En novembre 1974, Elton John invite John Lennon à le rejoindre sur scène au Madison Square Garden. Cet événement marquera le début du rapprochement entre Lennon et Yoko Ono, après dix-huit mois de séparation. Si le concert agit comme déclencheur émotionnel, la réconciliation repose surtout sur l’initiative de Yoko et le désir de Lennon de tourner la page du Lost Weekend.
Au panthéon des anecdotes rock, peu d’histoires exercent autant de fascination que celle du « retour » de John Lennon auprès de Yoko Ono à la faveur d’un concert triomphal de Elton John à Madison Square Garden le 28 novembre 1974. Dans l’imaginaire collectif, la scène est gravée comme un coup de foudre inversé : un homme, encore marqué par dix-huit mois d’errance sentimentale surnommés son Lost Weekend, aperçoit sa muse au bord de scène, retrouve soudain la clarté et, dans les semaines qui suivent, rentre au bercail. L’idée qu’un tiers – ici une superstar britannique au sommet de sa carrière – ait pu jouer les entremetteurs ajoute une touche de romanesque irrésistible. Mais que disent réellement les faits ? Pour démêler la légende de la réalité, il faut remonter aux turbulences de 1973, puis suivre pas à pas le fil des événements jusqu’à la réconciliation définitive de janvier 1975.
Sommaire
- 1973 : la fissure et le début du Lost Weekend
- Printemps 1974 : la rencontre cruciale avec Elton John
- Le pari de la première place : catalyseur inattendu
- Thanksgiving 1974 : le concert historique
- Les coulisses : premières étincelles de la reconquête
- L’hiver 1974-1975 : l’action déterminée de Yoko Ono
- 9 octobre 1975 : naissance de Sean Ono Lennon
- Elton John, simple témoin ou vrai catalyseur ?
- Les dimensions psychologiques d’un retour
- La mise en récit par les médias et le public
- L’héritage artistique de la rencontre
- Entre légende rock et vérité humaine
1973 : la fissure et le début du Lost Weekend
À l’été 1973, le couple Lennon-Ono traverse une crise aiguë. Éreintés par la pression du combat contre l’expulsion orchestrée par l’administration Nixon, par les échecs commerciaux essuyés après « Some Time in New York City » et par les tensions internes liées à la gestion de leur label, les deux artistes décident de « faire une pause ». Selon de nombreux témoins, c’est Yoko Ono qui propose à John de rester sous la garde bienveillante de leur assistante, May Pang. Ce choix, présenté comme temporaire, ouvre pourtant sur dix-huit mois d’une existence chaotique : alcool, cachets, virées hollywoodiennes avec Harry Nilsson, altercations publiques (la plus célèbre se déroule au Troubadour de Los Angeles), mais aussi une créativité retrouvée qui donnera l’album « Walls and Bridges ». Pendant cette parenthèse, Lennon garde un contact épisodique avec Yoko ; ils se téléphonent, échangent des informations sur les procès en cours, mais aucun ne franchit la ligne du retour.
Printemps 1974 : la rencontre cruciale avec Elton John
Le destin commence à s’infléchir en avril 1974, lorsqu’un ami commun, le producteur Tony King, met Lennon en relation avec Elton John, alors n°1 mondial grâce à « Goodbye Yellow Brick Road ». Lennon cherche un pianiste groovy pour dynamiser un titre encore embryonnaire, « Whatever Gets You Thru the Night ». Les deux artistes se retrouvent au Record Plant East de New York : l’alchimie est immédiate. Elton propose des accords de gospel, double sa partie de piano électrique, ajoute des harmonies aiguës, et transforme une démo hésitante en futur tube. Séduit, Lennon invite Elton à poser une guitare slide et à chanter le refrain en mode call-and-response.
