Plus de 50 ans après sa sortie, Imagine demeure le manifeste intime et universel de John Lennon. Entre introspection, engagement pacifiste et sincérité brute, l’album dévoile le chanteur tel qu’il voulait être perçu : authentique et sans masque.
Au printemps 1970, John Lennon brise officiellement le rêve collectif : les Beatles n’existent plus. Loin d’un simple chapitre qui se tourne, c’est une révolution intime ; Lennon entend désormais parler à la première personne, sans filtre, débarrassé de l’énorme mécanique pop qui, selon lui, atténuait sa voix intérieure. Dans un entretien accordé à Rolling Stone à l’automne 1971, il affirme sans détour : « Je pense que c’est la meilleure chose que j’aie jamais faite… parce que c’est réaliste, et fidèle au “moi” qui se développe depuis des années. »
Sommaire
- De Plastic Ono Band à Imagine : le passage à l’acte
- Un studio à la maison, un autre à New York
- Entre introspection et message planétaire
- Yoko Ono, partenaire créative et catalyseur
- La thérapie primale : racines d’une expression sans vernis
- « How Do You Sleep? » : la querelle exposée
- Un succès critique et commercial immédiat
- Une trajectoire certifiée et multipliée
- Rééditions et redécouvertes : l’Ultimate Collection
- Le combat pour l’immigration : la liberté mise à l’épreuve
- Activisme scénique : le concert One to One
- Héritage : d’Imagine à « Now and Then »
- Pourquoi Lennon estimait-il avoir « tout dit » ?
De Plastic Ono Band à Imagine : le passage à l’acte
Le premier manifeste solo, John Lennon/Plastic Ono Band (décembre 1970), se nourrit des cris de la primal therapy prônée par le psychologue Arthur Janov. Chants à nu, batterie sèche, paroles cathartiques : Lennon exorcise l’abandon maternel, la guerre, la célébrité. L’album choque, mais inaugure une ère de confession sans précédent dans le rock. Quelques mois plus tard, Lennon rêve d’un disque plus accessible, sans renier la sincérité brute qu’il vient de conquérir ; Yoko Ono, co-productrice, l’encourage à conserver l’esprit de ces séances tous azimuts tout en élargissant la palette sonore.
Un studio à la maison, un autre à New York
Les prises d’Imagine débutent en février 1971 au studio Ascot Sound, aménagé dans la propriété de Tittenhurst Park, dans le Berkshire. De mai à juillet, Lennon alterne entre Ascot et le Record Plant de New York. Il recrute le bassiste Klaus Voormann, le claviériste Nicky Hopkins, le batteur Alan White, sans oublier George Harrison venu ajouter des glissandi de slide-guitar et un solo mordant sur « How Do You Sleep? ». À la console, le tandem Lennon/Ono retrouve le producteur Phil Spector, qui épaissit l’ensemble par des cordes dirigées par Torrie Zito.
Entre introspection et message planétaire
La chanson-titre, née d’un simple arpège de piano, décline un monde « sans frontières ni religions ». Lennon parle d’un “spot publicitaire pour la paix”, à la fois naïf et militant. À l’inverse, « Jealous Guy » plonge dans la culpabilité amoureuse, tandis que « Gimme Some Truth » attaque les mensonges politiques de l’ère Nixon. Le fil conducteur réside dans cette volonté de lier le personnel et l’universel : « Je chante moi pour parler de nous », résume-t-il à la presse.
Yoko Ono, partenaire créative et catalyseur
Depuis le Bed-In for Peace d’Amsterdam en 1969, Lennon et Ono conçoivent l’art comme un activisme multimédia. L’album reflète cette fusion : Ono conseille les arrangements, choisit les prises, imagine la couverture brumeuse où le visage de Lennon se dissout dans un nuage. Leur couple s’affiche, provoquant autant d’admiration que de misogynie ; mais Lennon assume : « Yoko rend mon travail plus honnête ».
La thérapie primale : racines d’une expression sans vernis
La violence émotionnelle de Plastic Ono Band provient directement des cris libératoires prescrits par Janov. Sur Imagine, cette intensité se canalise : la rage devient mélodie, la douleur se fait espoir. Le psychologue explique que « hurler ses traumas ouvre la porte à une authenticité durable » ; Lennon en fait la preuve, conjuguant douceur mélodique et franchise désarmante.
