Sorti en 1966, « Yellow Submarine » divise encore : comptine enfantine pour certains, chef-d’œuvre pop pour d’autres. Derrière sa naïveté apparente, McCartney et les Beatles livrent une production inventive, confiée à Ringo Starr et devenue un tube planétaire, symbole de l’ambivalence entre art et divertissement.
Chaque fois que retentit le refrain entêtant de Yellow Submarine, deux camps se dessinent : ceux qui replongent avec nostalgie dans l’univers coloré de 1966 et ceux qui appuient aussitôt sur la touche « suivant ». Comment une ritournelle maritime, à peine plus longue que trois minutes, peut-elle diviser à ce point auditeurs, critiques et même aficionados des Beatles ? La réponse tient à la personnalité multiple de Paul McCartney, capable d’alterner chef-d’œuvres orchestraux et bluettes enfantines, mais aussi au contexte si particulier d’un groupe qui, à l’été 1966, vient d’annoncer l’abandon définitif des tournées. Yellow Submarine incarne donc un moment charnière : celui où les Fab Four choisissent le studio comme principale scène, sans pour autant renoncer à la veine ludique qui avait séduit le public familial.
Sommaire
- La face cachée d’une fantaisie maritime
- McCartney et le syndrome de la « chanson de foire »
- Un titre enfantin taillé pour la voix de Ringo Starr
- Un succès commercial incontestable
- Un « grenouillage » récurrent dans la carrière solo
- La Malléabilité Pop : qualité ou défaut ?
- La réception critique entre 1966 et 2025
- Les arguments en défense de Paul McCartney
- L’effet « récréation » dans un album d’avant-garde
- Ringo : victime, complice ou bénéficiaire ?
- Un symbole de la tension art/pop
- Agacement ou fascination ?
La face cachée d’une fantaisie maritime
Aux premiers abords, la chanson ressemble à une comptine de cour d’école tenue par une mélodie de fanfare et ponctuée de bruitages aquatiques. Pourtant, derrière son camouflage naïf se cache un dispositif complexe : superpositions de chœurs, enregistrements de couvercles de piano plongés dans un bain d’eau, cliquetis de chaînes récupérées dans le local technique d’Abbey Road, interventions parlées de John Lennon passées sous un potentiomètre de volume. George Martin, producteur historique, traite le morceau comme une saynète radiophonique où chaque instrument devient personnage : la batterie de Ringo Starr se fait houle rythmique, la basse de Paul incarne la coque du sous-marin, tandis que les trompettes d’un orchestre militaire local imiteraient presque la sirène de plongée. Or tout cet habillage n’empêche pas certains critiques d’y voir une concession commerciale : un air facile destiné à équilibrer l’audace psychédélique de Revolver et à offrir à Ringo son traditionnel moment vocal.
McCartney et le syndrome de la « chanson de foire »
Depuis ses premiers succès, l’auteur de Yesterday nourrit un attrait sincère pour les traditions music-hall britanniques : il grandit au son des refrains de la BBC Light Programme, admire George Formby, imite les banjo-ukuleles de cabaret devant la famille McCartney. Cette culture populaire influencera plus tard When I’m Sixty-Four, Your Mother Should Know ou Honey Pie. Pour les uns, il s’agit d’une révérence patrimoniale ; pour d’autres, d’un penchant pour la bluette qui détourne le groupe de sa modernité rock. La critique d’Ob-La-Di, Ob-La-Da ou de Rocky Raccoon pointera le même reproche : Paul serait incapable de « tenir son sérieux » dès qu’il s’empare d’un motif de ragtime, de calypso ou de nursery rhyme. Yellow Submarine concentre ces accusations : un refrain répétitif, des onomatopées marines, un récit de périscope qui reléguerait les ambitions avant-gardistes du reste de l’album à la cabine technique.
