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Et si les Beatles s’étaient reformés ? Le rêve inachevé

Publié le 01 août 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

De 1970 à 1980, entre rumeurs, offres mirobolantes et espoirs fragiles, les Beatles ont frôlé la reformation sans jamais franchir le pas. De SNL aux projets avortés, jusqu’au rêve virtuel de 2023 avec « Now and Then », l’histoire d’un retour impossible continue de fasciner.


En avril 1976, Lorne Michaels, créateur de Saturday Night Live, brandit un chèque de 3 000 $ en direct et lance : « Si les Beatles viennent jouer trois chansons, l’argent est à eux ». Derrière l’ironie, l’offre reflète une réalité : depuis leur séparation en 1970, l’industrie tout entière courtise le Fab Four. Fans, promoteurs, médias – tout le monde veut rallumer la magie. John Lennon lui-même reconnaît, lors d’une interview radiophonique à New York en septembre 1974 : « Je nous vois bien refaire des disques, pourquoi pas ? » Pourtant, malgré les fortunes proposées et un frémissement d’envie, le rêve d’une reformation à quatre ne se concrétisera jamais. Retour, pas à pas, sur ce fil tendu entre espoir collectif et réalités intimes.

Sommaire

  • 1970 : une rupture aux multiples fractures
  • 1971-1973 : premiers pas vers la détente
  • Le souffle de 1974 : une fenêtre (trop) courte
  • L’immigration et la justice : freins invisibles
  • 1976 : l’avalanche des offres mirobolantes
  • George Harrison, l’humour et la désillusion
  • Le temps suspendu : 1977-1979
  • 8 décembre 1980 : la porte se referme
  • 2023-2025 : la reformation virtuelle
  • À quoi aurait ressemblé un album des Beatles en 1976 ?
  • L’impact industriel et culturel d’une éventuelle reformation
  • Pourquoi ils ont dit non – et pourquoi c’est peut-être mieux ainsi
  • La grandeur du non-dit

1970 : une rupture aux multiples fractures

Quand Paul McCartney confirme la fin du groupe au printemps 1970, la décision cache un chaos de coulisses. Les sessions d’Abbey Road ont été plombées par les enjeux de direction artistique : John Lennon pousse vers l’avant-garde, McCartney défend une veine pop sophistiquée, George Harrison réclame davantage d’espace pour ses compositions tandis que Ringo Starr supporte de moins en moins les tensions omniprésentes. À cela s’ajoute la nomination d’Allen Klein comme manager, avalisée par John, George et Ringo mais rejetée par Paul, qui soupçonne de dangereuses dérives financières. Le divorce, inévitable, se solde en 1971 par une action en justice de McCartney visant à dissoudre la société Apple Corps. Les rancœurs s’enveniment : Lennon riposte dans « How Do You Sleep? », Harrison fustige « Sue Me, Sue You Blues », et l’on jurerait la séparation définitive.

1971-1973 : premiers pas vers la détente

Au gré des projets solo, pourtant, les anciens partenaires se retrouvent. Sur l’album Ringo de 1973, on les entend presque tous : John écrit et produit « I’m the Greatest », George souffle une slide-guitar moelleuse sur « Sunshine Life for Me », Paul livre la ballade « Six O’Clock » – preuve que, musicalement, la communication subsiste. La même année, le producteur Sid Bernstein commence à sonder les agents pour un concert caritatif qui réunirait le groupe à New York. Les sommes envisagées franchissent le million, mais aucun calendrier ne s’aligne et l’idée s’évapore avant l’hiver.

