En 1971, Ringo Starr sort la face B Early 1970, une confession musicale sur ses relations avec McCartney, Lennon et Harrison après la séparation des Beatles. Derrière son ton léger et son style country-rock, la chanson révèle les blessures, l’humour et l’espoir de réconciliation du batteur, offrant un témoignage unique sur l’après-Beatles.
Lorsqu’en avril 1971 paraît le 45‑tours It Don’t Come Easy, le public se rue sur la nouvelle tentative solo de Ringo Starr. La face B, sobrement intitulée « Early 1970 », passe d’abord inaperçue. Pourtant, derrière son instrumentation country‑rock et son ton faussement badin, le morceau constitue un authentique reportage intime sur l’état des relations entre les ex‑Beatles. À travers trois couplets adressés tour à tour à Paul McCartney, John Lennon et George Harrison, le batteur livre, avec l’habileté d’un clown triste, la radiographie d’un groupe mythique encore sous le choc de sa propre implosion.
Sommaire
- Mars 1970 : l’incident de Cavendish Avenue
- Genèse de la chanson : écrire pour exorciser
- Sessions d’enregistrement : Los Angeles puis Londres
- Paul, premier couplet : ironie pastorale et rancœur polie
- John, deuxième couplet : Manhattan blues et espoir de jam session
- George, troisième couplet : fraternité slide et sérénité
- Structure musicale : country, ragtime et clin d’œil rockabilly
- Réception critique : la face B plus parlante que la face A
- Conséquences sur les relations inter‑Beatles
- Early 1970 dans la discographie post‑Beatles
- Analyse littéraire : humour, auto‑dérision et diplomatie
- Témoignage d’une époque charnière
- Héritage : le pardon par la musique
- Un règlement de comptes en mode majeur
Mars 1970 : l’incident de Cavendish Avenue
Pour comprendre Early 1970, il faut remonter au 31 mars 1970. Ce jour‑là, les tensions internes atteignent leur paroxysme. Au 7 Cavendish Avenue, maison londonienne de Paul, Ringo frappe à la porte, mandaté par John, George et le manager Allen Klein. Sa mission : supplier McCartney de retarder la sortie de son album solo, prévu pour le 17 avril, afin de ne pas cannibaliser le lancement de Let It Be. L’accueil est glacial. Paul, déjà irrité par les affaires Apple Corps, explose : il intime à son ancien camarade de « dégager » et ponctue la scène d’un menaçant « You’ll pay ». L’épisode se gravera durablement dans la mémoire de Ringo, jusque‑dans les sillons de sa future composition.
Genèse de la chanson : écrire pour exorciser
Revenu chez lui dans l’Île de Wight, Ringo griffonne des bribes de texte sur un carnet. Il n’a pas la verve surréaliste de Lennon ni la minutie mélodique de McCartney, mais il possède l’arme de la spontanéité. L’idée germe de dresser trois portraits musicaux : Paul le fermier familial, John le New‑Yorkais militant et George le frère spirituel. Chaque strophe sera un polaroïd, à mi‑chemin entre la pique amicale et la confession. Le refrain, très simple – « And when he comes to town, I know he’s gonna play with me » – tient lieu de mantra : malgré les querelles, Ringo rêve d’un futur où la musique réunira de nouveau le quatuor.
Sessions d’enregistrement : Los Angeles puis Londres
Les premières prises datent d’octobre 1970 aux RCA Studios de Hollywood. Ringo s’entoure du guitariste Klaus Voormann à la basse, de Jim Keltner aux percussions et, surtout, de George Harrison à la slide guitar. La complicité des deux amis, intacte depuis l’époque de Hambourg, imprègne la bande d’une chaleur réconfortante. Quelques overdubs sont ajoutés en mars 1971 à Londres : piano honky‑tonk, harmonies discrètes et claquements de mains façon séance domestique. Le titre reste sans producteur attitré : Ringo lui‑même supervise, guidé par les conseils amicaux de George.
