John Lennon est-il vraiment l’icône pacifiste que l’on célèbre ? Des Bed-Ins de 1969 à « Give Peace a Chance », de la campagne « War Is Over » aux surveillances du FBI, son militantisme oscille entre sincérité, provocation et stratégie médiatique. Derrière l’image d’apôtre de la paix, ses contradictions personnelles et ses choix calculés continuent d’alimenter le débat.
Lorsque le jeune John Lennon entonne Give Peace a Chance depuis le lit défait d’une suite montréalaise en juin 1969, le monde découvre un ex-Beatle métamorphosé : fini le rocker ironique de A Hard Day’s Night, place au militant exposant ses idéaux devant une armée de caméras. Cette conversion publique ne sort pas de nulle part : à partir de 1966, l’arrêt définitif des tournées libère Lennon du brouhaha des stades et l’oriente vers l’expérimentation – sonore, mais aussi politique. Tandis que les États-Unis s’enlisent au Viêt Nam, le couple Lennon-Ono élabore un art de la provocation pacifiste mêlant happenings, manifestes et chansons-slogans. Les journalistes, puis l’Histoire populaire, en feront bientôt un symbole planétaire de l’antimilitarisme. Pourtant, des zones d’ombre subsistent : violences conjugales avouées, stratégie marketing millimétrée, influence réelle contestée.
Sommaire
- Les Bed-Ins : happenings géniaux ou simple auto-promotion ?
- Give Peace a Chance : de la chambre 1742 aux foules de Washington
- La campagne « War Is Over! If You Want It » : utopie typographique et stratégie de marque
- L’artiste sous surveillance : la longue bataille contre le FBI
- Alliances radicales et coups d’éclat
- Contradictions privées : Lennon, pacifiste… et violent ?
- « Power to the People » : slogans creux ou catalyseurs ?
- Dollars, dons et héritage philanthropique
- Impact réel ou simple réverbération médiatique ?
- Lennon, la paix et le marché
- Un martyr ? Oui, mais de quoi ?
- un rêveur, pas un saint
Les Bed-Ins : happenings géniaux ou simple auto-promotion ?
Entre mars et juin 1969, Lennon et Yoko Ono transforment deux lunes de miel – Amsterdam puis Montréal – en « Bed-Ins for Peace ». De neuf heures du matin à neuf heures du soir, la chambre d’hôtel sert de plateau télé improvisé ; jusqu’à 150 journalistes défilent chaque jour, interrogeant les époux sur leur utopie pacifiste. Lennon assume le côté spectacle : « C’est de l’humour politique ; les puissants ne savent pas gérer la dérision ». Les images font le tour du globe, mais nombreux sont ceux qui dénoncent une opération d’ego-marketing – à commencer par la presse britannique, qui ironise sur ces millionnaires prêchant la simplicité allongés dans des draps de coton égyptien. Malgré le scepticisme, la formule frappe l’imaginaire collectif : elle installe Lennon dans la peau d’un agitateur pacifiste accessible et médiatique
Give Peace a Chance : de la chambre 1742 aux foules de Washington
Enregistré en une prise le 1ᵉʳ juin 1969, le morceau ne comporte qu’un accord de guitare, un slogan et un brouhaha de percussion improvisée. Trois mois plus tard, 500 000 manifestants réunis pour le Vietnam Moratorium Day à Washington reprennent en chœur le refrain, guidés par le folk-singer Pete Seeger : la chanson devient instantanément un hymne de rue. Aucun autre rockeur n’avait réussi à contaminer si vite les cortèges politiques avec un titre inédit. L’impact symbolique est incontestable ; pour autant, le conflit se poursuivra six années encore, preuve que l’art ne suffit pas à infléchir la géopolitique.
La campagne « War Is Over! If You Want It » : utopie typographique et stratégie de marque
En décembre 1969, Lennon et Ono louent d’immenses panneaux d’affichage à New York, Londres, Tokyo ou Rome, barrés du slogan « WAR IS OVER! If You Want It ». Coût de l’opération : 40 000 dollars de l’époque, financés sur leurs revenus discographiques. Selon Yoko, l’idée est d’installer le doute dans l’esprit des passants : « La guerre n’est pas une fatalité ». D’autres y voient un premier pas vers la transformation de la paix en produit culturel : lithographies, badges et cartes de vœux se vendent bientôt par milliers, plaçant le mot d’ordre au même rang qu’un logo pop. Lennon n’y voit pas de contradiction : « Si Coca-Cola peut envahir chaque rue, pourquoi pas un message pacifiste ? ».
L’artiste sous surveillance : la longue bataille contre le FBI
Dès 1971, l’administration Nixon redoute l’influence de Lennon sur le nouvel électorat des 18-20 ans. Les dossiers déclassifiés révèlent un espionnage systématique : filatures, interceptions de courriers, collecte de coupures de presse. En mars 1972, le visa de Lennon est révoqué ; s’ouvre alors une procédure d’expulsion qui durera quatre ans. L’avocat Leon Wildes retourne finalement la situation en invoquant la « discrétion prosecutoriale » ; l’ex-Beatle obtient sa carte verte en 1976, créant un précédent juridique utilisé plus tard pour le programme DACA. L’épisode atteste que la Maison-Blanche considérait réellement Lennon comme une menace politique – mais aussi que son activisme restait, aux yeux du pouvoir, avant tout un réservoir électoral potentiel, plus qu’un chef de parti.