Le pari de la première place : catalyseur inattendu
Au sortir de la session, Elton John lance une boutade : « Si cette chanson ne décroche pas la première place du Billboard Hot 100, je veux bien manger mon chapeau ; mais si elle y parvient, tu montes sur scène avec moi. » Lennon, qui n’a encore jamais placé un titre solo en tête du classement américain, accepte, certain de n’avoir rien à risquer. Or le 16 novembre 1974, Whatever Gets You Thru the Night grimpe au sommet. Honorable, Lennon appelle Elton : rendez-vous est pris pour Thanksgiving, le 28 novembre, au Madison Square Garden.
Thanksgiving 1974 : le concert historique
Le soir dit, Elton John enchaîne ses hits devant 20 000 spectateurs. Peu avant le rappel, il présente « un ami spécial » : Lennon surgit en costume noir, Fender Telecaster assortie, et entonne d’abord le tube qu’il doit à Elton, puis une version fiévreuse de « Lucy in the Sky with Diamonds » (qu’il a déjà cosignée en studio sous le pseudonyme Dr Winston O’Boogie), enfin une reprise de « I Saw Her Standing There » en hommage à Paul McCartney. La salle explose ; Lennon, qui n’a pas foulé une scène américaine depuis One to One en 1972, se dit submergé. Dans la coulisse, une silhouette discrète observe : Yoko Ono, invitée par Elton sans prévenir John, se tient sur le côté, entourée de quelques assistants.
Les coulisses : premières étincelles de la reconquête
Plusieurs versions circulent quant aux minutes qui suivent. D’aucuns affirment qu’Elton, conscient de la présence d’Ono, orchestre une rencontre improvisée dans une loge. D’autres assurent que John, épuisé mais euphorique, se dirige spontanément vers elle. Ce qui est sûr : ils échangent quelques mots, se promettent de se revoir, et immortalisent l’instant sur la pellicule du photographe Bob Gruen. Elton confiera plus tard : « J’ai senti qu’ils se regardaient comme deux aimants qu’on avait enfin rapprochés. » Pour autant, cette soirée ne rime pas avec réconciliation immédiate : Lennon rentre chez lui avec May Pang, tandis qu’Ono regagne le Dakota Building.
L’hiver 1974-1975 : l’action déterminée de Yoko Ono
Si le concert agit comme déclic émotionnel, c’est surtout l’initiative de Yoko Ono qui, dans les semaines suivantes, scelle le rapprochement. Consciente que John veut arrêter de fumer, elle l’appelle fin janvier 1975 pour lui proposer le « remède miraculeux » d’un certain docteur new-yorkais, réputé hypnotiseur. Lennon accepte, la retrouve au cabinet médical, et ressort bouleversé : en vingt-quatre heures, il abandonne cigarettes, alcool, soirées trop arrosées et, surtout, accepte de rentrer s’installer au Dakota. May Pang racontera plus tard son incrédulité : John disparaît sans prévenir et ne la recontacte qu’une fois le déménagement acté.
9 octobre 1975 : naissance de Sean Ono Lennon
Le 9 octobre, jour des 35 ans de John, Yoko met au monde Sean, premier fils du couple après plusieurs fausses couches. Pour beaucoup de proches, cette grossesse rapide prouve que la réconciliation d’hiver était authentique. Lennon annonce alors sa retraite musicale : « Je deviens père au foyer pour cinq ans », déclare-t-il. Il tiendra parole jusqu’à l’écriture de « Double Fantasy » en 1980.
Elton John, simple témoin ou vrai catalyseur ?
La question centrale demeure : sans l’intervention d’Elton, John Lennon serait-il revenu auprès de Yoko Ono ? Les témoignages se divisent. Davey Johnstone, guitariste d’Elton, parle d’une « étincelle évidente » allumée dans la loge : « On les a vus se sourire comme deux adolescents. » Elton John lui-même, interrogé en 2024 lors d’une émission sur la BBC, déclare : « Je suis peut-être le catalyseur, mais ils portaient encore la flamme. » À l’inverse, May Pang minimise son rôle : pour elle, Elton n’a été qu’un prétexte, et c’est le stratagème médical d’Ono qui a fait basculer Lennon. Enfin, Yoko Ono reste évasive : elle remercie Elton pour « sa gentillesse », mais souligne que leur relation nécessitait avant tout « du temps et de la compréhension mutuelle ».
