Plus de 55 ans après, Ringo Starr confie être toujours émerveillé par « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ». L’album culte des Beatles, produit par George Martin, reste pour lui un trésor sonore où sa batterie inventive et subtile a contribué à façonner l’une des plus grandes révolutions musicales du XXe siècle.
Plus d’un demi-siècle après sa parution, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band continue de provoquer chez Ringo Starr un sentiment d’émerveillement intact. Le batteur confie qu’il ne réécoute pas souvent les disques du groupe, mais lorsque le producteur George Martin lui demande en 2025 de commenter la genèse de l’album pour un documentaire, il s’y replonge : « Je l’ai fait tourner et j’ai été de nouveau renversé. La variété des chansons m’a soufflé, c’est presque naïf et pourtant terriblement avant-gardiste. » Ce moment d’auto-redécouverte souligne la singularité d’un disque qui, malgré l’inflation d’hommages et d’analyses, reste capable d’étonner l’un de ses propres créateurs. À travers le regard de Ringo, Pepper redevient ce qu’il était : une aventure sonore débridée, réalisée par quatre amis libérés des contraintes de la scène.
Sommaire
- Avant Pepper : un batteur au service de la chanson
- 1966 : la fin des tournées, une mission nouvelle
- Abbey Road : laboratoire de toutes les audaces
- L’enregistrement de Sgt. Pepper : un marathon créatif
- La palette percussive de Ringo
- « With a Little Help from My Friends » : la voix de Billy Shears
- Coups d’éclat : Lucy, Good Morning, A Day in the Life
- Boredom and pride : les paradoxes du studio
- Redécouverte et regard critique
- Impact historique : l’album comme œuvre d’art totale
- Influence sur les batteurs modernes
- Une œuvre en perpétuel devenir
- Le gardien du tempo et de la mémoire
Avant Pepper : un batteur au service de la chanson
Avant 1966, le rôle de Ringo Starr se cantonnait à soutenir des reprises de rhythm ’n’ blues dans des salles où les hurlements couvraient souvent la sono. Pourtant, son instinct pour jouer à l’intérieur du morceau impressionne déjà le duo Lennon-McCartney : pas de démonstration technique, mais un placement rythmique qui respire avec la mélodie. Sur A Hard Day’s Night, il enrichit les ballades de bongos délicats ; sur Beatles for Sale, il tire des accents de claves, de caisse claire étouffée, voire de ses propres genoux sur Words of Love. Cette recherche discrète préfigure la liberté qu’il trouvera une fois la scène abandonnée.
1966 : la fin des tournées, une mission nouvelle
Le 29 août 1966, après un ultime concert au Candlestick Park de San Francisco, les Beatles décident de ne plus se produire en public. Pour Ringo, habitué à « tenir la baraque » dans un ouragan de décibels, l’annonce est doublement vertigineuse : finie la routine des passages éclairs, il faut désormais penser chaque frappe à l’échelle du studio. L’espace sonore d’Abbey Road, équipé de magnétophones quatre puis huit pistes, devient sa nouvelle scène. Son travail change de nature : il ne s’agit plus de faire bouger une foule, mais d’orchestrer le silence entre deux mesures pour sublimer les inventions harmoniques de ses compagnons.
Abbey Road : laboratoire de toutes les audaces
Sous la houlette de George Martin, Abbey Road se transforme en banc d’essai. Les musiciens disposent de bandes coupées, recollées, inversées ; les ingénieurs expérimentent avec flanging, ADT, réverbération à plaque EMT. Ringo observe, participe, apprend. Il imagine des effets percussifs inusités : frottements de balais sur peau assourdie, coups de timbales captés dans le couloir pour profiter d’une réverbération naturelle, superposition de caisses claires jouées par John Lennon ou Paul McCartney en overdub. Cette approche gestuelle remplace les conventions jazz dont nombre de batteurs rock restent prisonniers en 1967.
L’enregistrement de Sgt. Pepper : un marathon créatif
Commencées en décembre 1966, les séances s’étalent sur près de six mois – un luxe impensable deux ans plus tôt. Chaque titre devient un mini-film sonore : fanfare victorienne pour le morceau-titre, tabla et sitar pour Within You Without You, collages d’animaux pour Good Morning Good Morning. Ringo, parfois désoeuvré lorsque Lennon et McCartney traquent la note parfaite, avoue « avoir appris les règles d’échecs entre deux prises ». Mais son ennui apparent masque une concentration de joaillier : au moment d’enregistrer, il trouve le motif exact qui liera l’architecture complexe du morceau. Sans lui, l’édifice rutilant de Pepper resterait une maquette.
La palette percussive de Ringo
Sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, il combine caisse claire martiale, cymbales en accent triplé et roulements orchestraux inspirés de la Royal Marine. Sur Lucy in the Sky with Diamonds, il alterne frappes légères aux balais dans les couplets pastoraux et grosse caisse galvanisante quand le refrain vire au rock psychédélique. Dans Getting Better, il déploie un jeu entrecroisé charleston-tom qui anticipe les polyrythmies progressives des années 1970. Ces choix révèlent une intuition : chaque texture rythmique doit refléter la dramaturgie du titre au même titre que les arrangements de cordes ou de cuivres.
