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La chanson des Beatles que Paul McCartney disait ne jamais pouvoir jouer sur scène

Publié le 12 août 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Longtemps jugé injouable en concert par Paul McCartney à cause de sa ligne de basse complexe, “Being for the Benefit of Mr. Kite!” est devenu, depuis 2013, un moment fort de ses shows, marquant aussi un assouplissement de ses règles de setlist en solo. Ce virage, confirmé par l’entrée d’“A Hard Day’s Night” en 2016, illustre la manière dont Macca intègre désormais tout l’héritage Beatles dans ses tournées, de Got Back aux clubs intimistes.


Pendant des années, Paul McCartney a répété qu’il ne pourrait jamais jouer “Being for the Benefit of Mr. Kite!” en concert. Le morceau, paru en 1967 sur “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, était pour lui un casse‑tête technique : une ligne de basse virevoltante à tenir tout en chantant une mélodie au dessin contrapuntique. « Je me suis toujours dit que je ne pourrais pas le faire », a‑t‑il concédé, en expliquant que la ligne de basse part « dans une direction » quand la voix file « dans une autre ». Pourtant, à partir de 2013, il a fini par intégrer le titre à ses setlists, après s’être « fait violence » pour l’apprendre. L’« impossible » est devenu un moment fort de ses tournées, aux côtés d’un autre symbole, “A Hard Day’s Night”, que l’ex‑Beatle s’était longtemps interdit de chanter en solo car il ne menait pas la voix principale sur le disque original.

Pour les lecteurs de Yellow‑Sub.net, cette trajectoire raconte plus qu’une prouesse de virtuose. Elle éclaire la manière dont McCartney a négocié, depuis Wings jusqu’à sa tournée Got Back, la coexistence de trois répertoires — Beatles, Wings et solo — et son rapport délicat à des chansons emblématiques attribuées à John Lennon. Au fil du temps, Macca a ajusté ses règles : de la volonté d’autonomie absolue au début des années 1970 à l’assomption sereine d’un héritage collectif qu’il porte, à 83 ans, devant des foules qui en redemandent.

Sommaire

  • Les « règles » de Macca pour ses setlists
  • Pourquoi “Mr. Kite!” est si difficile à jouer et à chanter
  • Quand l’« impossible » entre en scène : 2013, première pour “Mr. Kite!”
  • Le précédent Wings : affirmer une identité sans les Beatles
  • Ce que “Mr. Kite!” change dans un concert de McCartney
  • 2016, le retour d’“A Hard Day’s Night” et l’assouplissement du « veto »
  • Got Back 2025 : l’actualité d’un patrimoine ambulant
  • Parenthèses club : New York, Bowery Ballroom, février 2025
  • Anfield, 7 juin 2025 : l’invité de Bruce Springsteen
  • Retour aux sources : le poster de cirque et la fabrique de “Mr. Kite!”
  • La difficulté basse/chant : anatomie d’un geste
  • Un catalogue ouvert : comment Macca agence Beatles, Wings et solo
  • Ce que cela dit de la relation Lennon/McCartney sur scène
  • Vers où va Mr. Kite! ?
  • Une frontière tombée, une porte ouverte

Les « règles » de Macca pour ses setlists

Après la séparation des Beatles, Paul McCartney pose un principe simple pour ses concerts : ne pas chanter, en général, des titres sur lesquels il n’a pas tenu le lead vocal à l’époque. Cela explique l’absence prolongée de “A Hard Day’s Night” dans ses shows solo, qu’il voyait comme une « chanson de John ». Pendant longtemps, sa ligne de conduite a été de privilégier ce qui porte sa signature vocale évidente, et de puiser largement dans Wings et sa carrière solo.

Ce cadre a bougé avec le temps. D’abord modestement, puis franchement. Au milieu des années 2010, McCartney décide d’assouplir cette règle. L’argument est pragmatique : une bonne chanson reste une bonne chanson, peu importe qui la menait à l’origine, surtout lorsqu’il en est co‑auteur. À l’heure où son public se renouvelle et où son spectacle devient une traversée panoramique de plus de soixante ans de musique, il choisit la joie et l’efficacité plutôt que les frontières symboliques. D’où l’entrée triomphale, à partir de 2016, d’“A Hard Day’s Night” en ouverture de concert, et, plus tôt encore, l’adoption de “Being for the Benefit of Mr. Kite!” dès 2013.

