Dans l’immensité du White Album, cet opus mythique des Beatles paru en 1968, Rocky Raccoon fait figure d’ovni. Nichée entre des titres emblématiques et des explorations sonores avant-gardistes, cette chanson de Paul McCartney détonne par son ton humoristique et sa structure proche du talking blues. À mi-chemin entre la parodie de western et le conte burlesque, elle est le fruit d’une inspiration nomade et d’une session d’enregistrement aussi spontanée qu’inventive.
Sommaire
- Une genèse au sommet de l’Himalaya
- Un enregistrement sous le signe de l’improvisation
- Un texte truffé d’humour et de références personnelles
- Une chanson à part dans le White Album
- Un legs country-folk toujours vivant
Une genèse au sommet de l’Himalaya
C’est en Inde, sur le toit de l’ashram de Rishikesh, que McCartney esquisse les premières lignes de Rocky Raccoon. En pleine immersion spirituelle aux côtés de John Lennon et du chanteur folk Donovan, il s’amuse à composer une fable humoristique inspirée des grands mythes du western américain. « C’est très moi », confiera plus tard McCartney, insistant sur son attrait pour les talking blues, ces chansons narratives à la Bob Dylan.
L’histoire met en scène un certain Rocky Raccoon, jeune américain trompé qui, armé de sa vengeance, cherche à régler ses comptes avec l’homme qui lui a volé sa dulcinée. L’ambiance est celle d’un western de pacotille, parsemé de références détournees et de jeux de mots malicieux. Rocky est un antihéros maladroit, un cow-boy dont l’orgueil se brise sur le pistolet de son rival.
Un enregistrement sous le signe de l’improvisation
Le 15 août 1968, dans les studios d’Abbey Road, les Beatles donnent vie à Rocky Raccoon en une seule session. McCartney assure le chant et la guitare acoustique, Ringo Starr impulse le rythme sur sa batterie, et John Lennon se charge de la ligne de basse sur une guitare à six cordes.
L’enregistrement est rythmé par de nombreuses modifications. McCartney improvise encore ses paroles, cherchant l’intonation parfaite et ajustant les vers au fil des prises. Selon Mark Lewisohn, auteur de The Complete Beatles Recording Sessions, l’indécision de McCartney se traduit par des tentatives aussi cocasses qu’inachevées : « roll over, Rock… », « move over doc, let’s have none of your cock »… autant de vers avortés qui témoignent du côté spontané et jubilatoire de la session.
George Martin, toujours prêt à enrichir l’univers musical des Beatles, pose un solo de piano honky-tonk qui confère à la chanson un parfum de saloon poussiéreux. Lennon ajoute une touche d’harmonica et un harmonium, tandis que George Harrison et lui offrent des chœurs minimalistes. Tout semble converger vers l’ironie douce-amère qui baigne cette chanson unique en son genre.
Un texte truffé d’humour et de références personnelles
Derrière son aspect bon enfant, Rocky Raccoon cache un foisonnement de clins d’œil et d’inspirations. Le nom du protagoniste, d’abord prévu sous l’appellation Rocky Sassoon, est modifié par McCartney pour évoquer davantage l’imagerie d’un trappeur à la Davy Crockett. La Bible de Gideon, découverte par Rocky après sa déconvenue, devient un prétexte à un gag subtil : « Some guy called Gideon must have left it for the next guy. » Une plaisanterie qui, sous couvert de légèreté, cache une critique implicite du prosélytisme religieux.
Le personnage du docteur ivrogne, quant à lui, provient d’un souvenir marquant de McCartney. En 1965, alors qu’il circule à Liverpool sur un moped, il chute et se blesse la lèvre. Un médecin éthylique est appelé à la rescousse mais peine à enfiler son aiguille chirurgicale. La douleur et le résultat hasardeux de cette intervention inspirent à McCartney cette figure grotesque d’un médecin aussi déphasé que sa propre satire.
Une chanson à part dans le White Album
Dans la mosaïque stylistique du White Album, Rocky Raccoon trouve une place à part. Ce n’est ni un hymne pop, ni une ballade psychédélique, encore moins une expérience avant-gardiste à la Revolution 9. Elle s’inscrit dans la lignée des morceaux plus légers et narratifs du groupe, aux côtés de Ob-La-Di, Ob-La-Da ou The Continuing Story of Bungalow Bill. Pourtant, elle brille par son ton unique, empruntant autant à la musique folk qu’au burlesque des comédies musicales américaines.
Sortie le 22 novembre 1968 au Royaume-Uni (et trois jours plus tard aux États-Unis), la chanson ne connaîtra pas le destin de ses illustres compagnes de l’album. Pourtant, elle reste un favori des auditeurs, notamment grâce à son humour et à la vivacité de sa narration. La version alternative, présente sur Anthology 3 en 1996, permet de découvrir un texte encore plus brut, témoignage de l’esprit ludique qui entourait sa création.
Un legs country-folk toujours vivant
Malgré son absence des setlists live des Beatles et de McCartney en solo, Rocky Raccoon demeure une référence pour les amateurs de westerns musicaux et les curieux de l’univers beatlesien. Son esprit cabotin, sa mélodie enjouée et son héritage country-folk continuent d’influencer nombre d’artistes et de groupes.
Au fil des ans, Rocky Raccoon est devenu un symbole du panache maccartnien : celui d’un artiste capable d’introduire dans un album magistral une chanson presque anodine, mais truffée d’inventivité. Une preuve supplémentaire que l’univers des Beatles, loin d’être figé dans la grandiloquence, sait aussi rimer avec fantaisie et dérision.