Un titre enfantin taillé pour la voix de Ringo Starr
Interrogé des années plus tard, Ringo confiera qu’il a reçu la chanson « en cadeau » : « Paul voulait une histoire que je puisse raconter comme un oncle autour d’un feu de camp. » Sa tessiture grave et son accent de Liverpool collent au personnage de marin jovial. Pourtant, ce « cadeau » sert aussi un calcul d’équilibre : depuis A Hard Day’s Night, chaque album place Ringo au micro afin de consolider l’image de quatre personnalités égales. Or la répartition est, en réalité, moins démocratique : John et Paul alternent les sommets créatifs, George se bat pour caser ses compositions, et Ringo hérite souvent des pièces perçues comme mineures. Offrir Yellow Submarine à Starr revient donc à décharger McCartney d’un éventuel embarras critique, tout en garantissant un single facile à promouvoir auprès des radios familiales.
Un succès commercial incontestable
À sa sortie en août 1966, le 45-tours double face Yellow Submarine / Eleanor Rigby décroche la première place des classements britanniques et figure dans le Top 3 américain – performance d’autant plus remarquable que le groupe ne la défend pas sur scène. Les ventes dépassent le million d’exemplaires en un mois, renforcées par l’arrivée d’un film d’animation éponyme, projeté sur les écrans en juillet 1968. Ce long métrage psychédélique, loin de la naïveté supposée du texte original, laisse exploser la palette pop-art de l’époque, confirmant que la « cornichonnerie » de Paul pouvait aussi devenir matrice visuelle. Pour autant, nombre de fans puristes jugent le titre trop léger, voire irritant, lorsqu’il vient interrompre la fluidité de l’album le plus révolutionnaire des Beatles.
Un « grenouillage » récurrent dans la carrière solo
À la dissolution du groupe, Paul McCartney poursuit cette veine enfantine : Mary Had a Little Lamb en 1972, commande explicite pour le marché scolaire britannique ; We All Stand Together en 1984, hymne de dessin animé où un chœur d’anoures entonne la réconciliation ; Wonderful Christmastime en 1979, carillon saisonnier repris chaque décembre dans tous les supermarchés européens. Ces titres soulèvent la même diatribe : mélodies sucrées, paroles « gnangnan », instrumentation synthétique datée. Pourtant, certains analystes notent que McCartney réserve ses facilités à des projets précis (bandes originales, singles caritatifs) tout en continuant, en parallèle, d’explorer des territoires plus exigeants – l’album Ram dès 1971, la suite orchestrale Standing Stone en 1997, le jazz expérimental de Electric Arguments en 2008.
La Malléabilité Pop : qualité ou défaut ?
Pour ses défenseurs, cette souplesse est la preuve d’une inventivité sans œillères : Paul écrit des berceuses pour enfants, de la musique concrète, des symphonies, du rock FM, parfois le tout sur une même face. Son approche, proche du « collage » cher à Lennon, offrirait au public un kaléidoscope d’émotions sans hiérarchie entre le sérieux et le frivole. Les détracteurs pensent au contraire que cette dispersion nuit à la cohérence, rendant la discographie de McCartney tantôt géniale, tantôt exaspérante. Yellow Submarine devient alors l’étendard d’une dualité : la capacité de composer des merveilles harmoniques coexiste avec la tentation du gimmick simpliste.
La réception critique entre 1966 et 2025
À la parution, la presse musicale oscille entre admiration et condescendance : certains magazines saluent « une bouffée d’oxygène » dans un album aux structures harmoniques complexes ; d’autres dénoncent « un biberon sonore » indigne de la maturité affichée par Taxman ou Tomorrow Never Knows. Dans les décennies suivantes, le titre subit un sort paradoxal : d’un côté, il devient incontournable lors des concerts d’anciens Beatles ou de leurs descendants, grâce à son refrain fédérateur ; de l’autre, il figure régulièrement dans les listes de « pires chansons de génie », aux côtés d’Ebony and Ivory ou de la version disco de Silly Love Songs. En 2025, l’historien du rock Reuben Cross réactive ce débat, qualifiant Yellow Submarine de « pire péché » de McCartney, aggravé selon lui par la décision de « refiler » la chanson à Ringo et de s’en laver les mains.