Pourquoi “Mr. Kite!” est si difficile à jouer et à chanter

Ceux qui ont essayé de le faire le savent : “Being for the Benefit of Mr. Kite!” n’est pas seulement une curiosité psychédélique. C’est un piège pour bassiste‑chanteur. La ligne de basse y dessine une pulsation rebondissante, ponctuée de marches chromatiques et de contre‑temps qui, dans l’économie de Sgt. Pepper, tiennent lieu de ressort rythmique autant que de commentaire harmonique. La mélodie, elle, serpente sur un autre axe, adoptant parfois un débit quasi parlando avant d’embrayer sur des lignes plus tenues. Superposer les deux exige un contrôle indépendant des mains et de la voix, une écoute interne précise et une mémoire musculaire éprouvée.

À cela s’ajoute l’esthétique du morceau. Le décor de foire — orgues baroques, effets de collage en studio, fragments de bandes — crée un univers sonore dont la tension n’est pas aisée à reproduire live. Il faut faire entendre la joie mécanique de la fête foraine sans perdre la direction de la scène. Lorsque McCartney explique qu’il a dû « arrêter de faire l’enfant » et « apprendre » le morceau, il pointe du doigt un mur que rares bassistes franchissent à haute voix.

Quand l’« impossible » entre en scène : 2013, première pour “Mr. Kite!”

Le 4 mai 2013, à Belo Horizonte, Paul McCartney lance sa tournée Out There et joue “Being for the Benefit of Mr. Kite!” pour la première fois en concert. Le titre s’installe dans le corps du show avec une évidence déroutante. Au fil des dates, Macca en fait un moment spectaculaire, où l’on mesure à la fois l’ingéniosité du texte — ce fameux poster de cirque découvert par John Lennon et Paul en 1967 — et la vitalité intacte de son jeu de basse. Le public y voit une réconciliation : celle d’un co‑auteur avec une chanson longtemps tenue pour « plus Lennon que McCartney », et celle d’un virtuose qui accepte de se mettre en danger.

Cette bascule a un effet de halo. Si “Mr. Kite!” est possible, d’autres tabous tombent. C’est ainsi que, trois ans plus tard, “A Hard Day’s Night” — jamais chantée par McCartney en solo jusque‑là — arrive en ouverture de concert. L’impact est immédiat : chaque arène s’embrase dès les premières secondes, quand l’accord d’ouverture Fadd9 claque comme un détonateur de mémoire pop. Macca n’efface pas le timbre râpeux de Lennon sur les couplets originaux ; il propose une relecture fidèle à l’esprit, portée par sa propre énergie.

Le précédent Wings : affirmer une identité sans les Beatles

Pour mesurer le chemin parcouru, il faut revenir aux débuts de Wings. En 1972, les premiers concerts — souvent impromptus dans des universités britanniques — s’alignent sans aucune chanson des Beatles. Paul veut alors bâtir une identité séparée, éviter l’ombre envahissante du répertoire Fab Four et imposer de nouvelles chansons. Le pari est risqué : il faut tenir une heure et plus sans puiser dans la mine de succès que tout le monde attend. Cette stratégie, maintenue plusieurs tournées, affirme un cap artistique. Elle n’empêche pas le public d’accrocher sur la durée, et n’empêchera pas non plus Wings de réintroduire peu à peu des titres Beatles à partir de 1975‑1976, lorsque la légitimité sera solidement établie.

L’histoire retiendra donc un aller‑retour : l’exigence d’autonomie d’un jeune groupe, puis la réconciliation progressive avec un héritage incontournable. Le Macca des années 2010‑2020 n’est plus ce chef de bande sur la défensive ; c’est un patrimoine vivant qui choisit, sculpte, agence, mixe son passé pour fabriquer une expérience scénique totale.

Ce que “Mr. Kite!” change dans un concert de McCartney

Insérer “Being for the Benefit of Mr. Kite!” dans une setlist, c’est déplacer le centre de gravité du show. Le morceau offre une respiration psychédélique entre des blocs rock et des ballades acoustiques. Il convoque l’imaginaire Sgt. Pepper, ses couleurs foraines, son goût du montage, rappelant combien les Beatles ont pensé la scène à partir du studio. Sur le plan interprétatif, il met en relief l’orchestre actuel de McCartneybatterie motorique, claviers caméléons, guitares polyglottes, parfois des cuivres — et installe le basse/chant de Paul comme pivot visuel autant que sonore.

Pour un public intergénérationnel, c’est aussi un marqueur. Ceux qui n’ont jamais pu voir Lennon sur scène retrouvent par ce pont une part du grain de sa voix en studio, transmise à travers le jeu de Paul, et l’esprit d’une chanson qui, par son texte, incarne la fantaisie victorienne qui fascinait le duo Lennon‑McCartney.

