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Les 14 chansons préférées de Paul McCartney : les secrets d’un Beatle

Publié le 31 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 2004, Paul McCartney révèle ses 14 chansons favorites dans Uncut. De Chopin à Sinatra en passant par les Beach Boys, sa sélection dévoile les clés de son art : surprise, beauté, exotisme ou encore profondeur émotionnelle. Plus qu’une simple playlist, c’est un véritable manifeste sur la création musicale qui éclaire l’inspiration de l’ex‑Beatle, du temps des Beatles à ses œuvres contemporaines.


Lorsqu’un compositeur dont la plume a engendré Yesterday, Hey Jude ou Let It Be dresse la liste de ses chansons favorites, les amateurs de musique se précipitent pour y déceler les rouages secrets de son écriture. En 2004, dans les pages du magazine Uncut, Paul McCartney dévoile quatorze titres qui, sans constituer un palmarès académique des plus grands classiques, tracent le portrait sensible de son imaginaire sonore. En apparence, la sélection paraît éclectique, voire déroutante : rarement la critique cite Steadman dans la même phrase que Bach ou Frank Sinatra. Mais, en observant chaque morceau à travers le prisme de la création, on découvre une constellation de principes qui ont guidé McCartney tout au long de sa carrière, des Beatles à ses explorations contemporaines. Cet article se propose de revisiter ces quatorze chansons, non pas comme un simple inventaire, mais comme une carte révélant quatorze « clés » de la fabrication d’un tube durable.

Sommaire

  • 1. Le goût de la surprise – « Mean Old Man » (James Taylor, 2002)
  • 2. La profondeur harmonique – « God Only Knows » (The Beach Boys, 1966)
  • 3. La tradition comme terreau – « Chance Meeting » (Chinmaya Dunster & Vidroha Jamie, 1998)
  • 4. L’exotisme contrôlé – « Sunset » (Nitin Sawhney, 2001)
  • 5. La science de l’arrangement – « The Very Thought of You » (Nat King Cole, 1958)
  • 6. Le critère ultime : la beauté – « Nocturne n° 2 en mi‑bémol majeur » (Frédéric Chopin, interprété par Maria João Pires, 1996)
  • 7. Le poids du sens – « Going Somewhere » (Colin Hay, 2001)
  • 8. La texture sonore – « Carried » (Steadman, 2003)
  • 9. La démonstration de virtuosité – « Galliard » (The Julian Bream Consort, 1963)
  • 10. La connexion émotionnelle – « Marwa Blues » (George Harrison, 2002)
  • 11. La question de l’audience – « The Way » (Glenn Aitken, 2010)
  • 12. La scène intérieure – « Sunny Goodge Street » (Donovan, 1965)
  • 13. La légèreté revendiquée – « Cheek to Cheek » (Fred Astaire, 1935)
  • 14. L’élégance ou la notion de « cool » – « A Lovely Way to Spend an Evening » (Frank Sinatra, 1944)
  • Synthèse : quatorze clés pour un titre inoubliable
  • Le laboratoire permanent de McCartney

1. Le goût de la surprise – « Mean Old Man » (James Taylor, 2002)

James Taylor commence son morceau sur un tapis de cordes digne d’un standard de crooner, pour bifurquer brusquement vers un blues boisé puis un swing jazz en trois temps. Cette succession de ruptures illustre l’amour de McCartney pour l’imprévisible : dans « Happiness Is a Warm Gun », il assemble trois chansons inachevées pour créer un triptyque psychédélique ; dans « Live and Let Die », il passe d’une ballade orchestrale à un reggae explosif. La leçon : captiver l’auditeur, c’est refuser la ligne droite et offrir au contraire un chemin semé d’embuscades harmoniques.