Le souffle de 1974 : une fenêtre (trop) courte

À l’été 1974, Lennon vit son « Lost Weekend » à Los Angeles : séparé de Yoko Ono, il produit l’album Pussy Cats de Harry Nilsson et enchaîne les fêtes nocturnes. Le 28 mars, Paul et Linda McCartney débarquent inopinément au Burbank Studios ; s’improvise alors un jam bouillonnant avec Stevie Wonder, Nilsson et Ringo. Bootleguée sous le titre A Toot and a Snore in ’74, cette session reste la seule trace sonore où Lennon et McCartney rejouent ensemble après la rupture . Quelques mois plus tard, installé à New York, Lennon accorde une longue conversation au DJ Dennis Elsas : il confie qu’aucun obstacle artistique n’empêcherait une collaboration, hormis les problèmes de visas qui compliquent la venue de George et Paul aux États-Unis . Ses mots résonnent : « Je ne nous vois pas tourner, mais enregistrer, oui, je l’envisage ». Un frisson parcours la presse ; on croit la glace enfin rompue.

L’immigration et la justice : freins invisibles

Depuis 1972, Lennon lutte contre une procédure d’expulsion fondée sur une vieille condamnation pour détention de cannabis. Les audiences s’enchaînent ; Washington se méfie de son influence pacifiste, déjà jugée subversive pendant la campagne de 1972. Ce n’est qu’en juillet 1976 que la cour fédérale tranche en sa faveur et lui délivre enfin la green card . Pendant ces quatre années, réunir les quatre Beatles au même endroit relève du casse-tête diplomatique – un paramètre majeur souvent négligé par les promoteurs.

1976 : l’avalanche des offres mirobolantes

Libéré de ses soucis d’immigration, Lennon redevient officiellement « résident permanent » aux États-Unis… et les enchères s’emballent. Le 19 septembre 1976, Sid Bernstein publie une annonce pleine page dans le New York Times: 230 millions de dollars pour un concert unique au Shea Stadium – somme record destinée à diverses œuvres de charité . Une semaine plus tôt, à la télévision, Lorne Michaels avait déjà proposé 3 000 $ pour trois chansons dans Saturday Night, suggérant de partager équitablement « 750 $ par Beatle, plus 250 $ pour Ringo s’il accepte de dire « Live from New York… » » . John et Paul, attablés dans l’appartement dakota sur Central Park, regardent l’émission en direct ; ils envisagent un instant de prendre un taxi jusqu’au studio NBC, mais l’heure tardive les dissuade. Cette anecdote deviendra le scénario du téléfilm Two of Us.

George Harrison, l’humour et la désillusion

Le 20 novembre 1976, Harrison, invité musical de SNL, se présente en coulisses avec Michaels pour réclamer la part promise. « Je suis le quart des Beatles, donne-moi le quart de l’argent », plaisante-t-il, avant d’accepter un cachet symbolique de 250 $ en échange du fameux slogan de l’émission. Derrière la comédie, cet épisode montre que les ex-Beatles s’amusent de la situation mais refusent toujours d’engager un retour officiel. Paul, de son côté, déclare qu’un show ponctuel sans nouvelle musique n’aurait « rien d’artistiquement satisfaisant ».

Le temps suspendu : 1977-1979

Durant ces années, chacun suit sa trajectoire : Harrison publie Thirty Three & 1/3, Lennon se retire pour s’occuper de son fils Sean, McCartney parcourt le monde avec Wings Over the World, Ringo tourne Caveman. Des rumeurs de reformation circulent à chaque gala caritatif – Knebworth ’79, Concert for Kampuchea, etc. – mais jamais quatre signatures ne figurent sur le même contrat. En décembre 1979, Lennon, relancé par Double Fantasy, fait mine d’accepter l’idée d’un single commun si celui-ci sert une cause pacifiste, avant de demander « du temps pour y réfléchir ».

8 décembre 1980 : la porte se referme

Lorsque Lennon est assassiné devant le Dakota Building, à New York, l’espoir d’un quatuor intact s’évanouit brutalement. Harrison, McCartney et Starr unissent parfois leurs forces – sur « All Those Years Ago » de 1981, puis pour la série Anthology en 1995 où naissent « Free as a Bird » et « Real Love », réalisées à partir de démos de Lennon – mais, comme le résume George : « Sans John, ce n’est pas les Beatles ».