Paul, premier couplet : ironie pastorale et rancœur polie
« Lives on a farm, got plenty of charm, beep beep ». Dès l’ouverture, Ringo évoque la retraite campagnarde de Paul dans sa ferme de High Park, près de Campbeltown, en Écosse. L’allusion aux « moutons » (« a whole lotta sheep ») renvoie tant aux véritables animaux de l’exploitation qu’au succès massif, quasi moutonnier, de l’album McCartney. L’ironie se glisse dans les onomatopées « beep beep », clin d’œil à « Drive My Car ». Pourtant, la jalousie demeure mesurée : Ringo reconnaît les talents domestiques de son camarade (« a brand‑new wife and a family ») et avoue surtout son incertitude : « When he comes to town I wonder if he’ll play with me ». Sous l’emballage jovial, l’angoisse affleure : l’auteur craint de perdre définitivement le lien musical qui l’unit à Paul.
John, deuxième couplet : Manhattan blues et espoir de jam session
Le vers consacré à Lennon capture l’image du couple John‑Yoko installé dans l’hôtel St Regis, planifiant des campagnes pacifistes : « Lays in bed, watches TV, editing the book of love ». Ringo égratigne gentiment les bed‑ins et les interviews conceptuelles, mais conclut : « And when he comes to town, I know he’s gonna play with me ». Contrairement au doute exprimé pour Paul, l’assurance est totale : John, pense‑t‑il, ne résistera jamais à l’appel d’un boeuf de rock’n’roll.
George, troisième couplet : fraternité slide et sérénité
Le segment dédié à George débute par « Down in the woods picking guitars », hommage à Friar Park, manoir victorien fleuri de jardins zen où Harrison enregistre All Things Must Pass. Ici, aucune pique. Ringo souligne l’omniprésence de George à ses côtés (« Cause he’s always in town playing for you with me ») avant qu’une envolée de slide guitar ne vienne illustrer musicalement la fraternité qu’il décrit. Early 1970 devient ainsi un duo implicite : la plume de Ringo accouche d’un autoportrait, tandis que la guitare de George traduit le soutien affectif qui l’apaise.
Structure musicale : country, ragtime et clin d’œil rockabilly
D’un point de vue strictement musical, la chanson se distingue par son tempo medium, balancé entre la country 2/4 et le ragtime. Le piano stride navigue dans les graves, tandis qu’une guitare acoustique tisse des accords de septième typiques du folk américain. La basse de Voormann, ronde comme un tuba de fanfare, soutient l’ensemble. Au centre, la batterie de Ringo se fait étonnamment discrète : de légers rimshots, une caisse claire feutrée ; le batteur privilégie la narration à la démonstration. L’arrangement se conclut par un fade‑out où les claviers imitent des cuivres de parade, clin d’œil à la Nouvelle‑Orléans et à la jubilation collective malgré les tensions.
Réception critique : la face B plus parlante que la face A
À sa sortie, la presse se focalise sur It Don’t Come Easy, single immédiatement classé dans le Top 10 britannique. Early 1970 n’est évoqué que dans les lignes‑basses des chroniques, mais les initiés y voient une pépite confessionnelle. Les fanzines spécialisés saluent l’honnêteté désarmante du texte : jamais auparavant un ex‑Beatle n’avait publié un commentaire aussi transparent sur la séparation. Pour certains observateurs, la chanson vaut témoignage historique ; pour d’autres, elle entretient un feu de broussailles entre Paul et ses anciens complices. Ringo, interrogé quelques années plus tard, répondra avec son flegme coutumier : « J’avais besoin de dire ce que je ressentais, et la meilleure façon pour moi, c’est toujours trois minutes et un backbeat. »
Conséquences sur les relations inter‑Beatles
À court terme, le morceau ne réconcilie pas Ringo et Paul. Ce dernier, absorbé par la préparation de Ram puis de Wild Life, n’y réagit guère publiquement. En privé, il note que « Ritchie manque rarement d’humour ». La conversation reprendra vraiment lors des sessions du procès Apple contre Allen Klein, puis pendant l’émission télé Saturday Night Live de 1976, quand Lorne Michaels propose 3 000 $ pour une reformation. Selon la légende, John et Paul regardent l’émission ensemble et plaisantent sur l’offre. Ringo, lui, téléphone le lendemain pour demander « ma part des peanuts ». Les chamailleries se muent progressivement en complicité retrouvée : en 1981, Paul invite Ringo à jouer la batterie sur Tug of War ; en 1995, le projet Anthology scelle un nouveau pacte d’amitié artistique.
