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Billy Joel relance la polémique : le White Album, chef-d’œuvre ou chantier inachevé ?

Publié le 30 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Billy Joel ravive la controverse en traitant le White Album de « chansons à moitié finies ». Né du séjour indien des Beatles, le double LP voit chaque membre défendre ses idées dans un climat tendu : Ringo part deux semaines, Harrison veut plus de place, Lennon se concentre sur Yoko, McCartney pousse les limites sonores de « Helter Skelter ». De ces sessions éclatées naît un patchwork de rock abrasif, folk, musique concrète et proto-metal qui déroute la critique en 1968 mais conquiert le public. Cinquante-sept ans plus tard, ses inachèvements fascinent, anticipant l’ère des playlists et inspirant d’innombrables artistes. Le White Album, laboratoire Beatles, inspire toujours U2, Radiohead et d’autres. Sa mosaïque de genres, du ragtime au proto-metal, défie la notion d’album « parfait ».


La petite phrase est tombée au détour d’un épisode du podcast Club Random animé par Bill Maher : pour Billy Joel, pourtant admirateur patenté de l’ œuvre des Beatles, le mythique double album de 1968 n’est rien d’autre qu’« un ensemble de chansons à moitié finies », témoignant selon lui d’un John Lennon déjà « en train de décrocher » tandis que Paul McCartney portait le projet à bout de bras. De quoi raviver un vieux débat parmi les mélomanes : génie labyrinthique ou vaste fourre-tout ? Derrière la punch-line, c’est toute la complexité d’un disque charnière qui ressurgit, cinquante-sept ans après sa parution.

Sommaire

  • Retour sur la genèse de l’album blanc
  • Des sessions sous haute tension aux Abbey Road Studios
  • Une mosaïque de genres inédite
  • John Lennon se détache, Paul McCartney prend la barre ?
  • Accueil critique : de la perplexité à la vénération
  • Le regard de Billy Joel : provocation ou lucidité ?
  • La place du White Album dans la galaxie des doubles albums
  • Un héritage durable dans la culture populaire
  • Les rééditions et redécouvertes contemporaines
  • Subjectivité et pérennité d’un monument

Retour sur la genèse de l’album blanc

Printemps 1968. De retour d’une retraite spirituelle à Rishikesh auprès du Maharishi Mahesh Yogi, les quatre membres des Beatles reviennent à Londres leurs carnets débordant d’idées. Pas moins de trente nouvelles compositions émergent de ce séjour indien. Fini l’unité psychédélique de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band : chacun veut désormais défendre ses propres chansons. L’album – officiellement intitulé The Beatles mais vite surnommé White Album pour sa pochette immaculée signée Richard Hamilton – devient le laboratoire de cette autonomie nouvelle. Avec son minimalisme visuel et sa profusion sonore, le disque tranche radicalement avec les couleurs opulentes de 1967.

Des sessions sous haute tension aux Abbey Road Studios

Dès le mois de mai, l’ambiance se tend aux Abbey Road Studios. Ringo Starr claque la porte deux semaines, las de sentir que personne ne l’écoute. George Harrison, frustré, exige davantage de place pour ses propres titres – il signera notamment « While My Guitar Gently Weeps », magnifié par une fulgurante intervention d’Eric Clapton. Pendant que le groupe s’éparpille sur plusieurs plateaux techniques, l’ingénieur Geoff Emerick abandonne, éreinté par les querelles et le volume sonore extrême imposé par McCartney pour « Helter Skelter ». Au-delà des tensions, ces sessions éclatées reflètent aussi l’évolution du quatuor : chacun explore des possibilités technologiques et stylistiques jusque-là inenvisagées, du huit-pistes fraîchement installé aux overdubs étourdissants de cordes ou de percussions exotiques.

Une mosaïque de genres inédite

Rock abrasif, folk pastoral, blues, musique concrète, variété music-hall, proto-métal, country burlesque, reggae embryonnaire : le White Album ressemble à un atlas sonore de la fin des années 1960. Les contrastes sont brutaux : on passe de la berceuse « Good Night » murmurée par Ringo Starr à la dissonance cacophonique de « Revolution 9 ». Loin de constituer une simple dispersion, cette diversité témoigne d’une curiosité insatiable : McCartney s’essaie au ragtime (« Honey Pie »), Lennon signe le blues drogué « Yer Blues », Harrison décortique les gammes orientales sur « Long, Long, Long ». L’auditeur navigue sans repères, mais c’est justement ce kaléidoscope qui imprime au disque son pouvoir de fascination.

John Lennon se détache, Paul McCartney prend la barre ?

Les biographes s’accordent : au cours de 1968, Lennon s’absorbe dans sa relation naissante avec Yoko Ono, découvre l’art d’avant-garde et les happenings politiques. Dans les studios, il fuit de plus en plus les longues séances de mixage, préférant enregistrer ses voix au petit matin. McCartney, lui, multiplie les prises, exige une perfection rythmique et harmonique qui exaspère ses partenaires. Le duo mythique ne collabore plus qu’épisodiquement ; les guitares acoustiques de « Blackbird » ou l’orchestration baroque de « Martha My Dear » portent clairement la patte de Paul. Pourtant, parler d’un Lennon « déconnecté » serait réducteur : « Happiness Is A Warm Gun » ou « Julia » comptent parmi ses compositions les plus intimes. Si fracture il y a, elle se lit surtout dans la méthode de travail : chaque Beatle façonne son îlot sonore, souvent avec l’aide d’ingénieurs distincts, puis l’assemble aux autres sans chercher une cohérence globale.

