Le 21 septembre 2001, Neil Young bouleverse des millions de spectateurs en reprenant Imagine de John Lennon lors du téléthon « America: A Tribute to Heroes ». Une interprétation sobre et poignante qui transforme la chanson en hymne de paix après le 11 septembre, confirmant son statut d’œuvre universelle.
Le 11 septembre 2001, les images d’avions percutant les tours du World Trade Center plongent la planète dans la stupeur. Quatre jours plus tard, sous l’impulsion des grands networks américains, un téléthon hors norme baptisé “America: A Tribute to Heroes” est organisé pour soutenir les familles des victimes. Retransmise sans publicité sur plus de trente-cinq chaînes, l’émission capte près de 60 millions de téléspectateurs et récolte plus de 150 millions de dollars en promesses de dons (. Au cœur de cette veillée musicale d’espoir, la performance de Neil Young au piano sur “Imagine” de John Lennon marque les esprits : un moment suspendu de trois minutes qui, encore aujourd’hui, symbolise l’élan pacifiste né dans l’ombre de la tragédie.
Sommaire
- “Imagine” : genèse d’un hymne intemporel
- Neil Young : une voix de l’engagement
- 21 septembre 2001 : la logistique d’un direct cathartique
- Une interprétation dépouillée mais puissante
- Impact immédiat et reconnaissance institutionnelle
- “Imagine” contre la tentation du repli
- Résonances critiques et influence durable
- Une longue tradition de reprises lennoniennes
- Échos dans la carrière de Neil Young
- La force d’un texte universel
- Quand une reprise devient acte citoyen
“Imagine” : genèse d’un hymne intemporel
Écrite en 1971 par John Lennon et Yoko Ono, “Imagine” paraissait d’abord sur l’album éponyme avant de grimper au n°3 du Billboard Hot 100 et, après la mort de Lennon, au sommet des charts britanniques. Consacrée 19ᵉ meilleure chanson de tous les temps par Rolling Stone en 2021, la ballade continue d’incarner un idéal de fraternité, malgré – ou à cause – de son utopie sans frontières ni religions. Fait révélateur : dans les jours suivant les attentats, le consortium Clear Channel recommandait à ses radios d’éviter de diffuser le titre jugé « lyriquement sensible » . C’est donc un geste audacieux qu’accomplit Neil Young en la jouant devant des millions d’Américains endeuillés.
Neil Young : une voix de l’engagement
Depuis ses débuts chez Buffalo Springfield jusqu’à son militantisme environnemental, Neil Young s’est imposé comme un artiste aussi intransigeant que passionné. Déjà en 1970, il condamnait le massacre de Kent State dans “Ohio”. Trente ans plus tard, il sent la même urgence morale : « Un artiste doit nommer la blessure avant qu’elle ne guérisse », confie-t-il à la presse locale. C’est cette fibre humaniste qui l’amène, spontanément, à accepter l’invitation du producteur Joel Gallen pour le téléthon .
21 septembre 2001 : la logistique d’un direct cathartique
Installé dans un studio de Los Angeles plongé dans la pénombre, Young choisit un Steinway demi-queue et demande un modeste quatuor à cordes. Pas de public, pas d’applaudissements : seules quelques bougies illuminent le plateau. La captation se fait en plan fixe ; la voix plaintive du chanteur, légèrement voilée, épouse les accords d’ut majeur. Au deuxième couplet, les violons entrent discrètement, soulignant la ligne « Nothing to kill or die for ». Le réalisateur bascule alors sur un split-screen montrant les lignes téléphoniques saturées de dons. En régie, Gallen avouera avoir eu « les larmes aux yeux » au point de manquer un changement de caméra .