Les arguments en défense de Paul McCartney
Plusieurs musicologues réhabilitent cependant la portée culturelle de la chanson : elle introduirait le grand public à des techniques de prise de son ludiques, préfigurerait la pop psychédélique destinée aux enfants et prouverait qu’un ex-standard maritime peut se transformer en œuvre collective. George Harrison, qui contribue aux chœurs et aux bruitages, dira plus tard : « C’était comme ouvrir un jouet mécanique ; on ne pouvait pas s’arrêter de l’écouter tourner. » Pour certains fans, la simplicité apparente masque une architecture mélodique subtile : la ligne de basse, modulant du sol vers le mi pour illustrer la plongée du sous-marin, démontre une maîtrise de la modulation qui échappe à l’auditeur distrait.
L’effet « récréation » dans un album d’avant-garde
Insérée sur la face A de Revolver, juste après Love You To de George – pièce empreinte de raag indien – et avant l’acid pop de She Said She Said, Yellow Submarine agit comme un sas de décompression. En offrant un moment de légèreté, la chanson permet au cerveau d’assimiler les audaces formelles qui l’encadrent : sitar, signatures de mesure mouvantes, bandes inversées. On peut y lire une stratégie de programmation : pour qu’un album avant-gardiste touche un public adolescent, mieux vaut y glisser un point d’ancrage familier. De ce point de vue, le morceau joue son rôle d’interlude tout en élargissant le spectre générationnel.
Ringo : victime, complice ou bénéficiaire ?
Accuser Paul d’avoir « jeté » sa plus mauvaise chanson à Ringo revient à négliger la joie sincère avec laquelle le batteur la défend encore aujourd’hui sur scène. Starr raconte avoir entendu des milliers de voix d’enfants la chanter lors de concerts All Starr Band ; il voit dans ce refrain un lien immédiat avec la part ludique du rock. S’il existe un léger ressentiment – Ringo se plaignant parfois du temps passé à attendre que Lennon-McCartney finalisent leurs partitions –, il apparaît surtout fier d’incarner le « marin de poche » qui traverse les générations. Son statut d’éternel « underdog » trouve là une revanche : en dépit des moqueries, il reste associé à l’un des plus grands succès commerciaux du groupe.
Un symbole de la tension art/pop
En définitive, le procès fait à Yellow Submarine dépasse le simple goût musical ; il cristallise un débat sur la place du divertissement dans l’art. Les Beatles ont bâti leur légende entre ambitions radicales et refrains populaires. Leur génie réside en partie dans cette tension ; sans les chansons « faciles », les expérimentations auraient eu moins d’écho. Paul McCartney personnifie cette ambivalence : mélodiste surdoué, il assume de pouvoir écrire dans la même journée une cantate classique et une balade pour maternelle. Que cette plasticité irrite certains n’enlève rien au fait qu’elle constitue la marque d’un artisan pop complet.
Agacement ou fascination ?
Alors, Yellow Submarine est-elle la chanson la plus agaçante de Paul McCartney ? Peut-être, si l’on juge la sophistication à l’aune des passages modaux de Eleanor Rigby ou de la virtuosité de Band on the Run. Mais l’irritation qu’elle suscite souligne paradoxalement son efficacité : un demi-siècle plus tard, chacun est capable d’en fredonner le refrain. La pop, rappelle McCartney, n’a pas pour seule vocation d’impressionner les musicologues ; elle se glisse aussi dans les cours d’école, les terrasses de pubs et les mémoires familiales. Yellow Submarine remplit ce contrat avec une obstination qui force le respect, quitte à nous faire soupirer quand la trompette de la Royal Navy sonne l’embarquement. Irritante, oui ; inoubliable, sûrement ; et peut-être, au fond, l’exemple parfait de la magie ambivalente qui fait du plus « corniche » des refrains une pierre angulaire de l’histoire de la musique populaire.