Early 1970 dans la discographie post‑Beatles
Longtemps confinée à un statut de face B, la chanson refait surface en 1991 sur la réédition CD de Ringo, puis en 2017 dans le coffret The Apple Years. Les critiques modernes y voient un pont entre l’humour absurde de « Octopus’s Garden » et la sensibilité introspective de « Photograph ». Certains historiens la considèrent comme l’acte de naissance du « confessional songwriting » chez Ringo, préfigurant des titres comme « Back Off Boogaloo » ou « Never Without You ».
Analyse littéraire : humour, auto‑dérision et diplomatie
Au‑delà des allusions factuelles, Early 1970 brille par son équilibre : Ringo utilise la première personne pour avouer ses craintes, l’humour pour désamorcer la rancœur, et la musique pour rallumer la camaraderie. Le choix du temps verbal – un futur conditionnel récurrent (« I wonder if he’ll play with me ») – traduit l’incertitude de l’époque. La répétition de l’expression « play with me » fonctionne comme un leitmotiv psychanalytique : plus qu’un désir de succès, Ringo implore la restauration d’un jeu collectif, d’une fraternité perdue.
Témoignage d’une époque charnière
En à peine trois minutes, le batteur capture le désarroi d’un ex‑groupe condamné à devenir légende alors même que ses membres sont encore jeunes. Early 1970 révèle la solitude paradoxale du musicien célèbre : saturé de projecteurs mais privé des dialogues qui faisaient de la création un terrain de jeu. On y entend le brouhaha des avocats, les notes de service d’Apple, les factures d’Allen Klein – et par‑dessus, la voix d’un homme simple qui demande : « Viendras‑tu encore taper le boogie à mes côtés ? ».
Héritage : le pardon par la musique
Si la discographie solo de Ringo abonde en collaborations, rares sont les chansons qui portent une charge aussi personnelle. En 2003, lorsqu’il enregistre Ringo Rama, il glisse dans « Never Without You » un hommage explicite à George Harrison. L’écho d’Early 1970 s’y entend encore : chaque fois que l’un des quatre manque à l’appel, Ringo rédige une carte postale musicale. Cette fidélité fait de lui le gardien souriant d’une fraternité éternelle.
Un règlement de comptes en mode majeur
Au final, « Early 1970 » n’est ni un pamphlet ni une bluette ; c’est un instantané émotionnel capturé à chaud, lorsque la poussière soulevée par la dissolution n’est pas encore retombée. En choisissant la dérision plutôt que l’invective, Ringo Starr offre une leçon d’élégance modeste : on peut exprimer son chagrin, pointer les non‑dits, rappeler à l’ordre un ami, sans rompre le fil de l’affection. Plus de cinquante ans plus tard, la chanson demeure un bijou de sincérité, rappelant que derrière les coulisses d’un mythe planétaire, quatre garçons n’aspiraient qu’à ce que leurs chemins se recroisent sur une scène, le temps d’un solo partagé. Et si ce rêve ne s’est jamais concrétisé publiquement, il survit dans chaque mesure d’Early 1970, où le battement de caisse claire sonne comme un cœur qui refuse d’oublier.
