Sorti en 1980, “Coming Up” de Paul McCartney a non seulement marqué le début des années 80 par son audace électro-pop, mais aussi réveillé John Lennon, qui avoua que la chanson l’avait poussé à reprendre la musique. Entre expérimentation en home-studio, triomphe live et héritage Beatles fantasmé, ce titre reste un jalon unique du catalogue de McCartney.
À chaque dîner mondain, la question fuse : « Vous êtes plutôt John Lennon ou Paul McCartney ? » Comme si l’on devait choisir son camp entre l’esprit frondeur du premier et la verve mélodique du second. Pourtant, un simple 45-tours publié le 11 avril 1980, “Coming Up”, rappelle que l’histoire musicale des deux compères est bien plus subtile. L’ancien Beatle retiré à New York s’est brusquement remis au travail après avoir entendu cette chanson électro-pop, la qualifiant dans la presse de « good piece of work ». À travers la trajectoire de ce titre, c’est toute la dynamique post-Beatles qui se dessine, entre émulation artistique, curiosité technologique et soif de liberté.
Sommaire
- 1979 : un home-studio devenu laboratoire
- Un clip avant-gardiste qui démultiplie McCartney
- La version live de Glasgow : un triomphe américain
- John Lennon : de l’inertie à l’étincelle
- Et si le morceau avait réuni les Fab Four ?
- Un patchwork de styles qui annonce les années 80
- Accueil critique : méfiance puis réhabilitation
- Héritage : samples, reprises et clins d’œil
- Une place singulière dans le catalogue McCartney
- Pourquoi le morceau aurait sublimé un disque des Beatles
- Un tube qui aurait pu changer la discographie du siècle
1979 : un home-studio devenu laboratoire
Revenue d’une décennie de triomphes avec Wings, la famille McCartney s’est installée à Peasmarsh dans le Sussex. Au fond d’une dépendance baptisée « Spirit of Ranachan », l’ex-Beatle bricole un studio huit pistes où il enregistre seul une centaine de démos. Entre juin et juillet 1979, il assemble la matrice de l’album McCartney II, jouant tous les instruments, bidouillant des synthés ARP 2600, ralentissant puis accélérant ses propres pistes de voix. “Coming Up” surgit de ces expérimentations, portée par une ligne de basse élastique et un riff de guitare compressé qui évoque à la fois le disco new-yorkais et l’électronique krautrock
Un clip avant-gardiste qui démultiplie McCartney
Pour promouvoir le single, McCartney tourne dans le hangar d’Hastings un clip où il incarne dix personnages : sosie de Buddy Holly, batteur moustachu, saxophoniste en veste lamée, tous répartis dans un split-screen psychédélique. Cette mise en scène anticipe l’esthétique MTV et témoigne d’une fascination pour la vidéo en boucle, héritée des installations d’Yoko Ono. L’image, aussi frappante que le groove, donne au morceau un souffle pop-art ; elle renforce l’idée que l’artiste peut se démultiplier à l’infini, à l’instar des surimpressions vocales présentes sur la bande.
La version live de Glasgow : un triomphe américain
Le 17 décembre 1979, Wings joue à l’Apollo Theatre de Glasgow. Le groupe capture une version survoltée de “Coming Up”, cuivres rutilants et chœurs virulents. C’est cette prise, plutôt que la version studio, que Columbia Records choisit d’expédier aux radios américaines. Ironie : le public US propulse ce live au sommet du Billboard Hot 100 le 28 juin 1980, tandis que les Britanniques, restés fidèles au home-recording, classent le single studio à la 2ᵉ place des charts. Cette double carrière illustre l’ambivalence d’un Paul, partagé entre artisanat intime et show d’arène.
John Lennon : de l’inertie à l’étincelle
Depuis 1975, Lennon vivait en retrait, élevant son fils Sean et préparant du pain maison dans la cuisine du Dakota Building. Lorsqu’il entend “Coming Up” à la radio new-yorkaise WNEW au printemps 1980, il confie à l’animateur que « la chanson l’a sorti de son hibernation ». Dans l’entretien mené par David Sheff pour Playboy en septembre, il précise : « I heard one track — the hit, ‘Coming Up,’ which I thought was a good piece of work ». Moins d’un mois plus tard, il entre au Record Plant pour enregistrer les maquettes de Double Fantasy. Ainsi, la dernière œuvre de Lennon naît indirectement d’un groove signé McCartney, comme un ultime clin d’œil à leur rivalité féconde.
Et si le morceau avait réuni les Fab Four ?
