En 1972, Paul Simon choque en critiquant deux hymnes des ex-Beatles : Give Ireland Back to the Irish de Paul McCartney et Power to the People de John Lennon. Entre slogans politiques et vision de la protest-song, retour sur une querelle qui révèle deux conceptions opposées de la musique engagée.
À l’orée des années 1970, le public découvre médusé que l’auteur de “The Sound of Silence” n’hésite pas à dynamiter le prestige de ses contemporains. Dans un entretien accordé à Rolling Stone au printemps 1972, Paul Simon juge « en mauvais goût » la vague de chansons à slogans qui déferle après la séparation des Fab Four. Deux titres cristallisent son courroux : “Give Ireland Back to the Irish” de Paul McCartney et “Power to the People” de John Lennon. « C’est de la camelote… ça m’offense », tranche-t-il au sujet du premier ; le second, selon lui, n’est qu’un « mauvais disque, condescendant » au refrain « dangereusement cliché » . Pourquoi ces sentences lapidaires ? Pour saisir leur portée, il faut remonter au contexte politique brûlant dans lequel naissent ces deux chansons et décrypter le rapport complexe que Simon entretient avec la protest-song.
Sommaire
- Des trajectoires parallèles, des ambitions divergentes
- 30 janvier 1972 : le choc de Bloody Sunday
- Une écriture jugée trop sommaire
- “Power to the People” : un slogan révolutionnaire sous stéroïdes
- Le procès de Paul Simon
- Qu’est-ce qu’une protest-song efficace ?
- L’ombre portée du marketing et de la morale
- Un effet boomerang : la critique de Simon revisitée
- Réévaluations et rééditions
- La position actuelle de Paul Simon
- Au-delà de la polémique : l’impact des chansons sur le débat public
- Authenticité versus efficacité
Des trajectoires parallèles, des ambitions divergentes
Né en 1941, Simon connaît la gloire en duo avec Art Garfunkel à la même époque où les Beatles conquièrent les ondes. Comme eux, il mêle folk et pop, comme eux il affronte l’épreuve du succès planétaire, et, en 1970, il se retrouve lui aussi orphelin d’un groupe devenu trop étroit pour ses ambitions. Mais là où les ex-Beatles publient rapidement des manifestes politiques tonitruants, Simon privilégie la chronique intimiste ou la satire voilée. Son catalogue compte bien quelques brûlots, tels “He Was My Brother” ou “A Church Is Burning”, inspirés du mouvement des droits civiques , mais il se méfie des slogans tonitruants : « Une chanson engagée doit survivre comme musique avant tout », répète-t-il.
30 janvier 1972 : le choc de Bloody Sunday
Le premier morceau que Simon étrille, “Give Ireland Back to the Irish”, voit le jour deux jours après le massacre de Derry, au cours duquel treize manifestants catholiques sont abattus par l’armée britannique. Ulcéré, Paul McCartney réunit Wings le 1ᵉʳ février aux studios EMI et grave une protest-song frontalement anticoloniale. Diffusé le 25 février, le single est aussitôt interdit d’antenne par la BBC, par Radio Luxembourg et par l’ITA, mais il atteint tout de même la 16ᵉ place des charts britanniques, la 21ᵉ aux États-Unis et se classe numéro 1 en Irlande et en Espagne . McCartney assume la simplicité du refrain, martelé comme un slogan de rue ; Simon, lui, y voit un geste de marketing plus qu’un cri du cœur, dénonçant « la fabrication en série » des chansons-pancartes.
Une écriture jugée trop sommaire
En trois couplets, McCartney réclame la restitution de l’Ulster, cite Dublin, Belfast et l’Irlande unifiée, mais ne mentionne ni l’IRA ni l’Unionisme. Pour Simon, cette généralité trahit un déficit d’analyse : « Je ne ressens aucun dialogue avec moi », dit-il à Rolling Stone — comme si la chanson visait l’affect sans éclairer le débat. Les critiques britanniques abondent : le NME qualifie les paroles de « chants de pub », Melody Maker juge la mélodie « binaire ». Pourtant, la censure même de la BBC suffit à transformer le titre en symbole ; lors de la mini-tournée universitaire de Wings, des étudiants irlandais brandissent des drapeaux tricolores pendant l’interprétation. L’impact militant l’emporte-t-il sur les carences littéraires ? La question reste ouverte.
“Power to the People” : un slogan révolutionnaire sous stéroïdes
Un an plus tôt, John Lennon publie “Power to the People”. Le 15 février 1971, fraîchement sorti d’un entretien avec les marxistes Tariq Ali et Robin Blackburn pour le journal Red Mole, Lennon enregistre la chanson à Ascot Sound Studios. Trois semaines plus tard, le single envahit les ondes, grimpe au 7ᵉ rang au Royaume-Uni et au 11ᵉ du Billboard Hot 100. Gonflé par la production de Phil Spector – percussions martiales, chœurs gospels – le morceau se veut un tract sonore destiné aux manifestations.
