Le 30 mai 1969, un single des Beatles allait prendre d’assaut les ondes britanniques : The Ballad of John and Yoko. À travers cette chanson, John Lennon raconte avec une sincérité brute et une pointe d’ironie son périple pour épouser Yoko Ono, transformant son mariage en un feuilleton musical. Ce titre, enregistré à la hâte et uniquement par Lennon et McCartney, marquait aussi l’éloignement croissant du leader des Beatles vis-à-vis de son groupe.
Sommaire
- Une chanson à la croisée des chemins
- Une session d’enregistrement à deux
- La controverse du « Christ »
- Un succès malgré tout
- Une prémonition musicale
Une chanson à la croisée des chemins
Depuis plusieurs mois, les Beatles étaient à la dérive. Les tensions internes s’accumulaient, notamment autour de la gestion financière du groupe et de l’influence grandissante de Yoko Ono. En pleine tourmente, Lennon trouve dans la musique un exutoire. Peu de temps après son mariage avec Yoko Ono, le 20 mars 1969, il compose cette ballade aux allures de journal intime. Il la qualifie lui-même de « folk song » et insiste sur son aspect journalistique : tout ce qui s’y trouve est véridique.
Le voyage rocambolesque du couple les mène de Gibraltar à Amsterdam, en passant par Paris et Vienne, dans une quête de l’idéal pacifiste et de la reconnaissance officielle de leur union. Lennon y retranscrit ses déboires avec l’administration, la presse et le public, résumant avec ironie le traitement réservé à son couple par l’establishment britannique.
Une session d’enregistrement à deux
Le 14 avril 1969, pressé d’enregistrer son nouveau morceau, John Lennon se présente chez Paul McCartney. George Harrison est en vacances, et Ringo Starr est occupé sur le tournage de The Magic Christian. Plutôt que d’attendre, Lennon et McCartney prennent le chemin d’Abbey Road et enregistrent le titre à deux.
Lennon assure le chant principal, joue de la guitare acoustique et de la guitare solo, tandis que McCartney s’occupe de la basse, du piano, des maracas et, fait rare, de la batterie. L’osmose musicale entre les deux hommes opère immédiatement : en l’espace de sept heures, la chanson est bouclée et mixée.
L’enthousiasme de cette session tranche avec l’ambiance pesante des dernières années. McCartney reconnaîtra plus tard être surpris du résultat, qui sonne à s’y méprendre comme une véritable chanson des Beatles, malgré l’absence des deux autres membres. Pour Geoff Emerick, ingénieur du son, cette session a sans doute contribué à l’énergie positive qui prévaudra lors des enregistrements d’Abbey Road quelques semaines plus tard.
La controverse du « Christ »
Si la chanson dépeint avec légèreté les péripéties de Lennon et Ono, elle ne manque pas de raviver une vieille controverse. En 1966, Lennon avait provoqué un tollé en déclarant que les Beatles étaient « plus populaires que Jésus ». Certains groupes religieux et médias conservateurs américains n’avaient pas digéré cette provocation. The Ballad of John and Yoko vient enfoncer le clou avec son refrain provocateur : « Christ, you know it ain’t easy, you know how hard it can be. The way things are going, they’re gonna crucify me. »
John Lennon sait pertinemment que ces paroles risquent de choquer. Dans une note adressée à Apple, il recommande de ne pas faire de promotion autour du morceau avant sa sortie, afin d’éviter une censure prématurée. Peine perdue : plusieurs stations de radio aux États-Unis et au Royaume-Uni interdisent sa diffusion ou en bipent certains passages.
Un succès malgré tout
Malgré la controverse, le titre rencontre un succès considérable. Sorti le 30 mai 1969 au Royaume-Uni et le 4 juin aux États-Unis, il se classe directement en tête des charts britanniques et y reste trois semaines. Outre-Atlantique, il atteint seulement la huitième place, sans doute freiné par la censure radiophonique. Sur la face B, on retrouve Old Brown Shoe de George Harrison, qui passera inaperçue en comparaison.
D’un point de vue musical, The Ballad of John and Yoko s’inscrit dans la tradition du rock ‘n’ roll et du folk narratif. La ligne de basse et le riff final rappellent le titre Lonesome Tears In My Eyes des Rock And Roll Trio, que les Beatles avaient d’ailleurs repris dans leurs jeunes années. Lennon et McCartney, en parfait duo, parviennent à restituer toute l’énergie et la spontanité des Beatles, même en l’absence de leurs deux acolytes.
Une prémonition musicale
Avec le recul, The Ballad of John and Yoko résume en musique le tournant qu’allait prendre la carrière de Lennon. Plus que jamais, il se recentre sur sa relation avec Yoko Ono et prend de la distance avec les Beatles. Son ton personnel, l’absence de George et Ringo, et la liberté avec laquelle il compose préfigurent sa carrière solo imminente. Ce morceau, à la fois chronique intime et satire sociale, reste un témoignage poignant du dernier souffle créatif du tandem Lennon-McCartney, avant que les tensions ne rendent toute collaboration impossible.
