique nommée « You Really Got Me »
Piqué au vif, le quatuor entre en scène décidé à prouver sa valeur. Ils ouvrent leur set avec une ébauche encore inédite : « You Really Got Me ». Dave Davies, branché sur un ampli Elpico qu’il a littéralement entaillé au rasoir pour obtenir un son saturé, délivre un riff monstrueux. Le public – jusqu’alors venu pour les Beatles – explose : hurlements, sifflets admiratifs, jeunes filles se ruant vers la scène. Ray se souviendra : « C’était comme si notre riff était plus fort que le bully. » Lennon, dans les coulisses, cesse un instant de fanfaronner ; certains témoins prétendent même qu’il esquisse un sourire approbateur.
Des coulisses aux studios : la genèse d’un tube
Confortés par l’accueil de Bournemouth, les Kinks réservent une session aux IBC Studios de Londres le 12 juillet 1964. La première prise, jugée trop policée, est abandonnée. Sous la houlette du producteur Shel Talmy, Dave redécoupe la membrane de son haut-parleur, accentuant encore la distorsion ; le solo, enregistré en une prise, deviendra l’une des pierres fondatrices du hard rock. Ray affine la structure : couplets minimalistes, montée rythmique, résolution incendiaire. Le 4 août, le single sort chez Pye Records ; le 19 septembre, il décroche la première place au classement britannique et grimpe jusqu’au n° 7 aux États-Unis, consacrant les Kinks comme fers de lance de la British Invasion.
Lennon, de la raillerie à l’admiration
Si la légende veut que John ait ruminé sa défaite ce soir-là, la réalité nuance son rôle : quelques années plus tard, on le surprendra, dans un club londonien, réclamant au DJ de passer la chanson des Kinks « Wonderboy » « encore et encore ». Témoignage d’une admiration sincère – et peut-être d’un mea culpa tacite. Ray Davies racontera l’anecdote dans son autobiographie X-Ray, se disant « touché que le plus grand compositeur de sa génération s’attache à une de [ses] œuvres les plus personnelles ».
Rivalité et émulation : Kinks versus Beatles
L’épisode de Bournemouth illustre une vérité essentielle : la rivalité alimente la création. Tandis que les Beatles enchaînent « A Hard Day’s Night » et « Help! », Ray Davies s’autorise une veine plus satirique et typiquement britannique, de « Dedicated Follower of Fashion » à « Waterloo Sunset ». Les Kinks, bannis des scènes américaines entre 1965 et 1969 pour incidents de tournée, réorientent leur plume vers la chronique sociale anglaise – un virage qui doit beaucoup à la fierté retrouvée ce 2 août 1964. Les Beatles, de leur côté, intègrent l’électricité crue et la distorsion que « You Really Got Me » a popularisées, particulièrement perceptible dans « Paperback Writer » ou le riff de « Day Tripper ». La compétition se mue en dialogue artistique silencieux.
Portrait en clair-obscur de John Lennon
La piqûre d’orgueil infligée aux Kinks révèle aussi la part d’ombre de Lennon. Élevé dans l’ironie cassante des cours de récré de Liverpool, il maniait la repartie comme un bouclier contre ses propres insécurités. Ses biographes décrivent un artiste oscillant entre générosité candide et sarcasme destructeur. Ray Davies, longtemps blessé, finira par reconnaître que ce trait « faisait partie du personnage » et qu’il lui fallait le détourner en énergie créatrice. Loin de ternir l’aura du Beatle, l’épisode souligne la complexité d’un homme capable, dans une même soirée, de rabaisser puis de saluer la fougue de ses concurrents.
L’impact de « You Really Got Me » sur l’histoire du rock
Au-delà de la querelle d’ego, la chanson des Kinks fait basculer la pop : son riff servira de matrice au garage rock, puis au heavy metal. Sans la distorsion improvisée de Dave Davies, pas de « My Generation » des Who, pas de « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin. Jim Morrison citera le morceau comme l’un des plus libérateurs qu’il ait entendus ; Eddie Van Halen en fera le tout premier single de Van Halen en 1978. En à peine deux minutes quarante, « You Really Got Me » entérine l’idée qu’un simple power-chord peut renverser un empire – en l’occurrence, celui de la pop policée.
Une amitié tardive mais sincère
Malgré l’accrochage initial, Ray Davies et John Lennon échangeront à plusieurs reprises durant la seconde moitié des années 1960. Lennon, séduit par la poésie de « Waterloo Sunset », avoue à un journaliste qu’il « aurait aimé l’écrire ». Davies, de son côté, dira admirer la franchise de « Strawberry Fields Forever ». Leur relation illustre ce paradoxe propre à la scène britannique : concurrence féroce sur les ondes, respect mutuel hors micros. Quand Lennon est assassiné en 1980, Ray lui rend hommage sur scène en insérant un couplet de « Imagine » dans « Celluloid Heroes ».
L’héritage de Bournemouth dans la trajectoire des Kinks
Après leur numéro 1, les Kinks alignent une série de succès : « All Day and All of the Night », « Tired of Waiting for You », puis l’album concept « The Kinks Are the Village Green Preservation Society » (1968), considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre du pop-baroque. Chacun de ces jalons porte, en filigrane, la marque du soir où ils durent se « défendre » face aux Beatles. Ray Davies comparera longtemps cette date à « une initiation » ; Dave Davies dira avoir « entendu pour la première fois la fureur de [son] ampli couvrir les hurlements des fans ».
Quand la rivalité forge la légende
Dans l’histoire du rock, certains tubes naissent d’un éclair de génie, d’autres d’une nécessité vitale. « You Really Got Me » appartient à la seconde catégorie : un cri de défi poussé par quatre musiciens humiliés, face à un public qui ne les attendait pas. Si Lennon n’avait pas lancé sa remarque condescendante, les Kinks auraient-ils trouvé la même rage ? Impossible à dire. Ce qui est certain, c’est que la piqûre d’orgueil a libéré l’étincelle, et que le riff de Dave Davies résonne encore aujourd’hui comme le rappel électrique d’une leçon de courage : transformer le mépris en art, et le doute en hymne intemporel. Ainsi va la mémoire du rock : une succession de chocs, de joutes, de rivalités où chaque triomphe porte la trace du coup qui l’a provoqué. « On n’oublie jamais cette première victoire », confiait Ray Davies. Ni la claque initiale, ni le rugissement qu’elle a déclenché.
