Walls and Bridges, le cinquième album solo de John Lennon, qui voit le jour le 4 octobre 1974 au Royaume-Uni et le 26 septembre 1974 aux États-Unis, incarne à bien des égards le crépuscule de l’ère post-Beatles, mais aussi l’ombre d’un homme déchiré entre ses démons personnels et son indéniable talent de compositeur. Parmi les morceaux de cet album, l’ouverture “Going Down On Love” se distingue non seulement par son titre intrigant, mais aussi par la profondeur de son propos, offrant un reflet glaçant de la solitude et des tourments qui hantent Lennon après sa séparation temporaire avec Yoko Ono.
Sommaire
- Une chanson née des démons de l’âme
- La dualité sonore : entre légèreté et gravité
- Les paroles : un cri du cœur
- L’influence de la rupture avec Yoko Ono
- Une œuvre qui prend sa place dans Walls and Bridges
- Conclusion : la beauté du dénuement
Une chanson née des démons de l’âme
“Going Down On Love” n’a pas été écrit en un seul élan ; c’est le fruit d’une période particulièrement tumultueuse dans la vie de Lennon. En 1974, après une rupture apparente avec Yoko Ono, le musicien se trouve dans une situation émotionnelle complexe, faite de dépression intermittente, de confusion, mais aussi de recherche d’un sens qui semble lui échapper. En mai et juin de cette même année, Lennon enregistre des démos de la chanson à la maison. Ces enregistrements, plus sombres et plus introspectifs, sont un instantané brut d’un homme confronté à ses propres fragilités. Sur fond d’acoustique sobre, il semble en proie à une tristesse poignante, accentuée par la mélancolie de la guitare et du piano. Ce n’est qu’ultérieurement, dans les studios, que la chanson s’enrichira d’une instrumentation plus joyeuse et d’arrangements plus complexes.
La dualité sonore : entre légèreté et gravité
L’une des caractéristiques notables de “Going Down On Love” réside dans cette dualité entre la sonorité plus enjouée de la version finale et le contenu sombre des paroles. Lorsque Lennon se rend en studio pour enregistrer la version définitive de la chanson, le morceau prend un virage inattendu. Ce qui était au départ une pièce déprimée se mue en un titre plus rythmé, presque festif, mais la légèreté de l’arrangement ne cache en rien la profondeur désespérée de ses mots. Lennon, qui avait dans un premier temps demandé aux musiciens de jouer “straight” et sans fioritures, se laisse finalement convaincre d’ajouter des chœurs, des cuivres et de la percussion. La chanson, à la fois brutale et pourtant pleine d’énergie, devient une sorte de confession publique.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que la production finale, avec son arrangement riche, contraste fortement avec la simplicité des premières démos. Ce travail de studio n’est pas sans rappeler l’esthétique des Plastic Ono Band, l’album fondateur de Lennon, où l’on retrouve cette tendance à plonger sans détour dans la noirceur de l’âme humaine tout en utilisant la musique comme un exutoire. De la même manière, dans “Going Down On Love”, la musique semble tenter de faire éclipser la lourdeur des mots, mais l’équilibre reste fragile.
Les paroles : un cri du cœur
Là où “Going Down On Love” frappe le plus fort, c’est bien dans la manière dont Lennon parvient à traduire en mots ses souffrances intérieures. Le titre, en dépit de l’allusion sexuelle qu’il contient, n’est en réalité qu’un prétexte pour aborder les affres du désespoir et la perte amoureuse. “When the real thing goes wrong / And you can’t get it on / And your love she has gone / And you got to carry on.” Ces vers dépeignent un Lennon au plus bas, un homme qui a perdu l’amour et se trouve face à l’incompréhensible et l’irrémédiable. La rupture avec Yoko Ono, bien que temporaire, a laissé des cicatrices profondes, et dans cette chanson, il laisse transparaître ses doutes, ses frustrations et son incapacité à trouver une issue.
Cette chanson n’est cependant pas qu’une simple lamentation. Elle constitue aussi une sorte de catharsis pour Lennon, qui, bien qu’il se sente englouti par un “océan de haine” comme il le dira dans le morceau, utilise sa musique pour faire face à sa propre angoisse. Les références au passé, comme le passage emprunté à Help!, la chanson des Beatles de 1965, confèrent une dimension supplémentaire à “Going Down On Love”. Ce vers évoque non seulement une époque révolue, mais aussi une continuité dans la manière dont Lennon a toujours puisé dans ses expériences passées pour nourrir ses œuvres présentes.
L’influence de la rupture avec Yoko Ono
Il est indéniable que la séparation de Lennon et Yoko Ono, survenue en 1973, a été un tournant décisif dans la vie de l’artiste. Bien que le couple se réconcilie plus tard, la période qui précède cette réconciliation est marquée par une sorte de vide existentiel pour Lennon. “Going Down On Love” incarne cette rupture, à la fois personnelle et artistique, entre Lennon et son monde. La tension entre la douleur de l’absence et le désir de continuer à avancer trouve une résonance dans la structure même de la chanson. Si les paroles dépeignent un Lennon désemparé, la musique, quant à elle, refuse de sombrer dans le nihilisme. C’est dans cette lutte intérieure que réside la force de ce morceau.
Lennon, tout au long de cette période, se débat avec le fardeau de la célébrité et les contraintes imposées par sa vie publique. Sa musique devient une façon d’exorciser ses démons, mais aussi de traiter ses angoisses d’artiste, de père et d’homme. Dans “Going Down On Love”, il ne se contente pas de raconter sa souffrance ; il la transforme en une œuvre brute, honnête et désarmante.
Une œuvre qui prend sa place dans Walls and Bridges
Dans le contexte de l’album Walls and Bridges, “Going Down On Love” trouve une place toute particulière. L’album dans son ensemble est une exploration des relations humaines, de la solitude et de la quête de sens. D’autres morceaux de l’album, tels que “#9 Dream” ou “Whatever Gets You Through the Night”, poursuivent cette même exploration des défis émotionnels et de l’identité. Mais “Going Down On Love” en particulier est peut-être l’une des chansons les plus introspectives de Lennon, une chanson qui met à nu ses vulnérabilités tout en affichant une forme de résilience.
Le travail avec les musiciens, notamment Nicky Hopkins au piano, Jesse Ed Davis à la guitare électrique et Jim Keltner à la batterie, confère à la chanson une dynamique particulière. Leurs contributions, qui viennent ajouter une richesse et une texture à la chanson, la rendent à la fois plus complexe et plus accessible. Le résultat est un morceau profondément humain, marqué par une mélancolie palpable, mais aussi par une sorte de volonté de surmonter l’adversité. Même si la chanson déborde de désespoir, elle laisse entrevoir, dans les failles de son propos, une lueur d’espoir.
Conclusion : la beauté du dénuement
“Going Down On Love” est une chanson qui réunit à la fois la douleur de la séparation, le poids des regrets et la capacité de l’artiste à convertir sa souffrance en une œuvre d’art poignante. Ce morceau, qui fait partie de Walls and Bridges, n’est pas seulement une chanson sur la fin d’une relation ; c’est une chanson sur le processus de guérison, sur la nécessité de continuer à avancer malgré tout. John Lennon, à travers ce titre, nous invite à une introspection qui dépasse le cadre de sa propre expérience. Son cri du cœur, mêlé de désespoir et d’une énergie vitale qui refuse de s’éteindre, reste une des pierres angulaires de son œuvre solo.
