En 1969, George Harrison impose sa vision pour “Something” lors des sessions d’Abbey Road. En exigeant une basse simple face à McCartney, il signe son chef-d’œuvre, salué par Sinatra comme la plus belle chanson d’amour des 50 dernières années.
Quand George Harrison entonne pour la première fois les mots « Something in the way she moves », il ne se doute pas qu’il vient de signer le morceau qui le fera passer de « troisième homme » à auteur-compositeur de premier plan. Depuis trois ans, ses maquettes – « Isn’t It a Pity », « All Things Must Pass », « Not Guilty » – dorment dans les tiroirs d’Abbey Road, sacrifiées sur l’autel du tandem Lennon-McCartney. Mais au printemps 1969, Harrison sent la roue tourner : la frénésie d’enregistrement des Beatles s’est muée en cohabitation électrique, et chacun reconnaît l’urgence d’un souffle nouveau. C’est dans cet interstice qu’il façonne “Something”, inspiré à la fois par une phrase de James Taylor, les harmonies fluides de Ray Charles et la sérénité qu’il puise désormais dans la méditation.
Sommaire
- Une prise de pouvoir inattendue en studio
- Un arrangement minimaliste pour servir l’émotion
- La ligne de basse définitive : entre retenue et respiration
- L’accueil des pairs : de Sinatra à Lennon
- Un jalon dans l’émancipation de George Harrison
- Décryptage harmonique : pourquoi « Something » touche-t-elle autant ?
- Répercussions sur la dynamique du groupe
- Couvertures, hommages et postérité
- L’héritage technique : comment “Something” inspira la pop post-Beatles
- George Harrison, de la frustration à l’affirmation
- McCartney et la leçon d’humilité
- La victoire de la sobriété
Une prise de pouvoir inattendue en studio
Le 2 mai 1969, les Beatles inaugurent les sessions d’Abbey Road. À la surprise générale, Harrison arrive avec une démo parfaitement structurée. Il réclame un tempo modéré, une basse épurée, une atmosphère presque tactile pour laisser respirer ses paroles. Mais dès les premiers essais, Paul McCartney, fidèle à son instinct mélodique, se met à broder une ligne de basse virtuose, proche de celles de « Something’s Got a Hold on Me » ou « Rain ». C’est alors que les murs d’EMI assistent à une scène inouïe : « No, I want it simple. » Cette injonction, rapportée par l’ingénieur Geoff Emerick, surprend tout le monde – y compris McCartney, dont la réputation de perfectionniste n’est plus à prouver. Pour Emerick, voir George corriger le « plus grand bassiste du monde » tient du renversement symbolique : l’élève dépasse le maître
Un arrangement minimaliste pour servir l’émotion
Le choix de la simplicité ne signifie pas austérité. Harrison imagine un écrin soyeux : un quatuor à cordes écrit par George Martin, une batterie aérée de Ringo Starr, des nappes d’orgue Hammond discrètes et, surtout, un solo de guitare slide chantant, enregistré en une seule prise. Cette économie de moyens crée un contraste saisissant avec les mini-symphonies de McCartney (« Golden Slumbers/Carry That Weight ») ou la mosaïque psychédélique de Lennon (« I Want You »). Le résultat tient de la confidence – un murmure amoureux pimenté de bleu-note – et renverse la hiérarchie interne : pour la première fois, Lennon et McCartney se rangent derrière la vision de leur cadet sans y apposer leur signature.
La ligne de basse définitive : entre retenue et respiration
Ironiquement, la ligne finale que McCartney grave le 16 juillet 1969 demeure l’une des plus citées dans les manuels de basse : déliés chromatiques parcimonieux, double-croches retenues, petits retards sur le troisième temps qui soulignent la syncope rythmique. Si elle peut sembler « simple », elle repose sur un équilibre millimétré entre impulsion soul et élégance pop. Loin de brider McCartney, la consigne de Harrison l’a poussé à privilégier le groove sur la démonstration. Cette leçon d’humilité fera école : des bassistes comme James Jamerson ou Carol Kaye salueront la capacité de Paul à « servir la chanson ».
L’accueil des pairs : de Sinatra à Lennon
À la sortie du single double face A “Something”/“Come Together” le 6 octobre 1969, la presse se montre dithyrambique. La chanson devient la première composition d’Harrison propulsée en tête du Billboard Hot 100 et se classe numéro 4 au Royaume-Uni . Mais c’est l’éloge de Frank Sinatra qui scelle son statut : « The greatest love song written in the last fifty years ». Lennon, souvent avare de compliments à l’égard de son partenaire, admet en 1980 que le titre est « la meilleure chanson d’Abbey Road ».