2023-2025 : la reformation virtuelle

L’avènement des technologies de séparation de pistes offre un épilogue inattendu : en novembre 2023, McCartney, Starr et les ayants droit de Lennon dévoilent « Now and Then », présenté comme « la dernière chanson des Beatles ». Grâce à l’intelligence artificielle, la voix de John, captée sur cassette en 1977, est isolée et intégrée à un arrangement inédit. Le morceau atteint le sommet des charts mondiaux et ravive la question : que serait-il advenu si le groupe s’était retrouvé de son vivant ?

À quoi aurait ressemblé un album des Beatles en 1976 ?

Imaginons : Lennon rentre de son battle contre l’INS, galvanisé par le groove soul-funk de Walls and Bridges. McCartney sort tout juste de Wings at the Speed of Sound, nourri de pop mélodique et de rock FM. Harrison, encore marqué par les textures orientales de Extra Texture, cherche des sonorités plus clean dignes de la côte ouest. Starr, fraîchement sorti de Rotogravure, veut des titres simples et swing. Un LP potentiel mélangerait ainsi :

  • un hit up-tempo dans la veine de « Beware My Love », porté par la section cuivre de McCartney ;
  • un blues moody inspiré par « Nobody Loves You (When You’re Down and Out) » où Lennon chante le couplet et Harrison glisse un solo slide ;
  • une ballade gospel pour Ringo, écrite par Lennon/McCartney, avec chœurs féminins façon Billy Preston ;
  • un instrumental psyché aux touches de synthé ARP et sitar électrique, fruit d’une jam à Friar Park.

Le tout produit par George Martin, bien sûr, et mixé à la console SSL flambant neuve d’Abbey Road. On imagine un pressage vinyle avec pochette gatefold, photos Polaroid backstage et un insert illustré par Klaus Voormann. Si la tournée demeure improbable, la BBC aurait pu filmer un « One Night Only » dans la même veine que One Hand Clapping de McCartney & Wings – un concert-studio capté en multi-caméras, mixé en quadriphonie pour Radio 1.

L’impact industriel et culturel d’une éventuelle reformation

Sur le plan financier, même la somme de Sid Bernstein – 230 millions de dollars, plus élevée que le PIB annuel de certains états insulaires à l’époque – représente un pari rentable. Leurs droits d’édition, déjà considérables, auraient explosé. Artistiquement, la reformation aurait peut-être repoussé la vague punk de 1976 : face à un nouveau disque des Beatles, l’attention médiatique se serait détournée de la contre-culture émergente. De nombreux observateurs estiment que le groupe aurait dû affronter les attentes d’une génération entière tout en composant avec la pression créative interne. Le risque majeur : figer la légende dans la nostalgie, là où leurs albums avaient toujours annoncé l’avenir.

Pourquoi ils ont dit non – et pourquoi c’est peut-être mieux ainsi

Les Beatles se distinguaient par un sens aigu du timing : finir avant d’être dépassés. Dans ses mémoires, McCartney confie qu’un concert de réunion, sans nouveau répertoire, aurait été « un numéro de cirque », tandis que Harrison redoutait « un pastiche de notre gloire passée ». Lennon, lui, voulait d’abord « des chansons, pas un show-biz deal ». Même Ringo, souvent partant pour la fête, préférait « l’amitié à la routine d’une superproduction ». En refusant les chèques, le quatuor préservait la pureté d’un catalogue achevé sans fausse note.

La grandeur du non-dit

À la question « Que serait devenue la musique si les Beatles s’étaient retrouvés ? », aucune réponse ne peut satisfaire l’imagination. Ce qui demeure, c’est la puissance du non-dit : le simple fait que la reformation soit restée possible jusqu’au 8 décembre 1980 suffit à nourrir les rêves. En proclamant « I could see us making records », Lennon a entrouvert une porte que le temps a refermée, laissant derrière elle un roman d’anticipation que chaque génération réécrit. Et c’est peut-être là, finalement, que réside la magie : dans cette vibration suspendue entre quatre destins singuliers, et l’écho éternel d’une question jamais résolue.


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