2016, le retour d’“A Hard Day’s Night” et l’assouplissement du « veto »

En 2016, McCartney ouvre son show par “A Hard Day’s Night”, première interprétation live par un Beatle depuis la tournée 1965. Le signal est fort : la frontière entre « mes chansons » et « ses chansons » s’estompe au profit d’un récit commun. Le choix n’est pas neutre : la chanson, emblème d’une jeunesse en marche, fonctionne comme un appel d’air. Après des décennies à se priver de certains titres parce qu’ils étaient perçus comme « plus John que Paul », Macca assume la co‑écriture et la co‑histoire. Le spectacle n’en devient que plus dense, traversé d’échos entre les époques.

Dans ce nouvel équilibre, “Mr. Kite!” et “A Hard Day’s Night” agissent comme deux jalons. Le premier est le défi technique relevé, le second est le tabou symbolique levé. Ensemble, ils autorisent tout : “Being for the Benefit of Mr. Kite!” comme clin d’œil au laboratoire Pepper, “A Hard Day’s Night” comme pont instantané avec l’ère des salles pleines à craquer et des cris qui couvraient les amplis.

Got Back 2025 : l’actualité d’un patrimoine ambulant

À l’été 2025, Paul McCartney annonce une nouvelle salve nord‑américaine de sa tournée Got Back. Le coup d’envoi est prévu le 29 septembre à Palm Desert (Acrisure Arena), avec des escales notamment à Las Vegas, Denver, Albuquerque, Montréal, Atlanta et Chicago jusqu’en novembre. La promesse reste la même : près de trois heures de musique, une traversée de The Beatles, Wings et de la carrière solo, et ces passerelles dont Macca a le secret — un hommage à George Harrison sur “Something”, un face‑à‑face avec John en duo virtuel sur “I’ve Got a Feeling”, une acoustique dépouillée pour “Blackbird”.

Dans ce format grand public, “Mr. Kite!” garde toute sa pertinence. Il est le moment où le cirque de Pepper se lève à nouveau dans une arène du xxie siècle, où les textures vintage rencontrent les systèmes modernes de diffusion, où le passé n’est pas muséifié mais ré‑animé.

Parenthèses club : New York, Bowery Ballroom, février 2025

Entre deux stades, Paul McCartney s’offre parfois le luxe d’une salle minuscule. Début février 2025, à New York, il investit à la dernière minute le Bowery Ballroom (environ 575 places) pour des concerts surprise. L’ambiance est à la joie compacte : file improvisée dans la rue, billets à prix doux, consigne de téléphones. La setlist condense l’ADN du spectacle des grandes salles mais change d’échelle. Là aussi, “Mr. Kite!” trouve sa place : dans un club, la virtuosité du basse/chant saute aux yeux et la mécanique foraine devient une machine intimiste, presque théâtrale.

Ces moments disent quelque chose de l’appétit intact de McCartney pour le présent. Il ne s’agit pas d’une nostalgie de Cavern Club, mais de la conviction que certaines chansons gagnent à être entendues au contact.

Anfield, 7 juin 2025 : l’invité de Bruce Springsteen

Un autre clin d’œil a marqué l’année : le 7 juin 2025, Paul McCartney rejoint Bruce Springsteen sur la scène d’Anfield, à Liverpool. Ensemble, ils jouent “Can’t Buy Me Love” et “Kansas City”. Au‑delà de la curiosité — un Beatle dans l’antre des Reds, invité par le Boss —, l’instant rappelle la fonction de ces standards dans l’économie d’un show : rappeler la coulée d’énergie qui alimente encore la voix de McCartney, et combien les chansons Beatles respirent aussi hors de leurs contextes originaux.

Retour aux sources : le poster de cirque et la fabrique de “Mr. Kite!”

Dire que “Being for the Benefit of Mr. Kite!” vient d’un poster de cirque du XIXe siècle n’épuise pas la magie du morceau. John Lennon rapporte l’affiche à la maison ; avec Paul, ils s’en servent comme libretto quasi mot à mot. La typographie y devient prosodie, les Hendersons et Pablo Fanque migrent du papier à la bande. En studio, George Martin et l’équipe EMI inventent des procédés : collages de rubans de calliope, orgue à coups de rubato, bruitages cinétiques. Le résultat est un objet total, moitié chanson, moitié installation sonore, qui scénographie la promesse d’un spectacle ambulant.

Rejouer cette promesse sur scène demande de trouver un équivalent. McCartney ne cherche pas à copier les trucs de studio ; il en recompose l’effet avec ses moyens : claviers multi‑sons, lumières en tournoiement, batterie au rebond sec, basse qui mène la danse. Ce n’est pas un fac‑similé ; c’est une ré‑interprétation qui rend au morceau son caractère de numéro de foire.

