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George Harrison et la pédal steel : quand la country rencontre les Beatles

Publié le 31 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Curieux de toutes les sonorités, George Harrison a introduit la pédal steel guitar dans son univers dès la fin des années 1960. Fasciné par le jeu de Pete Drake, il lui offre une place de choix sur All Things Must Pass. Surnommée par Harrison les « cornemuses de la country », la steel marque ses compositions de mélodies aériennes et mélancoliques, influençant durablement son jeu de slide et ouvrant la pop britannique à des sonorités venues de Nashville.


Depuis ses premiers accords au sein des Beatles, George Harrison s’est distingué par une curiosité insatiable pour les instruments du monde entier. Sitar indien, moog modulaire, ukulélé hawaïen : rien ne semblait hors de portée pour ce guitariste de Liverpool en perpétuelle exploration. Parmi les découvertes qui ont façonné son univers, la pédal steel guitar occupe une place singulière – au point qu’il la compara un jour aux « cornemuses de la musique country ». Derrière cette boutade se cache une histoire de rencontres, d’innovations et d’allers‑retours transatlantiques qui a profondément marqué la trajectoire du musicien.

Sommaire

Genèse de la pédal steel : des plages hawaïennes aux honky‑tonks américains

Instrument méconnu en Europe jusqu’aux années 1950, la pédal steel guitar voit le jour à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de musiciens hawaïens tels que Joseph Kekuku. En jouant à plat sur les genoux, l’artiste obtient un glissando inouï qui séduit les danseurs des hôtels de Waikiki. Rapidement exportée vers la côte ouest des États‑Unis, la steel s’électrifie, se dote de pédales et de leviers permettant de modifier la hauteur des cordes en temps réel. Son timbre plaintif, proche de la slide guitar, devient l’emblème émotionnel de la country : l’instrument semble pleurer, chanter ou imiter la voix humaine, évoquant la nostalgie des grands espaces. D’où le parallèle imagé de Harrison : comme les cornemuses incarnent l’âme écossaise, la pédal steel symbolise la fierté rurale du Sud américain.

Pete Drake : architecte du Nashville Sound et passeur culturel

S’il est un nom indissociable de la steel, c’est bien Pete Drake. Né en 1932 à Augusta (Géorgie), ce musicien autodidacte s’impose dès les années 1960 comme le session‑man indispensable des studios de Nashville. Son jeu fluide orne les tubes de Tammy Wynette, Charlie Rich ou George Jones. Plus étonnant encore, il franchit les frontières stylistiques en collaborant avec Bob Dylan (« Lay Lady Lay »), Elvis Presley et, bien sûr, George Harrison. Drake n’apporte pas seulement son phrasé ; il introduit aussi la talk box, préfigurant les effets vocaux popularisés plus tard par Peter Frampton ou Jeff Beck. Son approche à la fois roots et futuriste fait de lui un pont vivant entre la tradition country et la pop planétaire.

La rencontre avec Harrison : premières étincelles au cœur de 1968

C’est lors des sessions londoniennes de Wonderwall Music (1968), bande‑son psychédélique du film de Joe Massot, que Harrison s’initie véritablement à l’univers country. Fasciné par la steel, il convie quelques musiciens de Nashville à Abbey Road pour ajouter des couleurs yankees à son patchwork oriental. Cette première immersion restera discrète dans le mix final, mais elle sème une graine : le guitariste comprend que la steel peut offrir une mélancolie à la fois douce et planante, complément idéal de sa sensibilité spirituelle.

1970 : l’apothéose d’All Things Must Pass

Lorsque les Beatles se séparent officiellement en avril 1970, Harrison se retrouve avec un stock impressionnant de chansons non exploitées. Décidé à frapper fort, il réunit un casting XXL : Ringo Starr, Billy Preston, Eric Clapton, Klaus Voormann, Gary Wright… et bien sûr Pete Drake. Sous la houlette du producteur Phil Spector, les sessions d’Abbey Road et du Trident Studios s’étendent sur l’été. Drake enregistre sa steel sur plusieurs prises des titres « Behind That Locked Door », « The Ballad of Sir Frankie Crisp » ou encore « All Things Must Pass ». Son jeu apporte une légèreté presque aérienne à la « Mur de Son » spectorien, comme un fil de lumière glissant au‑dessus des choeurs et des cuivres.