Le procès de Paul Simon
Aux oreilles de Simon, la recette est indigeste : « Un disque pauvre, condescendant », lâche-t-il, pointant le risque d’un message réduit à un cliché. Il s’interroge : que signifie « le pouvoir au peuple » sans feuille de route concrète ? Qui conseille-t-on, exactement ? Dans ses propres chansons, le New-Yorkais privilégie les portraits précis, la narration implicite, l’ironie subtile ; face au marteau-pilon de Lennon, il décèle une posture plutôt qu’une conversation.
Qu’est-ce qu’une protest-song efficace ?
Pour Simon, l’exemple à suivre n’est ni Lennon ni McCartney mais “La Marseillaise” ou “We Shall Overcome” – œuvres dont la mélodie, la formulation et la fonction rituelle se renforcent mutuellement. “Give Ireland Back to the Irish” et “Power to the People”, dit-il, manquent de cette triade ; elles seraient « jetables » parce que conçues dans l’urgence. Pourtant, l’argument se heurte à leur réception populaire : les deux titres vivent toujours dans les compilations posthumes et dans les playlists militantes. Leur simplicité même les rend appropriables par des foules hétérogènes, ce qui était précisément l’intention de Lennon : « Je fais des singles comme des tracts » expliquera-t-il en 1972 .
L’ombre portée du marketing et de la morale
On ne peut ignorer la dimension commerciale : “Power to the People” paraît cinq mois avant l’album Imagine ; “Give Ireland Back to the Irish” sert de premier single à Wings, formation encore en quête de légitimité. Simon dénonce ce chevauchement entre message et autopromotion. Pourtant, l’histoire du folk contestataire montre que la diffusion massive d’un refrain – fût-il simpliste – peut fédérer un mouvement. Bob Dylan l’a prouvé avec “Blowin’ in the Wind” ; Aretha Franklin l’a incarné avec “Respect”. Lennon et McCartney ne font-ils pas, à leur façon, la même chose ?
Un effet boomerang : la critique de Simon revisitée
À l’époque, la sortie de Simon passe relativement inaperçue ; les fans de Lennon et McCartney le rangent dans la catégorie des jaloux. Avec le recul, la polémique éclaire plutôt deux visions de la célébrité : l’une, collectif-agit-prop, pour qui la notoriété est un haut-parleur ; l’autre, introspective, pour qui la chanson demeure un espace littéraire. En 2023, l’université de Cambridge consacre un colloque au rapport entre pop-star et discours politique ; les chercheurs y réhabilitent la critique de Simon, soulignant la « tension féconde » entre art et activisme.
Réévaluations et rééditions
En 2018, la réédition deluxe de l’album Wild Life intègre “Give Ireland Back to the Irish” avec un livret contextualisant la tuerie de Derry : le texte y est replacé dans le cadre de la longue lutte anglo-irlandaise . De son côté, “Power to the People” figure au cœur du coffret Imagine – Ultimate Edition (2018), dont les notes détaillent les discussions entre Lennon et le mouvement de la New Left. Les deux chansons renaissent ainsi débarrassées de la poussière idéologique des années 70, instruites de la complexité historique qu’elles avaient simplifiée.
La position actuelle de Paul Simon
Interrogé en 2000 par la BBC sur ses déclarations de 1972, Simon relativise : « Je reste persuadé qu’un slogan n’est pas une chanson, mais j’admets que ces morceaux ont touché des gens. » Il concède même avoir « sous-estimé la force de la répétition ». Son propre répertoire a depuis exploré d’autres terrains, du jazz sud-africain de Graceland au minimalisme spirituel de Seven Psalms, preuve qu’un créateur change de curseur avec le temps.
Au-delà de la polémique : l’impact des chansons sur le débat public
Si l’on mesure l’efficacité d’un hymne à la couverture médiatique et à l’adhésion populaire, “Power to the People” et “Give Ireland Back to the Irish” remplissent le contrat. La première est reprise dans les meetings de Bernie Sanders en 2016 et 2020, la seconde connaît un regain d’écoute chaque année lors des commémorations du Bloody Sunday. Peut-on parler d’action concrète ? Difficile à quantifier, mais ces refrains ont au moins popularisé des débats géopolitiques auprès d’un public massif, mission que peu d’éditoriaux accomplissent.
Authenticité versus efficacité
La sortie au vitriol de Paul Simon révèle moins une jalousie qu’un conflit de conception entre artisans de la pop. Simon défend une écriture précise, presque littéraire, qui endure l’épreuve du temps ; Lennon et McCartney, en phase avec la rue, privilégient l’immédiateté. Un demi-siècle plus tard, les deux visions coexistent : le besoin d’analyses nuancées reste vital, mais le coup de poing d’un slogan peut, en trois minutes, réveiller des consciences assoupies. Peut-être faut-il y voir la morale de cette querelle : l’histoire de la musique populaire avance à la fois par la poésie intimiste et par la déflagration des refrains de foule. Et si “Power to the People” ou “Give Ireland Back to the Irish” continuent de susciter le débat, c’est précisément parce qu’elles ont franchi la frontière où l’art et le militantisme se heurtent – là où, pour le meilleur comme pour le pire, naissent les chansons qui comptent.