La difficulté basse/chant : anatomie d’un geste

Sur “Mr. Kite!”, la partie de basse ne se contente pas d’ancrer l’harmonie. Elle commente la mélodie en l’évitant, glisse sur des passages chromatiques, appuie des contre‑temps. Pour le chanteur, la tentation est grande de suivre la main droite — on le voit souvent chez les musiciens qui chantent en s’accompagnant —, au risque de déformer la ligne vocale. La réussite tient à la dissociation : stabiliser la main, libérer la voix. Cela suppose des automatismes acquis à force de répétitions, et une attention au souffle qui ne se casse pas au détour d’une syncope.

Dans la pratique, McCartney s’appuie sur des repères fixes — la batterie de Abe Laboriel Jr., les pads des claviers, des markers lumineux — pour « berger » la ligne de basse sans la laisser déborder sur la diction. Cette science discrète est l’un des plaisirs du live : on ne voit pas le truc, mais on en perçoit la tenue.

Un catalogue ouvert : comment Macca agence Beatles, Wings et solo

L’art de McCartney en concert tient aujourd’hui à la manière dont il monte son catalogue. Il juxtapose des titres Beatles à forte charge mémorielle — “Hey Jude”, “Let It Be”, “Helter Skelter” —, des pièces Wings taillées pour la scène“Band on the Run”, “Live and Let Die”, “Jet” — et des chansons solo qui ont gagné en stature avec le temps — “Maybe I’m Amazed”, “My Valentine”, “Come On to Me”.

Dans ce tissage, “Being for the Benefit of Mr. Kite!” joue le rôle d’un charnière entre deux mondes : celui du laboratoire Pepper et celui du rock de stade. Il offre une couleur que peu d’autres titres apportent : ce sens de la mise en scène sonore qui fait surgir un manège dans une arena. À l’autre bout, “A Hard Day’s Night” lie le présent à l’explosion initiale de 1964.

Ce que cela dit de la relation Lennon/McCartney sur scène

Chaque fois que McCartney chante un titre perçu comme « de John », il se joue une négociation intime. Loin d’une compétition stérile, c’est une façon d’assumer la co‑signature Lennon–McCartney comme une réalité historique : l’un portait certains titres, l’autre portait d’autres, mais le catalogue est commun. En reprenant “Mr. Kite!” ou “A Hard Day’s Night”, Paul ne dépossède pas Lennon ; il prolonge la vie scénique de chansons que John ne peut plus chanter. Ce geste, accueilli avec émotion par des générations qui n’ont pas connu les Beatles en concert, participe d’une mémoire active plutôt que d’un culte figé.

Vers où va Mr. Kite! ?

Rien ne dit que “Being for the Benefit of Mr. Kite!” restera indéfiniment au programme. Les setlists de McCartney vivent, tournent, se ré‑équilibrent selon les cycles. Mais il est vraisemblable que la chanson ait gagné sa naturalisation : elle a passé l’épreuve du live, elle n’effraie plus le bassiste, elle nourrit la dramaturgie d’un show qui aime alterner intimité et feu d’artifice. Elle a, surtout, rendu visible une vérité simple : à 83 ans, Paul McCartney continue d’apprendre des choses nouvelles à son propre répertoire.

Une frontière tombée, une porte ouverte

L’histoire de la « chanson que Paul McCartney ne pouvait pas jouer » est une parabole sur le temps et sur l’exigence. Au départ, il y a un refus pragmatique : ne pas se disperser, ne pas s’aventurer là où la voix et la basse risquent de se contraindre. Puis il y a une curiosité qui revient, une main qui se remet au travail, un corps qui re‑programme ses réflexes. Enfin, il y a la joie de réussir — non pas pour la performance elle‑même, mais parce que le spectacle y gagne en vérité.

Au bout du compte, “Being for the Benefit of Mr. Kite!” n’est plus l’« interdit » d’hier. C’est un moment attendu, une petite foire qui s’élève au milieu d’un concert géant, un rappel que la musique pop n’a jamais cessé d’être un art de l’artisanat aussi bien que du rêve. Et lorsque Macca attaque la basse en laissant sa voix passer au‑dessus, c’est toute l’histoire des Beatles — leur capacité à faire danser des contraires — qui réapparaît en pleine lumière.

À l’heure où la tournée Got Back reprend la route en Amérique du Nord à l’automne 2025, l’« impossible » d’hier est devenu un plaisir d’aujourd’hui. C’est presque une leçon : on peut avoir été au sommet et continuer de se surprendre. On peut porter l’un des catalogues les plus célèbres du monde et, un soir, dans une arène ou dans un club, découvrir encore qu’une chanson a gardé une porte ouverte. “Mr. Kite!” en est la preuve vivante.


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