2. La profondeur harmonique – « God Only Knows » (The Beach Boys, 1966)

Depuis toujours, McCartney proclame son admiration pour Brian Wilson et ce chef‑d’œuvre baroque. La chanson navigue entre tonalités sans se fixer, empile les voix comme des vitraux sonores, et coiffe le tout d’une ligne de basse mélodique. La profondeur ne tient pas seulement au nombre de pistes ; elle repose sur la stratification des émotions. McCartney appliquera ce principe aux coda de « Hey Jude » ou à la construction labyrinthique de « Band on the Run », où chaque section révèle une nuance supplémentaire du récit musical.

3. La tradition comme terreau – « Chance Meeting » (Chinmaya Dunster & Vidroha Jamie, 1998)

Sous sa forme hybride de raga celto‑indien, ce morceau met en lumière le respect de McCartney pour les racines culturelles. Dès Penny Lane, il parsemait ses arrangements de clins d’œil aux fanfares édouardiennes ; plus tard, il rédige « Mull of Kintyre » comme une ode aux cornemuses d’Argyll. S’ancrer dans la tradition permet de tisser un pont générationnel : l’auditeur contemporain reconnaît une mémoire collective, qui confère instantanément de la densité à la chanson.

4. L’exotisme contrôlé – « Sunset » (Nitin Sawhney, 2001)

Nitin Sawhney marie tablas, contrebasse jazz et nappes électroniques. De même, les Beatles ont introduit la sitar dans « Norwegian Wood » puis fusionné instrumentations indiennes et pop‑rock pour élargir l’horizon occidental. Pour McCartney, élargir le spectre instrumental n’a de sens que s’il sert l’émotion : l’élément exotique agit alors comme un épice, non comme un vernis décoratif.

5. La science de l’arrangement – « The Very Thought of You » (Nat King Cole, 1958)

La voix souple de Nat King Cole flotte sur des cordes qui respirent au gré de ses inflexions. McCartney, qui a écrit « Yesterday » entouré d’un simple quatuor à cordes, sait combien le choix des timbres peut sublimer une mélodie. La règle : ne jamais encombrer la ligne principale, mais choisir les instruments comme on agence les couleurs d’une aquarelle, par petites touches.

6. Le critère ultime : la beauté – « Nocturne n° 2 en mi‑bémol majeur » (Frédéric Chopin, interprété par Maria João Pires, 1996)

Devant l’épure de Chopin, la virtuosité s’efface pour laisser parler la pureté mélodique. Cette quête du beau explique la simplicité apparente de « Blackbird » : deux voix de guitare, une basse quasi inexistante et la nature comme décor sonore. McCartney rappelle ainsi que, malgré toutes les innovations, une chanson doit d’abord toucher par sa beauté intrinsèque, qu’elle soit minimaliste ou orchestrale.

7. Le poids du sens – « Going Somewhere » (Colin Hay, 2001)

L’ex‑leader de Men at Work raconte dans cette ballade la course effrénée de l’existence. McCartney partage ce souci de narration sincère : « Here Today » rend hommage à John Lennon ; « Calico Skies » se fait prière pacifiste. Derrière la facilité mélodique se cache souvent un propos humaniste : c’est cette alliance de forme et de fond qui élève une chansonnette au rang d’œuvre durable.

8. La texture sonore – « Carried » (Steadman, 2003)

Entre basses saturées, guitares brouillées et tambours martiaux, le titre de Steadman dessine un paysage presque cinématographique. McCartney a toujours aimé créer des reliefs : écoutez la basse fuzz sur « Sgt. Pepper », ou les delay exotiques de « Temporary Secretary ». La texture n’est pas un gadget ; c’est la manière dont une chanson occupe l’espace, comme un tableau qui joue sur l’épaisseur des couches de peinture.

9. La démonstration de virtuosité – « Galliard » (The Julian Bream Consort, 1963)

Sous les doigts agiles de Julian Bream, le luth renaissance devient torrent de triples croches. McCartney, bassiste autodidacte devenu multi‑instrumentiste, sait qu’une pointe de virtuosité peut électriser l’auditeur – qu’il s’agisse d’un solo (« Taxman ») ou d’une ligne de basse entêtante (« Something »). Mais, comme chez Bream, la technique doit toujours servir la musicalité, jamais l’inverse.