« I Live For You » : la face cachée enfin révélée

Parmi les inédits de ces séances figure « I Live For You », ballade country‑folk enregistrée le 9 juin 1970. Harrison en est mécontent ; il juge la prise « trop fruitée » et préfère la laisser dormir dans les archives. Trente ans plus tard, lors de la réédition anniversaire d’All Things Must Pass (2001), il exhume la bande et la retravaille avec son fils Dhani. Seule la voix originelle de 1970 et la steel poignante de Pete Drake sont conservées ; batterie, basse et guitares sont overdubées. Le résultat dépasse la simple curiosité historique : la chanson révèle un Harrison contemplatif, dont la ferveur amoureuse se mêle à une dévotion mystique, portée par les volutes argentées de la steel.

« Les cornemuses de la country » : décryptage d’une comparaison savoureuse

Interrogé sur ce morceau, Harrison déclare : « J’adorais la pédal steel de Pete Drake – les cornemuses de la musique country ». Pourquoi cette analogie ? D’abord parce que les deux instruments partagent un timbre perçant, capable de se faufiler au‑dessus d’un orchestre dense. Ensuite parce qu’ils véhiculent une identité régionale forte : la cornemuse est au Highlands ce que la steel est au Deep South. Enfin, tous deux exigent une maîtrise technique singulière : coordination des pédales et des genoux pour la steel, gestion de la poche à air pour la cornemuse. En filigrane, Harrison souligne la charge émotionnelle de la steel : un chant à la fois joyeux et plaintif qui touche directement le cœur, à l’image des lamentations écossaises.

Impact sur le jeu de slide de Harrison : de la lap steel à la Stratocaster

L’écoute attentive d’All Things Must Pass révèle une contagion stylistique : irrésistiblement, Harrison intègre des glissandos et des micro‑bends empruntés à la steel dans son propre jeu de guitare slide. Sur scène comme en studio, il délaisse parfois la classique Les Paul pour une Fender Stratocaster accordée en open E, bottleneck sur l’annulaire, tirant des gémissements rappelant la technique hawaiienne. Cette hybridation deviendra sa signature, notamment dans « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) » (1973) et « My Sweet Lord » lors des tournées de 1974 et 1991. L’influence de Pete Drake se prolonge donc bien au‑delà d’une simple session londonienne.

La steel guitar après Pete Drake : héritage et renaissance

Après la disparition de Drake en 1988, la steel connaît un relatif déclin dans la country mainstream, supplantée par la guitare électrique moderne. Pourtant, son aura persiste grâce à des artisans comme Paul Franklin ou Robert Randolph, qui la propulsent vers le jazz, le gospel et même le rock alternatif. Beaucoup citent l’exemple de George Harrison pour justifier l’usage de la steel hors des sentiers battus. Ainsi, des groupes britanniques tels que Dire Straits ou Radiohead incorporent ponctuellement l’instrument, preuve que le pont tendu par Harrison et Drake demeure solide.

Les rééditions d’All Things Must Pass : un écrin pour la steel

L’édition 50e anniversaire publiée en 2021 offre un mix plus épuré, où la steel ressort avec une clarté nouvelle. Les auditeurs redécouvrent la subtilité de Drake : harmonies suspendues, vibratos mesurés, parfums de prairies lointaines. Cette mise en lumière a ravivé l’intérêt pour la lutherie de la steel ; des ateliers américains constatent une hausse des commandes, tandis que des écoles de musique proposent désormais des cours dédiés. Preuve qu’un instrument longtemps cantonné aux bars de Nashville peut, grâce à un ex‑Beatle, séduire une génération connectée.

Quand la tradition dialogue avec la modernité

En qualifiant la pédal steel guitar de « cornemuses de la country », George Harrison résumait à merveille le pouvoir identitaire et émotionnel d’un instrument atypique. Grâce à sa curiosité, il a ouvert les frontières de la pop britannique à la sensibilité rurale américaine, tout en offrant à la steel un passeport pour des aventures sonores inattendues. De la collaboration avec Pete Drake est né un échange fructueux : d’un côté, Harrison a puisé une nouvelle palette de couleurs pour exprimer sa quête spirituelle ; de l’autre, Drake a vu son jeu transcendé par un contexte rock‑folk qui le projetait au‑delà des charts country. Aujourd’hui encore, les envolées glissées de la steel sur « I Live For You » rappellent que la musique, lorsqu’elle unit des patrimoines éloignés, peut produire une émotion universelle – un chant à la fois moderne et ancestral, comme le souffle entêtant d’une cornemuse dans les collines ou la plainte d’acier d’une guitare sous le ciel du Tennessee.


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