En février 1964, Ringo Starr assiste à un concert des Coasters à Miami. Fasciné par ses « dieux du rock’n’roll », il découvre l’art d’allier humour et rigueur rythmique, une révélation qui influencera son jeu de batterie et la carrière des Beatles.
Avant même d’intégrer le poste de batteur des Beatles, le jeune Richard Starkey passe des heures au Cavern Club et au Kaiserkeller de Hambourg à écouter ses futurs partenaires. Il se nourrit des mêmes sources qu’eux : le rhythm-and-blues de Chuck Berry, la ferveur gospel de Little Richard, les harmonies ciselées des Everly Brothers. Mais l’un de ses plaisirs secrets reste les disques humoristiques et nerveux des Coasters, petites bombes de deux minutes surgies de Détroit ou de Los Angeles et propulsées au sommet des classements R&B par l’écriture malicieuse de Leiber & Stoller . Pour Starr, ces 45-tours sont des manuels de groove : dès 1958, il reproduit au pad le canon de caisse claire qui lance “Yakety Yak”, single resté sept semaines numéro 1 R&B et numéro 2 pop aux États-Unis
Sommaire
- Les Coasters, artisans d’un humour rythmé
- Miami 1964 : la rencontre inespérée
- Un choc esthétique : simplicité, précision, effet de foule
- Le paradoxe du public dansant
- Impact immédiat sur l’album “Beatles for Sale”
- De “Yakety Yak” à “Tomorrow Never Knows” : la leçon de dynamique
- Les Coasters, un miroir humoristique
- Héritage croisé : du doo-wop à la pop orchestrée
- Au-delà du culte : une reconnaissance tardive
- Une empreinte durable sur la batterie moderne
- Quand l’élève dépasse le maître sans l’oublier
Les Coasters, artisans d’un humour rythmé
Fondés en 1955, les Coasters enchaînent « Searchin’ », « Young Blood », « Charlie Brown » : chaque titre marie un slap-bass monstre, un sax baryton rabelaisien et des dialogues dignes d’un cartoon. Les critiques britanniques les présentent comme « le chaînon manquant entre le doo-wop et le stand-up ». Aux yeux de Ringo, ces chansons prouvent qu’une musique peut être à la fois drôle et redoutablement calibrée. Dans une Mersey battue par le vent, il classe le quatuor parmi les « rock and roll gods » qu’il rêve d’apercevoir un jour en chair et en os.
Miami 1964 : la rencontre inespérée
Le 16 février 1964, les Beatles viennent d’enregistrer leur deuxième apparition dans l’Ed Sullivan Show et résident au Deauville Hotel de Miami Beach. Entre deux bains de foule, Brian Epstein organise une virée nocturne au Pigalle Club. Ce soir-là, à l’affiche : The Coasters. Ringo n’en croit pas ses yeux. Il racontera dans l’Anthology : « On est allés les voir, c’étaient nos héros avec “Yakety Yak”. Les gens dansaient, et j’étais choqué : pour moi, on ne danse pas devant des dieux, on les écoute ! » . L’étonnement vire au bonheur lorsqu’il serre la main du baryton Carl Gardner en coulisses ; il confie alors « avoir l’impression de traverser l’Atlantique à rebours, de retrouver la source ».
Un choc esthétique : simplicité, précision, effet de foule
Sur scène, les Coasters enchaînent des couplets dramatiques, interrompus par des chœurs qui répondent comme une claque. Ringo y décèle un principe qu’il appliquera dès “A Hard Day’s Night” : laisser l’espace respirer, marquer le refrain par un break net, souligner la blague ou la punchline par un coup de tom ou une relance de charleston. Le jeu chaloupé qu’on lui attribuera plus tard – toms accordés bas, caisses claires matées, cymbales aérées – puise dans ce cuir de R&B qu’il entend si fort dans la petite salle de Miami.
Le paradoxe du public dansant
Pourquoi cette irritation lorsque les Américains se déhanchent ? Starr l’explique des années plus tard : « Au Royaume-Uni, nous écoutions religieusement ces disques ; voir qu’ici on les prend pour une simple musique de danse me semblait trahir leur génie. » Une incompréhension culturelle qui préfigure le choc de la Beatlemania : quelques semaines après cette soirée, Ringo ne pourra plus mettre le nez dehors sans provoquer des émeutes similaires à celles qu’il jugeait si déplacées pour ses idoles.