« How Do You Sleep? » : la querelle exposée
Au cœur de l’album, « **How Do You Sleep? » s’en prend vertement à Paul McCartney : « The only thing you done was ‘Yesterday’… » Ironie mordante, cordes menaçantes, slide de Harrison : Lennon règle ses comptes, tandis que McCartney avait déjà lancé quelques piques dans « Too Many People ». Des années plus tard, Lennon qualifiera ce morceau de « fantaisie vengeresse » écrite « par une sale journée ».
Un succès critique et commercial immédiat
Sorti le 9 septembre 1971 aux États-Unis, puis le 8 octobre au Royaume-Uni, Imagine se hisse instantanément en tête des classements américains et britanniques. Le single éponyme atteint la 3ᵉ place du Billboard Hot 100 et deviendra, après l’assassinat de Lennon en 1980, un hymne planétaire classé numéro 1 au Royaume-Uni durant quatre semaines. En 2012, le disque occupe le 80ᵉ rang de la liste des « 500 Greatest Albums » de Rolling Stone ; il figure au 223ᵉ rang de la mise à jour 2020, témoignant d’une longévité inaltérée.
Une trajectoire certifiée et multipliée
Aux États-Unis, l’album reçoit une double certification platine pour plus de deux millions d’exemplaires vendus ; la chanson, elle, est sacrée triple platine par la RIAA en 2021. Le morceau totalise 1,7 million de ventes au Royaume-Uni, où il demeure le titre solo le plus populaire de Lennon.
Rééditions et redécouvertes : l’Ultimate Collection
Le 5 octobre 2018, Imagine – The Ultimate Collection propose 140 plages réparties sur six disques : nouvelles « Ultimate Mixes », prises brutes, démos, mixages quadriphoniques et documentaire audio retraçant l’évolution de chaque chanson. Supervisée par Yoko Ono, cette édition révèle des détails de studio (dialogues, fausses notes, plaisanteries) qui soulignent la convivialité des sessions.
Le combat pour l’immigration : la liberté mise à l’épreuve
Parallèlement à son exploration artistique, Lennon affronte l’administration américaine : condamné en 1968 pour possession de cannabis, il fait l’objet d’une procédure d’expulsion orchestrée par le gouvernement Nixon, inquiet de son influence pacifiste. Après quatre années de bataille juridique, il obtient enfin sa green card le 27 juillet 1976, une victoire symbolique pour les artistes étrangers aux États-Unis.
Activisme scénique : le concert One to One
Avant même ce dénouement, Lennon réinvestit la scène : le 30 août 1972, il joue deux shows complets au Madison Square Garden au profit des enfants handicapés de Willowbrook. Les recettes dépassent 1,5 million de dollars. Ce sera son unique concert solo intégral post-Beatles, immortalisé sur l’album posthume Live in New York City (1986) et, en 2025, dans le documentaire One to One: John & Yoko.
Héritage : d’Imagine à « Now and Then »
En novembre 2023, l’ultime single des Beatles, « Now and Then », atteint le sommet du classement britannique, grâce à une technologie d’IA ayant isolé une démo vocale de Lennon datant de 1977. La chanson décroche en 2025 le Grammy de la meilleure performance rock, preuve que l’aura émotionnelle du chanteur reste intacte.
Pourquoi Lennon estimait-il avoir « tout dit » ?
En 1971, il se sait imparfait, colérique, mais enfin cohérent : chaque piste d’Imagine correspond à une facette de sa personnalité – militant, amant, jaloux, moqueur, rêveur. L’album synthétise la rage des débuts rock, la sophistication acquise chez les Beatles et l’idéalisme politique forgé aux côtés de Yoko Ono. En s’autorisant la vulnérabilité, Lennon offre au public l’impression de dialoguer avec un égal, non une icône intouchable.
Plus d’un demi-siècle après sa parution, Imagine conserve ce pouvoir d’éclairer l’être humain derrière le mythe : un artiste en quête d’authenticité, prêt à dénoncer, aimer, se repentir – sans jamais renoncer à l’utopie d’un monde réconcilié. En proclamant que l’album était « le meilleur qu’il ait jamais fait », John Lennon ne paradait pas ; il constatait que, pour la première fois, disque et visage se confondaient. Cet alignement rare entre création et vérité intime explique pourquoi Imagine résonne encore, comme un miroir tendu à ceux qui, aujourd’hui, cherchent leur propre voix dans le tumulte global.