Une interprétation dépouillée mais puissante
Sans réharmoniser la composition originale, Young modifie néanmoins la mise en place : il accentue la syncope du premier accord, ralentit le pont et conclut par une descente chromatique inédite qui laisse la note finale flotter trois secondes dans le silence. Son timbre fragile contraste avec la sérénité qu’offrait la voix de Lennon. Ce choix d’incertitude sonore reflète la vulnérabilité d’un pays frappé au cœur — mais aussi l’espoir d’un renouveau. Pour nombre de critiques, cette tension entre désarroi et douceur fait de la version Young « la plus bouleversante de toutes les reprises de “Imagine” »
Impact immédiat et reconnaissance institutionnelle
L’émission remporte l’Emmy Award du meilleur programme de variétés en 2002; le double album et le DVD sortis en décembre 2001 se hissent aux premières places du classement Billboard des compilations téléthons, l’intégralité des bénéfices allant au September 11 Telethon Fund . L’interprétation de Young est pressée en piste 2, juste après “Hero” d’Enrique Iglesias, et devient l’extrait le plus diffusé des stations FM durant l’automne. Ironie de l’histoire : alors que “Imagine” figurait sur la liste grise de Clear Channel, sa version par Young tourne en boucle sur ces mêmes ondes, les programmateurs estimant que « le contexte la légitime ».
“Imagine” contre la tentation du repli
Au lendemain des attentats, le climat médiatique oscille entre patriotisme et désir de représailles. En optant pour une chanson prônant l’abolition des frontières, Neil Young prend le contre-pied du discours dominant. De nombreux éditorialistes soulignent la portée politique du geste — certains l’accusent même d’angélisme. Mais Young répond que la vocation de l’art est de poser des questions quand la société réclame des réponses simplistes. Cette position trouve un écho inattendu : pendant une semaine, les ventes de l’album Imagine de Lennon progressent de 211 % sur Amazon US, signe que le public redécouvre le texte à travers la couverture de Young.
Résonances critiques et influence durable
Plusieurs années plus tard, Rolling Stone publie un dossier spécial « Songs that healed America » où la prestation de Young figure au troisième rang derrière “The Rising” de Bruce Springsteen et “Bridge Over Troubled Water” de Paul Simon. En 2019, le site Thrasher’s Wheat la décrit comme « l’heure la plus noble de Neil Young, sans conteste » . La même année, lors d’un concert acoustique à Winnipeg, Young rejoue “Imagine” à la demande du public, l’introduisant par ces mots : « Une chanson qui nous rappelle que rêver n’est pas fuir le réel ».
Une longue tradition de reprises lennoniennes
Depuis 1971, “Imagine” a été revisitée par des artistes aussi différents que Diana Ross, A Perfect Circle ou Lady Gaga. Mais peu ont suscité un tel consensus. Là où Elton John en fit un medley festif et où Madonna la transforma en prière pop lors du Re-Invention Tour, Young choisit la sobriété quasi liturgique. Son approche rejoint celle, plus récente, de Herbie Hancock et Pink sur l’album The Imagine Project, mais garde la singularité d’avoir été captée dans le feu de l’événement.
Échos dans la carrière de Neil Young
Après le téléthon, Young enchaîne avec l’album Are You Passionate? (2002), où la chanson “Let’s Roll” rend hommage au vol United 93 détourné. Certains critiques y voient un diptyque implicite : “Imagine” pour la vision utopique, “Let’s Roll” pour la réponse collective. L’artiste ne reniera jamais cette dualité, affirmant en 2012 que « la paix se construit autant par les mots que par l’action ». En 2021, il diffuse sur NeilYoungArchives.com la bande haute définition 24 bits de sa version d’“Imagine”, téléchargeable gratuitement le 21 septembre de chaque année.
La force d’un texte universel
Si “Imagine” a pu figurer sur la liste noire post-11 septembre, c’est parce que ses paroles remettent en cause les notions de patriotisme et de propriété privée. Qu’un Canadien, naturalisé Américain depuis 1984, ose la reprendre devant toute la nation confère au texte une dimension supplémentaire : il rappelle que le patriotisme peut épouser la critique constructive. Ainsi, la reprise de Young sert d’antidote à la peur et au repli identitaire, en réaffirmant un idéal de communauté mondiale.
Quand une reprise devient acte citoyen
Vingt-quatre ans après ce téléthon historique, la version de Neil Young demeure un jalon de la mémoire collective. Dans le prolongement du message imaginé par John Lennon, elle prouve que la musique peut ouvrir un espace de réflexion au cœur même du chaos. En 1971, Lennon invitait l’humanité à rêver d’un monde sans frontières ; en 2001, Young rappelle, sous les néons d’un studio endeuillé, que ce rêve reste vital lorsque tout s’effondre. Sa performance, sobre et pénétrante, continue d’illustrer la capacité d’une simple mélodie à panser les plaies d’une époque et à réaffirmer la puissance désarmante de la paix.