Dans l’imaginaire des fans, “Coming Up” pourrait figurer sur un album fictif des Beatles de 1981 : McCartney placerait son riff synthétique sur les guitares saturées de Harrison, Lennon doublerait la voix principale par des harmoniques nasales façon « Come Together », Starr simplifierait la batterie en ghost notes fluides. On entend même, en creux, des cordes arrangées par George Martin, filmées à Abbey Road sous la lumière laiteuse d’un projecteur 16 mm. Cette « version fantôme » rappelle combien le dialogue mélodique entre Lennon et McCartney demeurait intact, même après dix ans de séparation, nourri par le désir secret de se surpasser.
Un patchwork de styles qui annonce les années 80
Sur le plan sonore, “Coming Up” condense plusieurs avant-gardes. La voix accélérée, héritée du procédé varispeed utilisé sur « When I’m Sixty-Four », anticipe les timbres pitchés de l’électro-pop. Les accords funk, plaqués sur un clavier Prophet-5, flirtent avec la neo-soul de Prince, tandis que la batterie programmée renvoie aux premières boîtes Roland CR-78. Enfin, les chœurs de Linda McCartney enveloppent le refrain d’une chaleur gospel, démontrant que l’expérimentation peut rester accessible. McCartney assume : « Je voulais un single qui sonne nouveau sans perdre la joie simple du rock ».
Accueil critique : méfiance puis réhabilitation
En mai 1980, la presse londonienne, encore marquée par le punk, trouve la chanson « gaie mais anecdotique ». Pourtant, dès sa parution, des radios indépendantes comme Capital 95.8 la programment en boucle. Aux États-Unis, le magazine Rolling Stone loue « une imagination fraîche qui prouve que le plus mélodiste des Beatles sait encore surprendre ». Trente ans plus tard, StereoGum classe le single live parmi « les meilleures performances scéniques de McCartney », y voyant la transition parfaite entre l’optimisme des sixties et le groove des eighties.
Héritage : samples, reprises et clins d’œil
Les Beastie Boys samplent le break d’introduction sur une démo jamais publiée, les Français de Phoenix citent la ligne de basse dans « Rome » (2013), et l’ex-Blur Graham Coxon reprend le morceau à la guitare baryton lors de la BBC Sessions 2015. Sur scène, McCartney le rejoue régulièrement : à Glastonbury 2022, il insère un couplet inédit consacré à l’énergie post-pandémie, prouvant que la structure loop-pop de “Coming Up” se prête à toutes les réinventions.
Une place singulière dans le catalogue McCartney
Parmi les succès post-Beatles – “Live and Let Die”, “Band on the Run”, “Silly Love Songs” –, “Coming Up” reste unique : autarcie instrumentale, audaces électroniques, double identité studio / live. Dans l’édition deluxe de McCartney II parue en 2011, l’artiste confie que le titre symbolise « un tournant mental » : après s’être prouvé qu’il pouvait tout jouer lui-même, il se sent prêt à collaborer à nouveau. Ce déclic se concrétise par la tournée mondiale Got Back lancée en 2022, où il partage l’affiche avec des invitées comme Brittany Howard.
Pourquoi le morceau aurait sublimé un disque des Beatles
Si l’on replace “Coming Up” en 1969, au moment où le quatuor cherche à moderniser son son, la chanson aurait comblé le fossé entre le rock psychédélique de « Abbey Road » et les expérimentations minimales de « Get Back ». Son refrain modulant sur la sensible de Ré majeur aurait apporté une touche de désinvolture funk tandis que la technologie varispeed, maîtrisée par les ingénieurs d’Abbey Road, aurait poussé plus loin l’héritage de « Tomorrow Never Knows ». En somme, elle aurait offert au groupe un accès direct à la décennie suivante, tout en préservant la signature mélodique qui fit leur gloire.
Un tube qui aurait pu changer la discographie du siècle
Plus de quarante ans après sa sortie, “Coming Up” n’a rien perdu de son éclat. Elle incarne la capacité de Paul McCartney à absorber chaque tendance – du do-it-yourself au new wave – pour la transformer en chanson fédératrice. Surtout, elle révèle la persistance d’un dialogue créatif avec John Lennon, même à distance ; un simple riff aura suffi à remettre la plume dans la main de son ancien complice, quelques mois avant sa disparition tragique. On peut donc affirmer sans emphase : si le titre avait vu le jour sous l’enseigne Beatles, il serait devenu l’un de ces standards transgénérationnels, hurlé dans les stades comme « Hey Jude » ou « Let It Be ». En filigrane, il rappelle que l’amitié artistique, même fracturée, reste une force de propulsion inégalable – un moteur toujours prêt à redémarrer dès qu’un accord bien senti retentit.
