En 1968, George Harrison règle ses comptes en glissant une pique à « Ob-La-Di, Ob-La-Da » dans « Savoy Truffle », transformant une boîte de chocolats en métaphore amère des tensions qui minaient les Beatles.
L’été 1968 est tout sauf paisible à Abbey Road : après l’escapade transcendante à Rishikesh, les quatre Beatles se retrouvent bardés de nouvelles ambitions, mais aussi d’egos hypertrophiés. John Lennon réclame un réalisme cru, Paul McCartney aligne les mélodies euphorisantes, tandis que George Harrison revient d’Inde avec un carnet de chansons inédites qu’il brûle de graver. Au fil des prises du « double blanc », les heures de studio se transforment en couloirs séparés ; chacun enregistre avec ses proches, parfois sans prévenir les autres.
Sommaire
- « Ob-La-Di, Ob-La-Da » : la face sucrée qui fait grincer des dents
- Harrison : un réservoir créatif en quête de reconnaissance
- La naissance de « Savoy Truffle »
- Un arrangement cuivré, rugueux, presque parodique
- Le sous-texte : règlements de comptes et autodérision
- McCartney : « granny music » assumée, mais blessure réelle
- Un écho dans l’histoire du groupe
- Analyse lyrique et musicale
- Réception et postérité
- Impact sur la relation Harrison-McCartney
- Un praliné amer qui annonce la fin
« Ob-La-Di, Ob-La-Da » : la face sucrée qui fait grincer des dents
Parmi les titres les plus controversés figure « Ob-La-Di, Ob-La-Da ». Inspiré d’une expression jamaïcaine et d’un rythme ska, le morceau impose une ambiance music-hall que Lennon qualifiera de « granny music s ». Agacé par les répétitions interminables exigées par McCartney, il quittera même le studio en claquant la porte une nuit de juillet 1968. Harrison, de son côté, juge la chanson légère au point d’en occulter les autres idées du groupe.
Harrison : un réservoir créatif en quête de reconnaissance
Depuis 1965, le guitariste accumule des compositions rejetées ou reléguées en face B : « Isn’t It a Pity », « All Things Must Pass », « Not Guilty ». Lorsqu’il apporte « While My Guitar Gently Weeps », la profondeur harmonique et la présence d’Eric Clapton au solo imposent enfin le respect. « George avait un sourire satisfait », se souvient l’ingénieur Geoff Emerick ; « pour la première fois, John et Paul réalisaient qu’il avait atteint leur niveau ».
La naissance de « Savoy Truffle »
Quelques semaines plus tard, Harrison compose « Savoy Truffle » à partir d’une boîte de chocolats Good News que Clapton dévore sans mesure. Les parfums (« Creme Tangerine », « Montélimar », « Coconut Fudge ») deviennent des images d’un plaisir qui finit par « faire mal aux dents ». Derrière l’humour, le guitariste glisse une pique : « We all know Ob-La-Di, Ob-La-Da / But can you show me where you are? ». La cible est claire : la ritournelle de McCartney, omniprésente, masque-t-elle la vraie émotion ?
Un arrangement cuivré, rugueux, presque parodique
Harrison réclame six saxophones barytons et ténors enregistrés à saturation, si bien que le producteur Chris Thomas doit redescendre les faders de moitié. Le mix final relève davantage du R&B crasseux que de la pop policée de « Ob-La-Di » : batteries serrées, orgue grinçant, guitare slide griffue. Les cuivres, volontairement distordus, figurent la carie annoncée dans le texte : « You’ll have to have them all pulled out after the Savoy Truffle ».