Les dimensions psychologiques d’un retour
Au-delà de la chronologie, il faut considérer l’état émotionnel de Lennon. De l’avis de ses amis, le Lost Weekend fut autant une cure de jouvence qu’une fuite. Il retrouve son fils Julian, signe ses meilleurs scores commerciaux depuis « Imagine », mais souffre d’un sentiment de vacuité. Voir Elton John, plus jeune, conquérir l’Amérique en costume pailleté renvoie Lennon à son propre parcours : le musicien qu’il fut, l’activiste qu’il est devenu, le père qu’il veut être. Le concert de 1974 lui montre qu’il peut encore susciter une adoration massive sans trahir ses idéaux. Aussitôt, la nostalgie de sa vie avec Yoko – structurée, engagée, dense – refait surface.
La mise en récit par les médias et le public
Rapidement, la presse rebaptise l’épisode : « Elton Cupidon ». Les articles des magazines rock des années 1980 en font un conte moral : la camaraderie entre deux Britanniques exilés à New York redonne un foyer au plus vulnérable. Cette narration arrange tout le monde : Elton John gagne le statut d’ange gardien, Yoko Ono évite l’accusation d’avoir orchestré la rupture de John et May Pang, et le public se voit offrir une fin heureuse. Depuis, chaque documentaire sur Lennon ou rétrospective sur Elton recycle la séquence. Pourtant, dans les interviews plus fouillées, les protagonistes nuancent. Elton John affirme : « J’ai ouvert une porte, Yoko a franchi le seuil. » Yoko Ono, dès 1976, admet : « Nous devions passer par cette crise pour comprendre nos besoins. »
L’héritage artistique de la rencontre
Sur le plan musical, l’impulsion d’Elton ne s’arrête pas à un numéro 1. Elle relance Lennon, qui, une fois réinstallé au Dakota, compose l’inédit « Cookin’ (In the Kitchen of Love) » pour le disque de Ringo, puis dessine les premières maquettes de « Double Fantasy ». Dans le même temps, Elton John sort « Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy », dont la sincérité autobiographique doit beaucoup, selon lui, à l’exemple de Lennon. Les deux hommes restent liés : en 1975, Elton devient le parrain de Sean lors d’une cérémonie informelle à New York ; en 1980, il est l’un des premiers à se recueillir devant le Dakota après l’assassinat de John.
Entre légende rock et vérité humaine
Alors, Elton John a-t-il « réuni » John Lennon et Yoko Ono ? La réponse relève moins d’un oui ou d’un non que d’une nuance : il a, sans conteste, provoqué l’instant où deux regards se croisent à nouveau. Il a créé l’espace émotionnel nécessaire pour que la conversation renaisse. Mais la réconciliation proprement dite tient surtout à la volonté de Yoko, au désir de John d’en finir avec ses excès et, plus largement, à l’histoire singulière d’un couple fusionnel autant qu’explosif. En d’autres termes, Elton John fut un déclencheur – non l’architecte – d’un retour qui, sans doute, couvait déjà.
Ce récit rappelle combien le rock est nourri de récits bâtis sur des demi-vérités qui, répétées, deviennent des certitudes. Il montre aussi que derrière la magie des planches, les émotions demeurent – comme la musique – affaire de timing et d’ouverture. Elton, John et Yoko se sont trouvés au bon endroit, au bon moment. C’est peut-être cela, finalement, que l’on appelle un « catalyseur » : une présence qui fait résonner plus fort ce qui cherchait déjà à vibrer. Et si la légende enjolive quelque peu la part réelle du pianiste aux lunettes scintillantes, elle ne retire rien à la beauté d’un Thanksgiving où, l’espace d’une nuit, un « Beatle » s’est senti libre et prêt à aimer de nouveau.