Alliances radicales et coups d’éclat
Le 10 décembre 1971, Lennon participe au « John Sinclair Freedom Rally » à Ann Arbor : 15 000 personnes réclament la libération du poète condamné à dix ans pour deux joints. Trois jours après le concert, la Cour suprême du Michigan ordonne sa remise en liberté. L’anecdote nourrit la légende d’un Lennon « libérateur ». Mais l’affaire est déjà en appel ; difficile d’isoler le rôle exact du chanteur. L’année suivante, il publie Some Time in New York City, où figurent Attica State et John Sinclair – un disque militant qui se vendra six fois moins que Imagine. La gauche radicale applaudit ; le grand public boude ces textes jugés trop didactiques.
Contradictions privées : Lennon, pacifiste… et violent ?
En 1980, interrogé par Playboy, Lennon confesse : « J’ai été cruel avec les femmes ; j’étais un cogneur. » Il admet avoir frappé son épouse Cynthia durant les années Beatles et justifie sa quête de paix comme l’autre face d’un tempérament agressif. Les biographes rappellent aussi ses colères sous LSD, ses insultes homophobes dans les clubs de Hambourg, ou encore l’abandon émotionnel de son fils Julian pendant plusieurs années. Ces témoignages fissurent l’image de sainteté que propage la communication officielle de l’artiste : la non-violence publique cohabite avec une violence intime dont Lennon lui-même se disait honteux.
« Power to the People » : slogans creux ou catalyseurs ?
Sorti en mars 1971, le single reprend un mot d’ordre maoïste popularisé par les Black Panthers. Certains pairs restent dubitatifs. Le songwriter Paul Simon dénonce un refrain « condescendant » : « À qui s’adresse-t-il ? Les gens savent-ils ce que cela veut dire ? ». Même Paul McCartney, pourtant vieux complice, glisse dans Too Many People une pique sur « trop de gens qui prêchent des pratiques ». Ces critiques pointent le risque d’un militantisme réduit à des formules publicitaires : Lennon prêcherait-il aux convaincus plutôt qu’aux décideurs ?
Dollars, dons et héritage philanthropique
Lennon reverse régulièrement des cachets à des causes : défense des prisonniers d’Attica, financement de comités anti-guerre, soutien aux boat-people vietnamiens en 1979, sans compter les dons posthumes d’archives audio orchestrés par Yoko et Sean Ono Lennon en 2023. Aucune de ces contributions n’atteint les sommes colossales de Live Aid (1985), mais elles témoignent d’un engagement financier réel, loin du pur affichage.
Impact réel ou simple réverbération médiatique ?
Sur la guerre du Viêt Nam, les historiens s’accordent : les manifestations, les révélations du Pentagon Papers et l’impasse militaire ont pesé bien plus lourd que n’importe quelle chanson. Cependant, voir 500 000 voix scander Give Peace a Chance devant le Capitole a contribué à légitimer l’idée qu’une opposition pacifiste pouvait être massive et populaire. Lennon n’était pas stratège diplomatique ; il a surtout servi d’amplificateur culturel, reliant contre-culture et médias de masse. Sa force : transformer un message simple en happening mémorable. Sa limite : le slogan n’explique pas comment négocier un cessez-le-feu
Lennon, la paix et le marché
Après sa mort, la société Apple Corps et l’héritage Lennon-Ono ont fait de la paix une signature commerciale : compilations, t-shirts, rééditions « Ultimate Mixes ». Les recettes financent certes des ONG, mais entretiennent aussi la valeur d’un catalogue. Pour certains critiques, cette marchandisation dilue le contenu politique originel. Pour d’autres, elle prolonge le message : chaque produit devient une affiche ambulante. Difficile de trancher : Lennon avait lui-même théorisé le mélange des genres, rêvant d’« afficher des slogans de paix plus gros que Coca-Cola »
Un martyr ? Oui, mais de quoi ?
Assassiné le 8 décembre 1980, Lennon est aussitôt célébré comme un martyr de la paix. Pourtant, son meurtrier n’avait aucune motivation politique ; il cherchait la célébrité. La mort violente cristallise néanmoins le récit d’un homme tombé pour ses idéaux. Dans les faits, Lennon n’a pas été exécuté par un régime autoritaire, mais il a bel et bien subi une surveillance d’État pour opinions dissidentes, ce qui rapproche son parcours de celui d’autres militants non-violents. Martyr, donc, au sens où il paya le prix d’une visibilité politique ; pas au sens théologique d’un sacrifice conscient.
un rêveur, pas un saint
Oui, John Lennon croyait sincèrement qu’une mélodie pouvait changer les mentalités. Oui, il a investi temps, argent et notoriété pour défendre la non-violence, parfois avec une efficacité fulgurante, parfois dans le vide. Mais réduire l’homme à une icône immaculée reviendrait à effacer ses colères, ses contradictions et la part calculée de son activisme. Comme il le confessait lui-même : « Les plus violents prônent la paix ; tout est renversé ». Lennon fut un amplificateur plutôt qu’un stratège, un provocateur plutôt qu’un messie. Son véritable legs – et peut-être sa grandeur – réside dans cette invitation obstinée : imaginer qu’un refrain, fût-il imparfait, puisse ouvrir la porte d’un monde plus pacifique.