10. La connexion émotionnelle – « Marwa Blues » (George Harrison, 2002)

Cet instrumental posthume de George Harrison se déploie sur des nappes de slide guitar. Si McCartney le place si haut, c’est qu’il ne juge pas uniquement la sophistication ; il honore la résonance affective. La leçon est cruciale : un auteur doit d’abord émouvoir, quitte à délaisser la complexité. Certains chefs‑d’œuvre sont faits de trois accords, mais d’un monde d’empathie.

11. La question de l’audience – « The Way » (Glenn Aitken, 2010)

Objet de perplexité critique, cette chanson pop douce‑amère rappelle que McCartney sait voir au‑delà des classements. En soutenant Glenn Aitken via son label, il souligne l’importance de l’écosystème : sans une oreille bienveillante, même une chanson honnête peut rester lettre morte. L’art, répète‑t‑il souvent, a besoin qu’on lui ouvre des portes.

12. La scène intérieure – « Sunny Goodge Street » (Donovan, 1965)

Donovan peint le Londres bohème avec un flot d’images psychédéliques : narguilés, lampes à huile, pigalle de Goodge Street. De la même façon, McCartney détaille les ruspes de Penny Lane ou l’album photo bucolique de « Heart of the Country ». Les mots convoquent un décor où la musique s’ancre, transformant chaque écoute en voyage sensoriel.

13. La légèreté revendiquée – « Cheek to Cheek » (Fred Astaire, 1935)

Cette ritournelle de comédie musicale tourbillonne avec l’insouciance des soirées de bal. McCartney, qui a écrit « Ob‑La‑Di, Ob‑La‑Da » ou « Dance Tonight », revendique le droit à la joie simple. La pop n’a pas toujours vocation à sonder l’âme ; parfois, elle invite simplement à pousser les meubles du salon pour danser.

14. L’élégance ou la notion de « cool » – « A Lovely Way to Spend an Evening » (Frank Sinatra, 1944)

Personne ne possède le phrasé étiré, légèrement en arrière du temps, de Frank Sinatra. Cette maîtrise du style fascine McCartney : il lui rend hommage dans « You Gave Me the Answer », pastiche des années 1920, ou dans « My Valentine », ballade jazzy dédiée à Nancy. Être « cool », c’est incarner la chanson plus que la chanter ; un conseil que l’ancien Beatle applique sur scène avec une décontraction savamment travaillée.

Synthèse : quatorze clés pour un titre inoubliable

De cette anthologie se dégage un manifeste implicite : une chanson mémorable conjugue surprise, profondeur, ancrage traditionnel, exotisme, arrangement minutieux, beauté, sens, texture, virtuosité, connexion émotionnelle, intelligence du public, imaginaire visuel, légèreté et élégance. Toutes ne sont pas requises à chaque titre, mais plus elles se combinent, plus l’alchimie opère. McCartney, artisan prolifique, a traversé six décennies en modulant ces ingrédients : un héritage qu’il livre aujourd’hui en creux, à travers ces quatorze chansons qui, loin d’être un simple jukebox sentimental, offrent un cours magistral de création populaire.

Le laboratoire permanent de McCartney

À presque quatre‑vingts ans, le musicien continue d’enregistrer, de collaborer, de réinventer ses classiques sur scène. Son oreille demeure curieuse, prête à s’enthousiasmer pour un inconnu de l’underground ou pour une symphonie romantique. Cette curiosité, couplée aux quatorze principes énoncés par procuration, forme le cœur de son endurance artistique. En définitive, comprendre les choix de McCartney ne revient pas à percer une recette figée ; c’est accepter que la grande chanson soit un organisme vivant, nourri de surprises, de traditions, d’émotions et d’élégance, toujours en quête d’un souffle capable de parler aussi bien aux foules qu’à l’intimité d’un cœur solitaire.


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