Il est des chansons qui, derrière une apparente légèreté, dissimulent un sarcasme mordant. « The Continuing Story of Bungalow Bill », titre singulier du White Album des Beatles, en est l’illustration parfaite. Écrite par John Lennon en 1968 lors de son séjour à Rishikesh en Inde, la chanson moque avec un humour grinçant un personnage bien réel : un Américain parti chasser le tigre avant de revenir méditer auprès du Maharishi Mahesh Yogi. Entre satire sociale et critique de la mentalité occidentale, ce morceau atypique mêle chant choral, folk et ironie pure, confirmant la verve de Lennon pour le commentaire acide.
Sommaire
- Un séjour spirituel entaché par la chasse
- Une satire musicale délibérément bancale
- Une prise de position contre la violence
- Un morceau sous-estimé mais essentiel
Un séjour spirituel entaché par la chasse
En mars 1968, les Beatles se retirent à Rishikesh pour suivre l’enseignement du Maharishi Mahesh Yogi. Ce voyage devait être une parenthèse spirituelle, loin des tumultes londoniens, une plongée dans la méditation transcendantale. C’est dans ce cadre qu’un certain Richard « Rik » Cooke III et sa mère, Nancy Cooke, font leur apparition.
Nancy Cooke, femme aisée et excentrique, débarque avec un impressionnant cortège de bagages et un fils au tempérament effacé. Leur passage à Rishikesh aurait pu être anecdotique si Rik n’avait pas décidé, le temps d’une escapade, de partir à la chasse au tigre. Ce contraste entre la quête spirituelle et l’acte de tuer un animal majestueux choque Lennon, qui ne manque pas d’exprimer son indignation.
Le face-à-face entre Rik et le Maharishi est tout aussi saisissant. De retour de sa partie de chasse, Rik avoue un certain malaise à l’idée d’avoir ôté la vie d’un tigre. Le Maharishi lui répond alors : « Tu avais ce désir, et maintenant tu ne l’as plus ? » Lennon, lui, pousse plus loin la réflexion : « N’appelles-tu pas ça une destruction de la vie ? » Une question cinglante, qui se retrouve traduite dans les paroles de la chanson : « If looks could kill, it would have been us instead of him ».
Une satire musicale délibérément bancale
Le 8 octobre 1968, les Beatles enregistrent la chanson dans les studios Abbey Road, quelques heures après avoir mis en boîte « I’m So Tired ». Lennon, toujours prompt à mêler ironie et engagement, conçoit « Bungalow Bill » comme une parodie de chanson enfantine, aussi entraînante que dérangeante. Il emprunte son titre à la figure légendaire de Buffalo Bill, combiné au personnage fictif de Jungle Jim, héros de bande dessinée des années 30.
Musicalement, le titre est volontairement désordonné. Il s’ouvre sur un riff de guitare espagnole, qui n’est en réalité qu’un sample du Mellotron Mark II, probablement enregistré par l’Australien Eric Cook. S’ensuit un folk acoustique entrecoupé de ruptures rythmiques, un style rappelant la construction de « Lucy in the Sky with Diamonds ». Mais là où ce dernier éblouissait par son onirisme, « Bungalow Bill » joue sur l’absurde et la moquerie.
La participation vocale de Yoko Ono, qui lâche un glaçant « Not when he looked so fierce », est tout aussi significative. C’est la première et unique fois qu’une voix féminine est mise en avant sur un disque des Beatles. Si son intervention peut sembler anodine, elle traduit en réalité la présence grandissante de Yoko Ono dans l’univers des Fab Four, ce qui ne manquera pas d’alimenter les tensions au sein du groupe.
Une prise de position contre la violence
Derrière la légèreté apparente du morceau, le message est sans équivoque : Lennon fustige l’hypocrisie de certains Occidentaux, capables d’embrasser des idéaux de paix tout en perpétuant des actes de violence. Il fait de Rik Cooke un symbole de cette dissonance morale, illustrant parfaitement les contradictions d’une génération en quête de sens.
Malgré son aspect ludique, « Bungalow Bill » s’impose comme une critique acerbe de la culture du safari, dénonçant une tradition où l’on tue pour le plaisir sous couvert d’aventure. Dans le contexte de la fin des années 60, où les mouvements pacifistes et écologistes commencent à émerger, cette chanson se veut un pamphlet contre la barbarie dissimulée sous les atours de l’exotisme.
Un morceau sous-estimé mais essentiel
Si « The Continuing Story of Bungalow Bill » est souvent relégué au rang de curiosité dans l’immense répertoire des Beatles, son importance demeure indéniable. Elle témoigne de l’engagement de John Lennon, qui, bien avant « Imagine » et ses prises de position radicales, affirmait déjà sa vision du monde à travers une pop teintée d’ironie mordante. Avec cette chanson, Lennon prouve que la musique peut être un terrain de lutte, où l’on dénonce tout en faisant chanter les foules.
Son exécution volontairement bancale, ses chœurs approximatifs et son ton enfantin en font une anomalie dans l’univers des Beatles, mais une anomalie nécessaire. Car derrière ce singalong insouciant se cache l’un des textes les plus caustiques de Lennon, révélant un regard acéré sur une humanité pleine de contradictions.
Et si « Bungalow Bill » continue de fasciner, c’est parce qu’il nous rappelle que sous la légèreté se cache parfois la plus vive des critiques.