« With a Little Help from My Friends » : la voix de Billy Shears
Deuxième plage du disque, la chanson imaginée par Lennon et McCartney est pensée pour le timbre chaleureux de Ringo, rebaptisé Billy Shears le temps d’un carnaval sonore. Le 29 mars 1967, dix prises suffisent : Ringo tient le tempo pendant que Paul dirige les chœurs. Le résultat, placé juste après l’ouverture tonitruante, agit comme un clin d’œil au public historique du groupe : l’amitié reste le cœur du message, même si la sophistication a remplacé la candeur du Cavern Club. En concert, Ringo continuera d’interpréter ce titre, en solo ou accompagné d’All Starr Band, soulignant la dimension fédératrice du refrain.
Coups d’éclat : Lucy, Good Morning, A Day in the Life
Par-delà son numéro vocal, Ringo multiplie les performances mémorables. Sur Good Morning Good Morning, il impose un débit quasi-militaire de caisse claire doublée au talon, maintenant la cohésion malgré les changements de mesure constants. Lucy in the Sky with Diamonds n’atteindrait pas son envol psychédélique sans le roll incisif qui annonce chaque retour de refrain. Quant à A Day in the Life, finale monumentale de l’album, sa batterie brossée se fait velours avant d’embrayer sur des montées orchestrales cataclysmiques ; une leçon de dynamique qui inspirera Phil Collins ou Dave Grohl.
Boredom and pride : les paradoxes du studio
Malgré ces instants de grâce, Ringo évoque souvent son « statut d’ouvrier spécialisé » durant Pepper : « Je restais des heures à attendre que John et Paul finissent un pont. » Pour tromper l’ennui, il lit des magazines de voitures, discute avec les ingénieurs, perfectionne un jeu d’échecs improvisé sur le plateau d’enregistrement. Pourtant, lorsqu’il entend le master final en avril 1967, c’est la fierté qui l’emporte. Il comprend que les mois d’attente aboutissent à un disque impossible à reproduire sur scène, mais appelé à définir l’album-concept.
Redécouverte et regard critique
Au fil des ans, Ringo avoue avoir parfois négligé Pepper au profit de Revolver ou du White Album, qu’il juge plus « organique ». Mais chaque nouvelle écoute le « renverse » de fraîcheur. Il remarque aujourd’hui ce qu’il qualifie de « naïveté » : certaines prises de sons ont vieilli, certains effets de pistes révèlent l’enthousiasme d’une génération qui découvrait la stéréo comme un jouet. Loin de diminuer l’œuvre, ce constat la rend plus humaine : Pepper montre quatre musiciens apprenant en marchant, sans filet.
Impact historique : l’album comme œuvre d’art totale
Paru le 1ᵉʳ juin 1967 au Royaume-Uni, Sgt. Pepper rafle quatre Grammy Awards, dont celui d’Album de l’année, première consécration d’un groupe de rock dans cette catégorie. Au-delà des charts, le disque instaure l’idée que la pochette, la séquence des titres, les interludes doivent former un tout cohérent. Les critiques saluent un « Opéra des sixties ». Pour Ringo, c’est surtout l’acte de naissance d’une nouvelle fonction du batteur : non plus simple moteur rythmique, mais architecte sonore participant aux décisions de production.
Influence sur les batteurs modernes
De Kate Bush à Radiohead, nombre d’artistes citent Pepper pour sa richesse texturale ; les batteurs, eux, analysent la précision et la musicalité des parties de Ringo. Sa façon de jouer gaucher sur un kit droit prodigue ce léger décalage qui rend chaque fill impossible à cloner. Des pédagogues passent ses pistes en boucle dans les écoles de musique pour démontrer qu’un groove irréprochable prime sur la virtuosité démonstrative. Ses combinaisons grosse caisse-tom sur Getting Better ou ses roulements étouffés sur Fixing a Hole deviennent des études de style.
Une œuvre en perpétuel devenir
Depuis les remixes Giles Martin de 2017, Pepper a regagné des couleurs : les batteries, désormais séparées des guitares, révèlent leur grain de peau et leurs résonances naturelles. Ringo, ravi, admet « redécouvrir ses propres coups de baguette ». Entre deux tournées de l’All Starr Band, il interprète With a Little Help from My Friends chaque soir, fidèle à la tonalité originale malgré ses 85 ans. Le public entonne le refrain comme une profession de foi ; le batteur sourit, conscient que la magie de Pepper continue d’agir.
Le gardien du tempo et de la mémoire
Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band reste pour Ringo Starr un souvenir paradoxal : des heures d’ennui, de longues parties d’échecs… mais au bout du compte, un trésor sonore dont il mesure encore l’audace et la fraîcheur. En 2025, alors que l’album franchit la barrière des soixante printemps, le batteur affirme qu’il « n’a jamais entendu une telle diversité maintenue par un seul groupe ». Son empreinte y est plus subtile qu’un solo spectaculaire, mais sans sa batterie organique, le chef-d’œuvre psychédélique serait resté à l’état de collage. Ringo demeure ainsi le gardien du tempo et de la mémoire collective : par son jeu à la fois solide et inventif, il rappelle que l’innovation la plus radicale repose toujours sur un battement de cœur-tambour.
