Quatrième de couverture :
« Nous ne vivons plus sous la crainte d’un Dieu, d’une Justice immanente, d’un Fatum comme dans la Cinquième Symphonie ; non ! plus rien de tout cela ne nous menace. » Notre monde n’est plus hanté que par des pannes. Pannes de voiture, par exemple, comme celle de la Studebaker d’Alfredo Traps, un soir, au pied d’un petit coteau…
Et voilà comment ce sympathique quinquagénaire rencontre son Destin, charmant vieux monsieur qui l’invite à passer la nuit chez lui. Juge à la retraite, celui-ci passe d’excellents soirées, en compagnie de ses amis, l’avocat et le procureur, à reconstituer de vrais procès. Celui d’Alfredo Traps commence comme un jeu…
La Panne commence par une réflexion, une démonstration sur la littérature et le déficit de sujets originaux, pour en arriver au seul qui vaille encore la peine : les pannes. Quelle meilleure introduction à l’histoire d’Alfredo Traps, super représentant commercial qui sillonne les routes dans sa flambante Studebaker et… tombe en panne dans un charmant petit village. Il pourrait rentrer chez lui en train mais il se donne la possibilité de prendre du bon temps loin de sa famille. Plus de place à l’auberge mais un vieil homme l’accueille dans sa maison et l’invite à dîner, un programme que Traps accepte sans enthousiasme mais qui se transforme en soirée bien agréable grâce à la bonne chère et aux vins fins servis à la table de l’ancien juge. Les convives, un ancien procureur, un ancien avocat et un quatrième personnage mystérieux paraissent vieux et assez repoussants mais ils aiment s’amuser et Traps se mêle facilement à la conversation et au « jeu » qui consiste à reconstituer un vrai procès où les quatre vieillards vont jouer le même rôle que dans leur ancienne vie professionnelle. Notre « héros », qui joue le seul rôle restant, celui de l’accusé, ne tient pas compte des conseils pressants de son avocat, il ne se rend pas compte que, dès les hors-d’oeuvre, l’interrogatoire a commencé. Et Traps va livrer comme sur un plateau le crime que ses commensaux vont juger à coeur joie. Car oui, l’idée est que chacun a un crime caché à avouer et les quatre vieux s’en donnent à coeur joie. Ils ne rêvent que de prononcer la peine capitale pour le crime de Traps.
En 125 pages seulement, La Panne est un jeu macabre, petit bijou d’ironie, de manipulation, de perversité dans la jouissance, il met à nu les tréfonds de l’âme humaine, ses pires penchants et conduit le lecteur à une fin tragique qui n’a plus rien à voir avec un jeu. C’est une sorte de huis-clos bien huilé dont on ne sort pas indemne mais qui laisse entendre la rumeur du village tout proche, du monde immoral où se commettent tant de crimes inconscients, oubliés, effacés. Du Suisse Friedrich Dürenmatt, j’ai lu il y a très (très) longtemps Grec cherche Grecque (dont je n’ai aucun souvenir). Les éditions Gallmeister proposent quelques-uns de ses romans dans une nouvelle traduction (voilà un lien intéressant sur l’auteur et sa traduction, je vais m’y intéresser de plus près !
« Diverti et rasséréné au projet des vieux messieurs, leur invité se dit qu’au lieu de la soirée assommante et compassée à laquelle il s’était attendu, ce serait finalement peut-être une soirée très amusante. Les discussions intellectuelles et les spéculations de l’esprit n’attiraient guère cet homme simple, adroit certes et capable de ruse dans le domaine des affaires, mais peu enclin par nature aux efforts de la réflexion. Ses goûts le portaient plutôt aux plaisirs de la table et à la grosse plaisanterie. Aussi déclara-t-il qu’il entrait volontiers dans le jeu et qu’il se faisait un honneur d’accepter le poste vacant d’accusé.
« Bravo! Voilà qui est parler en homme, croassa le procureur en battant des mains; voilà ce que j’appelle du courage! »
Curieux et intrigué, Traps s’enquit du crime dont il aurait à répondre.
« Aucune importance! » lui répondit le procureur tout en essuyant son monocle. » Vraiment, c’est la moindre des choses: un crime, on en a toujours un! »
Et ce fut un rire général. »
« L’espace d’un instant, il y eut de nouveau comme un silence de mort dans la pièce. Et brusquement ce fut un tumulte assourdissant, un véritable ouragan de rires, une tempête de jubilation, des cris, des hurlements, des gesticulations insensées. La tête chauve vint embrasser Traps sur les deux joues, le serrer à pleins bras ; le défenseur perdit son lorgnon à force de rire, clamant et hoquetant qu’avec un pareil accusé, on ne pouvait décidément pas se fâcher ! Une liesse délirante avait emporté le juge et le procureur en une folle sarabande autour de la pièce : ils tambourinaient sur les murs, ils cabriolaient sur les chaises, se congratulaient avec effusion, brisaient les bouteilles vides, ne savaient plus que faire pour exprimer l’intensité vertigineuse de leur plaisir. Grimpé sur une chaise au beau milieu de la pièce, le procureur glapissait de toute la force de ses poumons que l’accusé avait avoué, avoué, avoué, et bientôt, assis maintenant sur le haut dossier, il chanta les louanges de ce cher invité qui jouait le jeu à la perfection de la perfection ! »
Friedrich DURENMATT, La Panne, traduit de l’allemand par Armel Guerne, Le Livre de poche, 2021 (Albin Michel, 1958)
C’est donc mon classique du mois (publié en langue allemande en 1956).
