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John Lennon et « Be My Baby » : une relecture poignante sous l’empreinte de Phil Spector

Publié le 10 août 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque John Lennon s’attaque à Be My Baby en 1973, il est à la croisée des chemins. Séparé de Yoko Ono et plongé dans son errance artistique et personnelle connue sous le nom du Lost Weekend, il se retrouve en studio avec Phil Spector, producteur de génie mais caractériel, pour ce qui devait devenir Rock ‘N’ Roll, un album hommage aux classiques de son adolescence. Pourtant, cette session donnera naissance à des enregistrements aussi chaotiques que fascinants, parmi lesquels une version mélancolique et dépouillée de Be My Baby.

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Une chanson mythique revisitée

Be My Baby est l’un des morceaux les plus emblématiques de la pop américaine des années 1960. Composée par Phil Spector, Ellie Greenwich et Jeff Barry, elle est enregistrée en 1963 par The Ronettes, devenant rapidement un hymne du Wall of Sound, ce style luxuriant et orchestral que Spector a perfectionné au fil des années. Aux États-Unis, la chanson atteint la deuxième place du Billboard Hot 100 et marque durablement l’histoire de la musique.

Lorsque Lennon se penche sur ce morceau, il le fait sous l’influence directe de Spector, mais également de Cher, qui venait de proposer une reprise de Baby I Love You, une autre composition spectorienne. Fasciné par cette relecture, Spector ralentit le tempo de Be My Baby, conférant au titre une dimension plaintive et funéraire.

Un enregistrement marqué par le chaos

L’enregistrement de Be My Baby s’inscrit dans une période chaotique pour Lennon. Après la sortie de Mind Games en 1973, il se lance dans un projet ambitieux : un album de reprises de standards du rock ‘n’ roll. Pour ce faire, il collabore avec Spector, qui réunit une pléiade de musiciens prestigieux, parmi lesquels Jesse Ed Davis, Steve Cropper, Jim Keltner et Bobby Keys.

Mais ces sessions se déroulent dans une atmosphère instable. Spector, connu pour ses excentricités, se montre de plus en plus imprévisible. L’alcool et la drogue fusent, les horaires sont chaotiques, et les tensions s’accumulent. Un jour, Spector disparaît avec les bandes d’enregistrement, retardant la sortie de l’album et laissant Lennon dans l’incertitude.

Malgré ce tumulte, Be My Baby se distingue par l’intensité de l’interprétation de Lennon. Sa voix, dépouillée, suppliante, transforme cette chanson d’amour adolescente en une supplique déchirante. Le choix d’un tempo ralenti accentue la tristesse sous-jacente du morceau, en écho à la solitude que Lennon ressentait alors. Sa séparation avec Yoko Ono plane sur l’enregistrement comme une ombre omniprésente, donnant au titre une portée quasi cathartique.

Une sortie tardive et une reconnaissance tardive

Curieusement, Be My Baby ne figure pas sur Rock ‘N’ Roll, l’album qui résultera des sessions avec Spector. Peut-être sa relative nouveauté par rapport aux autres morceaux a-t-elle joué contre elle, ou bien Spector et Lennon n’ont-ils jamais envisagé de l’inclure dans la sélection finale.

Toutefois, la chanson ne tombe pas totalement dans l’oubli. Elle trouve une place sur Roots: John Lennon Sings The Great Rock & Roll Hits, un album pirate assemblé par Morris Levy, qui détient les droits de You Can’t Catch Me de Chuck Berry, chanson qui avait entraîné un procès contre Lennon à cause de sa similarité avec Come Together. Cette collection, diffusée en janvier 1975, est rapidement bloquée par EMI, la maison de disques de Lennon.

Ce n’est qu’en 1998 que Be My Baby réapparaît officiellement sur le coffret John Lennon Anthology, permettant aux fans de découvrir enfin cette version poignante.

Une empreinte émotionnelle indélébile

Avec le recul, la version de Be My Baby par John Lennon s’impose comme un témoignage poignant d’une période trouble de sa vie. Loin de la ferveur amoureuse et insouciante de l’originale, cette reprise est chargée d’une mélancolie intense, trahissant les tourments intérieurs de son interprète.

Si l’album Rock ‘N’ Roll est souvent considéré comme un projet mineur dans la discographie de Lennon, cette session n’en reste pas moins fascinante, témoignant de l’influence persistante du rock des années 1950 et 1960 sur le Beatle. Be My Baby, dans son interprétation lennonienne, dépasse le simple exercice de style pour toucher à l’intime. Une preuve de plus que, même dans le chaos, Lennon restait capable de transformer une chanson en une confession bouleversante.


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