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« Revolution 9 » : l’expérience sonore la plus controversée des Beatles

Publié le 28 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1968, les Beatles choquent avec « Revolution 9 », collage sonore inspiré de la musique concrète de Schaeffer et Stockhausen. Expérimental et déroutant, ce titre du White Album divise fans et critiques, mais marque un tournant majeur en introduisant l’avant-garde dans la pop mondiale.


À l’été 1966, les Beatles mettent un terme définitif aux tournées après un concert éprouvant au Candlestick Park. L’annonce fait l’effet d’une bombe : privés des hurlements qui noyaient leurs amplis, les quatre musiciens vont désormais consacrer toute leur énergie au studio d’Abbey Road. Ce changement radical ouvre la porte à une nouvelle ère d’expérimentation sonore. Dès Revolver, la guitare à l’envers, les boucles de bande et les voix filtrées de Tomorrow Never Knows préfigurent un langage inédit, à mi-chemin entre pop et avant-garde, que les observateurs les plus attentifs rapprochent déjà de la musique concrète théorisée deux décennies plus tôt par le Français Pierre Schaeffer.

Sommaire

Aux sources de la musique concrète

Inventée à la fin des années 1940 dans les studios de la Radiodiffusion-Télévision Française, la musique concrète repose sur l’assemblage de sons « concrets » – bruits de la vie quotidienne, fragments instrumentaux, captations radiophoniques – fixés sur bande magnétique puis transformés par ralentis, inversions ou superpositions. Sous l’impulsion de Pierre Schaeffer, puis de son disciple Pierre Henry, le procédé gagne rapidement les milieux avant-gardistes européens. Dans l’Allemagne d’après-guerre, Karlheinz Stockhausen élargit encore le champ des possibles en fusionnant voix humaines et oscillateurs électroniques dans des œuvres comme Gesang der Jünglinge ou Hymnen. Outre-Atlantique, l’Américain John Cage théorise l’imprévisibilité sonore, tandis que l’écrivain William S. Burroughs popularise la technique du cut-up en littérature. Toutes ces influences se retrouvent, plus ou moins consciemment, dans le bouillonnement créatif du Londres des sixties, où les Beatles dévorent les revues spécialisées et se constituent une discothèque de musiques contemporaines.

1968 : le « double album blanc » comme terrain d’essai

Lorsque les sessions du futur The Beatles – rapidement surnommé White Album – débutent au printemps 1968, le groupe fonctionne déjà par équipes séparées. John Lennon, plongé dans une relation fusionnelle avec Yoko Ono, fréquente les galeries d’art conceptuel et assiste à des concerts expérimentaux au Royal College of Art. Enthousiasmé par l’idée de laisser le hasard guider la création, il conserve de longues trouvailles improvisées lors de l’enregistrement de Revolution 1. Sur la bande 4 pistes d’origine, on entend cris dissonants, accords de piano heurtés, éclats de guitare saturée et une mystérieuse voix masculine répétant « Number nine ». Il s’agit d’un test de micro provenant de la bande d’annonce de la série « EMI Study 9 », prêtée par le producteur George Martin pour calibrer un magnétophone. Lennon pressent qu’il tient là la matière première d’un collage.

Naissance chaotique d’un collage sonore

Le 6 juin 1968, tard dans la nuit, Lennon, Ono et George Harrison s’emparent de deux machines à bande Studer dans la salle de mixage numéro 3 d’Abbey Road. À l’aide de boucles installées sur des crayons et d’un octupleur de pistes, ils font voyager des fragments d’orchestre symphonique, des chœurs de la BBC, des coups de revolver enregistrés pour un western et des bribes extraites d’une session de football diffusée sur la radio locale. Sur un pupitre éclairé par une lampe rouge, les faders montent et descendent à l’instinct : ici un gloussement de bébé, là un accord de cordes freiné brutalement, ailleurs la phrase « turn that down » murmurée par George Martin qui venait d’entrer dans la régie. Cette séance instinctive, longue de plus de six heures, constitue le squelette de ce qui deviendra Revolution 9.

Le rôle de Paul McCartney et la dynamique interne

Longtemps, la légende a voulu que Paul McCartney se désintéresse du projet. En réalité, il avait déjà expérimenté la musique concrète dans la pièce inédite Carnival of Light (1967), composée pour un happening de l’Underground de Londres. Cette composition, restée dans les archives d’EMI, prouve qu’il n’est pas étranger au procédé. S’il s’oppose à l’idée de publier Revolution 9 comme simple remplissage, il admettra plus tard avoir été « fasciné » par l’audace de Lennon et par « l’excitation d’entendre un collage digne de Stockhausen dans un disque pop ». Pour Ringo Starr, absent des premières manipulations, le morceau représente encore aujourd’hui « la chose la plus bizarre que nous ayons jamais gravée », avouera-t-il en 2018 lors de la promotion du coffret 50ᵉ anniversaire du White Album.