Impact immédiat sur l’album “Beatles for Sale”
De retour en Angleterre, les Fab Four réenregistrent « Mr. Moonlight » et « Kansas City/Hey, Hey, Hey, Hey ». Lennon propose de reprendre « Searchin’ » ou « Three Cool Cats » – deux vieux morceaux des Coasters déjà joués à Hambourg – mais le titre est écarté faute de place. L’esprit, lui, persiste : la syncope piano-guitare de “Rock and Roll Music” ou l’ironie de “I’m a Loser” témoignent d’un virage moins candide inspiré par ces maîtres du théâtre vocal.
De “Yakety Yak” à “Tomorrow Never Knows” : la leçon de dynamique
Le contraste extrême entre les versets étouffés et les refrains explosifs des Coasters réapparaît sous une forme magnifiée dans “Tomorrow Never Knows” (1966). Starr, qui cloue son pattern en martelant la grosse caisse sur tous les temps, avoue avoir pensé au battement « implacable mais simple » de “Charlie Brown” : une rythmique ouverte à toutes les expérimentations, des bandes inversées au sitar, sans jamais perdre l’assise du pied. Le batteur se plaît à dire que la sophistication studio n’a de sens que si « le squelette est solide » – un axiome entendu pour la première fois cette fameuse nuit de Miami.
Les Coasters, un miroir humoristique
Si Ringo admire la précision rythmique, il chérit aussi la satyre potache de leurs textes. Avec le temps, on reconnaît dans “Yellow Submarine” ou “Octopus’s Garden” la même volonté d’amuser sans sacrifier l’exigence musicale. Là encore, la leçon vient de Leiber & Stoller : marier l’espièglerie d’un dessin animé à un arrangement irréprochable. Les critiques qui accusent Starr de « chansons pour enfants » oublient que les Coasters furent célébrés par les jazzmen pour leur science harmonique.
Héritage croisé : du doo-wop à la pop orchestrée
Lorsque les Beatles font irruption dans les radios américaines, de nombreux chroniqueurs décrivent leur accent nord-anglais comme « un mélange des Drifters et des Coasters sous amphétamines ». Les enchaînements d’accords I–vi–IV–V qu’on trouve dans “Love Me Do” ou “Please Please Me” prolongent ceux de “Young Blood”. Plus tard, l’utilisation de cuivres baryton dans “Savoy Truffle” montre que Harrison n’a pas oublié la graisse sonore des Coasters.
Au-delà du culte : une reconnaissance tardive
En 1987, Ringo Starr introduit les Coasters lors de leur intronisation au Rock and Roll Hall of Fame. Il évoque « la nuit où j’ai compris qu’humour et rigueur pouvaient danser ensemble » et souligne que sans eux, « les Beatles n’auraient sans doute jamais osé mêler sifflements, cloches de vache et effets de bande dans la même chanson ». La presse américaine redécouvre alors les racines comiques et sociales de titres comme “Yakety Yak”, satire parentale sur fond de sax débridé
Une empreinte durable sur la batterie moderne
Les historiens de la percussion retiennent de Ringo sa façon de tuner la caisse claire bas, d’étouffer les toms avec des mouchoirs et d’alterner charleston ouvert et fermé pour créer une pulsation « respirante ». Il attribue ces trouvailles à la nécessité de reproduire en studio la pulsation sèche des disques des Coasters entendus sur de vieux juke-boxes de Liverpool. Aujourd’hui encore, des batteurs comme Dave Grohl ou Questlove citent « le feeling cartoon mais précis » de Ringo comme un héritage direct de cette rencontre transatlantique.
Quand l’élève dépasse le maître sans l’oublier
La soirée de février 1964, où Ringo Starr voit enfin ses « dieux du rock’n’roll », cristallise l’essence du dialogue anglo-américain : des jeunes Anglais nourris aux imports de rhythm-and-blues viennent conquérir l’Amérique, puis reconnaissent aussitôt leur dette envers ceux qui les ont façonnés. En découvrant les Coasters, le futur Beatle apprend qu’une note de cymbale peut faire rire, qu’un break de batterie peut raconter une blague et qu’un refrain fédérateur peut, en même temps, bouleverser l’histoire du disque. Plus tard, lorsque des milliers de fans crieront son nom, il se souviendra d’avoir été ce garçon scandalisé de voir danser devant des légendes ; et il comprendra alors que la vraie magie du rock est d’abolir la frontière entre scène et piste, entre admiration silencieuse et énergie collective. Les « dieux » passent le relais aux nouveaux venus, et la ronde continue – Ob-la-di, Ob-la-da, la vie suit son rythme.