Accueil critique : de la perplexité à la vénération

À sa sortie le 22 novembre 1968 au Royaume-Uni (et trois jours plus tard aux États-Unis), le double album déroute. Certains journaux saluent l’audace, d’autres dénoncent un patchwork indigeste. Une partie de la presse s’inquiète même de la longueur : quatre faces vinyle, presque une heure trente de musique, c’est inédit. Pourtant, le public se rue dessus : numéro 1 des deux côtés de l’Atlantique, trois millions d’exemplaires vendus en un mois. Au fil des décennies, la critique revoit son jugement. L’éclatement même du disque est désormais perçu comme précurseur de l’ère numérique, où le « shuffle » et les playlists règnent. Les ventes cumulées dépassent aujourd’hui les vingt-quatre millions d’unités, et le White Album figure régulièrement dans le top 10 des classements des meilleurs disques de tous les temps.

Le regard de Billy Joel : provocation ou lucidité ?

En ramenant la discussion à des « chansons à moitié finies », Billy Joel soulève une question pertinente : qu’est-ce qu’une œuvre aboutie ? Lui-même, artisan pop réputé pour ses constructions classiques, avoue depuis longtemps admirer la concision de « Revolver » ou l’élégance d’Abbey Road. Que le foisonnement anarchique du White Album le laisse dubitatif n’a rien d’étonnant. Reste que l’auteur de « Piano Man » s’appuie sur un modèle de songwriting diamétralement opposé : chez Joel, chaque titre doit pouvoir tenir seul au piano, avec un pont, un refrain, une résolution. Les Beatles de 1968, eux, préfèrent la juxtaposition d’idées brutes, parfois volontairement bancales, pour transmettre l’énergie du moment. Au fond, la sortie médiatique du chanteur new-yorkais reflète moins une attaque que le choc de deux conceptions de la pop : l’école du « craft » face à celle de l’expérimentation tous azimuts.

La place du White Album dans la galaxie des doubles albums

En 1968, sortir un double LP est une gageure économique : le format coûte cher à presser, cher à acheter. Quelques mois plus tôt, Bob Dylan a ouvert la voie avec Blonde on Blonde, bientôt suivi d’Electric Ladyland de Jimi Hendrix et de Wheels of Fire de Cream. Le pari des Beatles dépasse pourtant la simple accumulation de titres : ils proposent une « anthologie en temps réel » de leur propre univers. Chaque morceau est une épingle sur la carte de la musique populaire, annonçant le heavy metal, le lo-fi, l’indie folk ou l’ambient. Pour beaucoup d’artistes ultérieurs – de Beck à Prince, de Radiohead aux Flaming Lips – le White Album prouve qu’un disque peut être grand par sa démesure même, sans thème unificateur, uniquement porté par la curiosité.

Un héritage durable dans la culture populaire

La trajectoire du double album continue d’irriguer la création. « Helter Skelter » est repris par U2, Oasis, Mötley Crüe ; « Blackbird » devient un classique des guitaristes acoustiques. Côté sampling, « Savoy Truffle » ou « Sexy Sadie » ont nourri la sphère hip-hop. Au cinéma, Quentin Tarantino cite « Happiness Is A Warm Gun » dans Pulp Fiction, tandis que Mad Men conclut un épisode sur les premières notes de « Tomorrow Never Knows », rappelant l’influence persistante de la période 1966-68. Même la chanson la plus controversée, « Revolution 9 », résonne aujourd’hui chez les artistes noise et les compositeurs de bande-son expérimentale. Les Beatles eux-mêmes, lors du Anthology Project en 1995, reconnaîtront que jamais ils n’ont été aussi aventureux qu’en 1968.

Les rééditions et redécouvertes contemporaines

Pour le cinquantième anniversaire, Apple Corps et le mixeur Giles Martin ont offert une version remasterisée et remixée qui révèle des détails sonores insoupçonnés : pizzicati discrets dans « Glass Onion », contre-chants vocaux effacés sur « Dear Prudence ». Les coffrets Deluxe incluent les fameuses Esher Demos, captées dans la maison de Harrison quelques semaines après l’Inde ; on y découvre des ébauches acoustiques d’une pureté bouleversante. Ces écoutes dépouillées donnent raison – ou tort – à Billy Joel : beaucoup de chansons existent bel et bien en état embryonnaire, mais c’est précisément cette fragilité qui charme les auditeurs modernes, habitués aux maquettes diffusées sur les plateformes.

Subjectivité et pérennité d’un monument

En définitive, l’assertion de Billy Joel rappelle une évidence : aucune œuvre, fût-elle signée des Beatles, n’échappe au regard critique. Le White Album dérange parce qu’il expose des coutures, des tensions, des inachèvements. C’est un disque qui respire, qui tangue, qui reflète le chaos d’une époque secouée par le Vietnam, les révoltes étudiantes, l’explosion des contre-cultures. Là où Sgt. Pepper’s offrait l’illusion d’un monde parfait en technicolor, le double album de 1968 ouvre les portes d’un atelier en plein tumulte. Certains y voient un chef-d’ œuvre, d’autres un chantier permanent ; tous y trouvent la preuve qu’un groupe au sommet de sa gloire a su prendre le risque de se réinventer. Qu’on l’écoute d’une traite ou en piochant çà et là, le White Album demeure cet objet fascinant dont on ne fait jamais le tour – et c’est peut-être pour cela qu’on en parle encore, qu’un demi-siècle plus tard, une simple pique d’un pianiste de Long Island suffit à relancer la conversation.


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