Structure et analyse : huit minutes de déconstruction

D’une durée de huit minutes vingt-deux secondes, Revolution 9 occupe l’avant-dernière plage du double album, juste avant la berceuse Good Night. Son placement stratégique accentue le contraste : après un déferlement bruitiste, la voix de Ringo murmure une comptine orchestrée par George Martin comme un retour à l’innocence. L’écoute attentive de Revolution 9 révèle plusieurs tableaux : le vrombissement d’un moteur d’avion sous-mixé laisse place à un dialogue de studio, interrompu par un piano flamenco, puis par un crescendo d’orchestre symphonique inversé. La boucle vocale « Number nine » agit comme un leitmotiv, surgissant sous des angles et à des hauteurs différentes, jusqu’à se dissoudre dans un nuage de réverbération. Au fil des montages, Lennon place çà et là des phrases tirées de son propre rêve noté sur un carnet, tandis qu’Ono chuchote des fragments en japonais. L’absence de battement régulier et de tonalité fixe plonge l’auditeur dans un flux continu, reflet du concept surréaliste cher à John Cage : « laisser le son être ».

Réception critique et clivage du public

Dès la parution du White Album le 22 novembre 1968, Revolution 9 divise les foules. De nombreux auditeurs, habitués aux harmonies chatoyantes de Hey Jude ou Ob-La-Di, Ob-La-Da, posent l’aiguille plus loin dès les premières secondes. Les radios commerciales ignorent le titre, jugé « inenregistrable » à l’antenne. Les critiques les plus féroces évoquent un « chant du cygne abscons d’un groupe en pleine crise d’identité ». Pourtant, dans les milieux universitaires américains, le morceau est aussitôt étudié comme exemple d’introduction de la musique concrète dans la culture populaire. À l’époque, rares sont les auditeurs de rock à connaître le nom de Stockhausen ou de Schaeffer ; Lennon, de son côté, assume vouloir « emmener les fans vers des territoires qu’ils n’auraient jamais explorés seuls ».

Influences, héritages et malentendus

Au-delà de la provocation pure, Revolution 9 s’inscrit dans une longue chaîne d’influences. Le portrait de Stockhausen figure déjà sur la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, signe d’admiration publique. Lennon et McCartney collectionnent depuis 1965 les disques du studio WDR de Cologne et lisent la revue The Wire consacrée à l’électronique expérimentale. En retour, plusieurs compositeurs contemporains saluent la démarche. Karlheinz Stockhausen déclare en 1972 que le morceau « a le mérite d’introduire l’écoute active dans un contexte de masse ». Dès les années 1970, des formations comme Can, Throbbing Gristle ou Nurse With Wound citent Revolution 9 comme porte d’entrée vers le collage bruitiste. Dans un registre plus sombre, la chanson est récupérée par Charles Manson, qui y voit le présage d’une guerre raciale imminente. Ce détournement morbide, largement relaté lors du procès de 1970, contribue à l’aura sulfureuse du titre.

Redécouvertes et renaissance numérique

Relativement ignoré pendant la vague nostalgiquement pop des années 1980, Revolution 9 connaît une seconde vie à l’ère du sampling. Des artistes de hip-hop comme Public Enemy ou DJ Shadow revendiquent son influence dans l’art d’empiler fragments sonores et boucles vocales. Dans les années 1990, le morceau inspire la scène ambient et industrielle, de Aphex Twin à Nine Inch Nails. La sortie du coffret Anthology en 1996, puis du remix Love produit par George Martin et son fils Giles en 2006, relance l’intérêt pour les pistes séparées : les fans découvrent la richesse cachée des multiples couches qui composent le collage. À l’ère du streaming, Revolution 9 dépasse aujourd’hui quatorze millions d’écoutes sur Spotify, preuve qu’un pan du public a fini par apprivoiser cette expérience extrême.

L’audace comme testament

Plus qu’une curiosité, Revolution 9 symbolise l’accomplissement maximal de la philosophie expérimentale des Beatles. En intégrant la musique concrète dans un disque grand public, le groupe brouille définitivement la frontière entre avant-garde et culture populaire. Cinquante-sept ans après sa sortie, la pièce demeure un objet d’étude pour les universitaires, un graal pour les collectionneurs de bandes et un rappel pour tous les auditeurs : si la musique pop s’autorise parfois les chemins les plus sinueux, c’est parce qu’un soir de juin 1968, au cœur du studio d’Abbey Road, quatre jeunes Britanniques ont osé graver huit minutes d’anarchie sonore sous le simple nom de Beatles.


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