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« Everybody’s Trying To Be My Baby » : l’histoire d’une chanson rockabilly au cœur du répertoire des Beatles

Publié le 10 août 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsqu’on évoque l’album Beatles For Sale, paru en décembre 1964 au Royaume-Uni, un titre en particulier retient l’attention : « Everybody’s Trying To Be My Baby ». Cette chanson, interprétée par George Harrison, clôt le disque d’une manière à la fois énergique et pleine de références au rockabilly. Retour sur les origines de ce morceau, son enregistrement, et son rôle dans la carrière des Beatles.

Sommaire

  • Des racines dans la tradition country et rockabilly
  • L’adoption par les Beatles
    • L’influence de Carl Perkins sur le groupe
    • L’enregistrement en studio par les Beatles (octobre 1964)
    • Parution et accueil
  • Les prestations en public et à la BBC
    • Les performances en concert
    • Les enregistrements à la BBC
  • Analyse musicale et réception critique
  • Héritage et reprises
    • Les Beatles et Carl Perkins après 1964
    • Autres interprétations notables
  • Conclusion

Des racines dans la tradition country et rockabilly

Rex Griffin, le premier auteur méconnu (1936)

« Everybody’s Trying To Be My Baby » s’appuie sur une base historique plus ancienne que ne le laisse supposer la version de Carl Perkins. En effet, les fondations de la chanson remontent à 1936, lorsqu’un chanteur et compositeur peu connu, Rex Griffin, enregistre dix morceaux à la guitare dans le cadre d’une séance organisée au Roosevelt Hotel de La Nouvelle-Orléans. Parmi ces titres figure « Everybody’s Tryin’ to Be My Baby ». Sorti sous le label Decca, ce morceau passe à l’époque relativement inaperçu. Il faudra attendre 1944 pour que Griffin le fasse finalement enregistrer aux droits d’auteur.

Carl Perkins, l’adaptation rockabilly (1957)

Près de vingt ans plus tard, en 1956, Carl Perkins est au sommet de sa carrière après le succès de « Blue Suede Shoes ». Il planche alors sur de nouveaux titres à Sun Studios à Memphis. Parmi ces chansons figure une réadaptation de « Everybody’s Trying To Be My Baby ». Malheureusement, un grave accident de voiture l’empêche de promouvoir ce titre aussitôt. L’enregistrement ne sort qu’en 1957, attribué à Perkins seul, avec des changements d’arrangement et quelques variations mineures dans les paroles. Son style rockabilly, porté par une guitare dynamique et une rythmique énergique, confère à la chanson un nouveau souffle.

L’adoption par les Beatles

L’influence de Carl Perkins sur le groupe

Au début des années 1960, les Beatles sont déjà très sensibles à l’influence des pionniers du rock’n’roll et du rockabilly : Elvis Presley, Little Richard, Chuck Berry, mais aussi Carl Perkins. Ce dernier va inspirer plusieurs reprises : « Honey Don’t » (chanté par Ringo Starr), « Matchbox » (lui aussi interprété par Ringo) et, bien entendu, « Everybody’s Trying To Be My Baby », confié cette fois à George Harrison.

George Harrison est le plus grand admirateur de Perkins au sein du groupe. Au tout début de leur carrière, lors d’une tournée en Écosse en 1960 en tant que groupe d’accompagnement pour le chanteur Johnny Gentle, Harrison adopte même le pseudonyme de « Carl Harrison », en hommage direct à son idole. Les jeux de guitare d’Harrison, dans ces premières années, reprennent maints « licks » et techniques de Perkins, ce qui se ressentira tout au long de sa carrière.

L’enregistrement en studio par les Beatles (octobre 1964)

Les Beatles enregistrent « Everybody’s Trying To Be My Baby » en une seule prise le 18 octobre 1964, à EMI Studios (Abbey Road) à Londres, sous la houlette de leur producteur George Martin et de l’ingénieur du son Norman Smith. Sur ce morceau, Harrison assure la voix principale (en voix doublée, grâce à un écho particulier appelé STEED), John Lennon joue la guitare acoustique rythmique, Paul McCartney est à la basse et Ringo Starr à la batterie, avec l’ajout d’un tambourin.

L’utilisation d’un fort écho sur la voix de George Harrison crée cette ambiance typique des enregistrements rockabilly et confère à la chanson sa personnalité distincte. Le groupe choisit également d’insérer un court silence entre les phrases du premier couplet, une astuce héritée des arrangements de Carl Perkins sur « Blue Suede Shoes ». Enfin, la chanson se termine par un « faux » final : on croit l’interprétation terminée, avant que les Beatles ne relancent brièvement le morceau.

Parution et accueil

Au Royaume-Uni, « Everybody’s Trying To Be My Baby » sort sur l’album Beatles For Sale le 4 décembre 1964, tandis qu’aux États-Unis, il figure sur Beatles ’65 à partir du 15 décembre de la même année. Il s’agit du dernier titre sur ces deux disques, un choix judicieux pour clôturer l’album sur une note rock et fun. Paul McCartney décrit même ce final comme « un conclusion swing, avec un bon solo de George ».

Le morceau est régulièrement réédité sur des compilations : on peut notamment l’entendre sur Anthology 2 (une version enregistrée au Shea Stadium) et sur divers enregistrements live.