Un jalon dans l’émancipation de George Harrison
Le succès de « Something » confère à Harrison une légitimité qui accélère la désagrégation du groupe : désormais, il refuse que ses idées soient reléguées en face B. Lorsque débute le projet Get Back, il apporte « All Things Must Pass » et « Let It Down », mais les tensions internes l’amènent à quitter les studios Twickenham pendant près d’une semaine. En 1970, son triple album All Things Must Pass cartonne, confirmant que le réservoir créatif ignoré depuis 1966 n’était pas un mythe. Le germe en fut planté ce jour de juillet 1969 où il tint tête à McCartney.
Décryptage harmonique : pourquoi « Something » touche-t-elle autant ?
En termes d’écriture, le morceau repose sur un jeu de modulation subtile : après une intro en do majeur, il glisse vers la relative mineure, puis module en la majeur pour le pont, instaurant une tension résolue in extremis dans la coda. Les paroles, dépouillées (à peine 69 mots), déploient un champ lexical de la fascination (« attracts me like no other lover », « I don’t want to leave her now »). Cette économie poétique permet à chaque auditeur de projeter sa propre histoire : Sinatra y voit « la femme idéale », tandis qu’Eric Clapton la jouera à Pattie Boyd lors du Concert for George en 2002.
Répercussions sur la dynamique du groupe
L’épisode de la basse a valeur de cas d’école : jusqu’alors, McCartney dirigeait la section rythmique, n’hésitant pas à réenregistrer les parties de Lennon ou Harrison lorsque celles-ci ne lui convenaient pas (« Fixing a Hole », « Taxman »). Le fait qu’il accepte instantanément la requête d’Harrison reflète une mutation profonde : le groupe n’est plus un collège unifié mais une fédération de territoires créatifs. Chacun se retranche dans sa salle d’enregistrement, le flux collectif cède le pas à la juxtaposition de chefs-d’œuvre individuels. Dans ce contexte, la réussite de « Something » constitue la dernière symbiose réellement organique des quatre Beatles en studio.
Couvertures, hommages et postérité
Avec plus de 150 reprises officielles, « Something » devient la chanson Beatles la plus souvent revisitée après « Yesterday ». Sinatra la joue sur son single de 1970, James Brown en donne une version gospel, Joe Cocker l’allonge en slow-burning soul, Diana Ross la teinte de velours Philly. Chaque interprète retrouve le même fil conducteur : la part de mystère qui fait qu’on ne sait jamais si le narrateur décrit une personne réelle ou une vision idéale. La simplicité exigée par Harrison agit comme un miroir dans lequel chacun peut se reconnaître.
L’héritage technique : comment “Something” inspira la pop post-Beatles
Sur le plan de la production, le morceau généralise l’usage du close-miking sur les cordes, technique reprise par Todd Rundgren puis par les ingénieurs de la Philly Soul. Le mixage stéréo, plus équilibré que celui de Sgt Pepper, sert de modèle aux studios de Los Angeles ; on y entend les prémices du son West Coast. Le minimalisme de la partie de basse influence le soft rock californien (Fleetwood Mac, Bread), tandis que les glissandos de guitare inspirent le slide de Duane Allman sur « Layla ».
George Harrison, de la frustration à l’affirmation
Longtemps sous-estimé, Harrison revendique après 1969 un catalogue comparable en richesse à celui de ses anciens partenaires. Il participe au Concert for Bangladesh (1971), préfigurant les grands shows humanitaires, et assemble, grâce à la confiance acquise, un panel de musiciens (Clapton, Jim Keltner, Billy Preston) qui préfigurent la notion de « super-groupe ». Sans « Something », difficile d’imaginer cette trajectoire : la chanson agit comme un sésame public, médiatique et intérieur.
McCartney et la leçon d’humilité
Interrogé en 2021 sur l’épisode de la basse, McCartney sourit : « George avait raison. Il fallait laisser respirer la voix et la guitare ». Il ajoute qu’il garde la partition manuscrite dans ses archives, « pour se rappeler qu’un grand bassiste doit savoir se taire ». L’anecdote circule désormais dans les masterclasses de musique : la souveraineté d’une composition prime sur l’ego de l’exécutant, même s’il s’appelle Paul McCartney.
La victoire de la sobriété
L’histoire de « Something » est celle d’un artiste qui ose dire non au trop-plein pour défendre l’essence d’une chanson. En imposant une basse dépouillée, Harrison démontre que le pouvoir d’un titre réside parfois dans ce qu’il retient plutôt que dans ce qu’il exhibe. Devenu standard mondial, le morceau rappelle qu’au sein des Beatles, la révolution ne se faisait pas toujours en fanfare : il suffisait parfois d’un regard, d’une phrase – « No, I want it simple » – pour redessiner la hiérarchie et ouvrir la voie à de nouvelles libertés créatives. C’est peut-être là la leçon la plus durable de cette session : la simplicité, quand elle est portée par la conviction, peut renverser les certitudes les mieux établies et donner naissance à l’un des plus grands classiques de la musique populaire.