Le sous-texte : règlements de comptes et autodérision
À première écoute, « Savoy Truffle » évoque l’addiction gourmande de Clapton ; mais la ligne « We all know Ob-La-Di, Ob-La-Da » agit comme un clin d’œil acide. Harrison rappelle que la douceur apparente peut virer au malaise lorsqu’elle occupe tout l’espace créatif. Il fustige, sans nommer McCartney, l’incapacité de certains à discerner les frustrations alentour. Vingt-trois ans plus tard, dans Guitar World, il confirmera la lecture : Paul « ne voyait pas au-delà de lui-même ; il était sur sa lancée, mais aux dépens des autres »
McCartney : « granny music » assumée, mais blessure réelle
Paul reconnaîtra avoir senti la pointe : « George avait sa façon de dire les choses ». Pourtant, il défend toujours « Ob-La-Di » comme une célébration de la vie quotidienne, façonnée pour la scène. Là réside le malentendu : McCartney chérit la légèreté comme moteur d’unité, Harrison y voit une chape qui étouffe l’expérimentation. Cette divergence cristallisera l’hiver suivant, lors des sessions Get Back, où Harrison quittera temporairement le groupe.
Un écho dans l’histoire du groupe
« Savoy Truffle » n’est pas un simple règlement de comptes ; c’est le symptôme d’une fracture irréversible. Après le White Album, seuls deux disques paraîtront : Abbey Road et Let It Be, témoins d’un collectif déjà morcelé. Harrison, galvanisé par la réception de ses titres, préparera le triple All Things Must Pass, prouvant que son réservoir créatif débordait depuis longtemps. McCartney, lui, explorera la jovialité décomplexée avec Wings. Lennon ira chercher sa vérité brute dans Plastic Ono Band.
Analyse lyrique et musicale
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Ironie textuelle : la liste de chocolats agit comme métaphore de la surenchère pop ; chaque douceur promet un plaisir immédiat mais finit par « faire sauter les plombages ».
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Structure : couplets blues en mi majeur, refrain modulant en la majeur, pont chromatique évoquant la montée d’un pic glycémique.
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Instrumentation : absence de solo de guitare flamboyant ; tout est dans la densité collective, prolongement du message « trop de sucre tue la saveur ».
Cette architecture renforce le contraste avec « Ob-La-Di »: là où McCartney empile les ukulélés, Harrison empile les baritones, mais pour dénoncer l’excès même.
Réception et postérité
À sa sortie, « Savoy Truffle » passe inaperçue auprès du grand public, éclipsée par les mastodontes du double album. Les critiques saluent cependant sa production nerveuse. Dans les années 1970, des groupes de hard-rock citeront son riff de saxophones comme précurseur du brass-rock (Chicago, Blood Sweat & Tears). Au XXIᵉ siècle, des artistes comme Beck ou Tame Impala revendiquent la filiation psyché-funk du morceau.
Impact sur la relation Harrison-McCartney
Après 1968, la tension créative ne disparaît jamais vraiment. Néanmoins, les deux hommes finiront par collaborer sur « All Those Years Ago » (1981) et se retrouveront lors du Concert for George en 2002. Harrison déclarera en 1995 : « Même si Paul adorait les ballades ensoleillées et moi les grooves plus sombres, nous avions appris à apprécier nos différences ». Mais « Savoy Truffle » restera l’instant où le guitariste osa moquer ouvertement le côté « sucrerie » de son partenaire.
Un praliné amer qui annonce la fin
En glissant une référence caustique à « Ob-La-Di, Ob-La-Da » dans « Savoy Truffle », George Harrison signe bien davantage qu’une plaisanterie : il expose la crise identitaire d’un groupe arrivé à saturation. Derrière le vernis chocolaté, le texte dévoile la fatigue d’un musicien qui refuse désormais les miettes. En un clin d’œil, il révèle la fragilité d’un équilibre fondé sur la bonne humeur de Paul et la quête spirituelle de John, mais de moins en moins compatible avec l’ambition d’un troisième auteur devenu incontournable.
Aujourd’hui encore, écouter ce diptyque sucré-salé, c’est entendre le choc de deux visions : celle d’un McCartney pour qui la pop reste un « happy place » universel, et celle d’un Harrison qui rappelle que tout excès de sucre finit par abîmer l’émail. Une métaphore savoureuse, mais surtout un jalon essentiel dans la chronique d’une séparation annoncée.