Les prestations en public et à la BBC

Les performances en concert

Avant même l’enregistrement studio, « Everybody’s Trying To Be My Baby » figure déjà dans le répertoire scénique des Beatles, hérité de leurs années au Cavern Club à Liverpool et lors de leurs performances à Hambourg. En décembre 1962, ils la jouent au Star-Club de Hambourg : la captation live de ce concert montre que le groupe prolongeait parfois le final de la chanson par quatre relances instrumentales successives.

Suite à la sortie de Beatles For Sale, les Fab Four réintègrent régulièrement ce titre à leurs setlists de tournée, notamment lors des concerts de 1965, dont celui de Shea Stadium à New York, le 15 août. L’enregistrement de ce concert figure partiellement dans le documentaire sorti en 1966 et, plus tard, dans Anthology 2.

Les enregistrements à la BBC

Comme beaucoup de titres de leur répertoire, « Everybody’s Trying To Be My Baby » est interprété plusieurs fois pour la BBC :

  1. 24 mai 1963 : pour l’émission Pop Go The Beatles. Diffusé le 4 juin, aux côtés d’autres chansons dont « From Me To You », « Do You Want To Know A Secret » ou « The Hippy Hippy Shake ».
  2. 31 mars 1964 : pour Saturday Club, diffusé le 4 avril. Les Beatles y jouent également « I Call Your Name », « I Got A Woman » ou « Sure To Fall (In Love With You) ».
  3. 17 novembre 1964 : pour Top Gear, émission présentée le 26 novembre. Lors de cette session, on retrouve aussi « I’m A Loser », « Honey Don’t », « She’s A Woman », « I’ll Follow The Sun » et « I Feel Fine ».
  4. 26 décembre 1964 : de nouveau diffusé dans Saturday Club, bien que l’enregistrement ait été fait lors de la même session du 17 novembre.
  5. 26 mai 1965 : pour The Beatles (Invite You To Take A Ticket To Ride), diffusé le 7 juin, avec d’autres titres comme « Ticket To Ride » (en versions courte et longue), « The Night Before » et « Dizzy Miss Lizzy ».

Certaines de ces versions de la BBC figurent dans des compilations officielles, notamment Live At The BBC et On Air – Live At The BBC Volume 2.

Analyse musicale et réception critique

« Everybody’s Trying To Be My Baby » est typique des influences rockabilly de George Harrison. Le morceau reprend la simplicité des riffs de Carl Perkins, mariée à la fougue et à la cohésion des Beatles. À l’époque, son placement en fin d’album (Beatles For Sale et Beatles ’65) est salué pour son effet énergisant après des compositions parfois plus introspectives (telles que « I’m A Loser » ou « I’ll Follow The Sun ») figurant sur le même disque.

Critiques et public apprécient particulièrement le travail de production sur la voix d’Harrison, qui semble emplir l’espace sonore grâce à l’écho très marqué et le doublement vocal (technique du « double-tracking »). Le côté spontané de l’interprétation en studio est dû au fait qu’ils jouaient déjà ce titre sur scène depuis plusieurs années, n’ayant besoin que de quelques répétitions.

Héritage et reprises

Les Beatles et Carl Perkins après 1964

Au-delà de « Everybody’s Trying To Be My Baby », la fascination des Beatles pour Carl Perkins reste évidente dans d’autres reprises et le style de jeu d’Harrison. Perkins et Harrison collaboreront plus tard lors d’événements musicaux, notamment sur la célèbre émission Blue Suede Shoes: A Rockabilly Session en 1985, où ils jouent ensemble ce standard rockabilly.

Autres interprétations notables

Outre la reprise des Beatles, « Everybody’s Trying To Be My Baby » a séduit d’autres grands noms du rock et de la country :

  • Bruce Springsteen en a donné une version sur scène en 1998, en hommage à Carl Perkins après l’annonce de son décès.
  • Johnny Cash, accompagné de Carl Perkins et de Tom Petty and the Heartbreakers, en a proposé une lecture dans les années 1990, figurant sur l’album posthume de Cash, Unearthed (2003).

La chanson continue d’apparaître dans de nombreuses compilations consacrées à la période Sun Records ou aux influences rockabilly. Elle est considérée comme un pont entre la vieille tradition country (illustrée par Rex Griffin) et l’énergie du rock’n’roll naissant symbolisée par Carl Perkins, puis sublimée par les Beatles.

Conclusion

« Everybody’s Trying To Be My Baby » est l’exemple parfait de la manière dont les Beatles ont su puiser dans les racines du rock et de la country pour nourrir leur propre style. Partie d’un morceau relativement obscur de Rex Griffin, réarrangé par Carl Perkins, puis transcendé par George Harrison et les Beatles, cette chanson incarne le dynamisme et l’éclectisme caractéristiques de la Beatlemania du milieu des années 1960. Sa présence continue dans leurs concerts, sa place finale sur Beatles For Sale, et son héritage auprès d’autres légendes du rock’n’roll témoignent de l’impact de ce titre, qui reste un moment clé de la transition entre le rockabilly des pionniers et le rock moderne popularisé par les Beatles.

En somme, « Everybody’s Trying To Be My Baby » raconte une histoire de transmissions musicales et d’hommages constants : d’une composition initiale méconnue, la chanson est devenue un classique grâce à Carl Perkins, avant que les Beatles ne l’intègrent à leur propre légende. C’est aujourd’hui un titre incontournable pour quiconque souhaite découvrir ou redécouvrir l’influence des pionniers américains sur la génération britannique qui a conquis le monde.


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