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Muganga – celui qui soigne, de Marie-Hélène Roux

Publié le 30 septembre 2025 par Africultures @africultures

En sortie le 29 septembre 2025 sur les écrans français, Muganga est une tentative de faire porter la voix de Denis Mukwege dans sa croisade contre les mutilations sexuelles.

Cela commence par un choc. Le viol d'une Blanche devant sa famille. Et si c'est une Noire, quelle différence cela fait-il ? Le choc sera entretenu durant tout le film : les situations dramatisées par une puissante musique, les récits édifiants des femmes, les chiffres hallucinants du viol comme arme de guerre pour démoraliser et déstructurer l'ennemi, la menace politique et violente permanente à laquelle est soumis l'hôpital de Panzi et le désormais célèbre Dr. Mukwege...

Isaach de Bankolé

Ce chirurgien remarquablement engagé a reçu d'éminents prix, notamment le prix Sakharov en 2014 et le prix Nobel de la paix en 2018. Il n'a cessé d'alerter en acceptant de prendre la parole dans toutes les sphères dirigeantes internationales pour dénoncer leur inaction.

Film-choc, Muganga (qui désigne "celui qui soigne" en swhahili) n'est pas un biopic mais plutôt un plaidoyer fortement documentaire pour que les opinions publiques prennent conscience de la gravité des guerres à l'Est de la RDC et fassent pression sur leurs gouvernements pour que "la communauté internationale" agisse davantage. L'infernal imbroglio des jeux d'intérêt politico-économiques dans cette région est connu et ce ne sont pas les annonces à l'emporte-pièce d'un Donald Trump sur son accord de paix qui la ramèneront[1]. Le récent documentaire Le Sang et la boue en rendait compte avec force.

Le Kivu concentre 80 % des réserves mondiales de coltan. L'exploitation armée de ses mines et d'autres métaux rares est fortement présente dans le film, de même que la question de ce que Mukwege peut dire ou ne pas dire dans ses interventions, tant cela le met en danger ainsi que sa famille, son hôpital et son action. En fait, le film coche toutes les bonnes cases et permet non seulement d'être informé mais aussi mobilisé par la vitalité des femmes qui tentent de réparer leur vie à l'abri des murs d'un hôpital défendu par des hommes armés.

Fallait-il pour cela une fiction ? Deux documentaires sortis coup sur coup avaient déjà permis de sentir les choses en profondeur, avec des sensibilités différentes : Congo, un médecin pour sauver les femmes d'Angèle Diabang (2014), axé sur la résilience des femmes, et L'Homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate de Thierry Michel et Colette Braeckman (2015), qui s'attachait surtout à cette figure de courage.

Vincent Macaigne

La fiction permet de mettre en scène la motivation puis la collaboration entre Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, un chirurgien belge innovateur qui s'est largement investi à Panzi. Ils ont tous deux soutenu le film, espérant qu'il en ajoute en connaissance et en reconnaissance de l'action menée. Il est issu d'une dizaine d'années de travail et est axé sur cette relation scientifique et humaine entre le Belge et le Congolais, peut-être à l'image de sa réalisatrice née au Gabon et ayant grandi en Afrique. La place laissée à la résilience des femmes témoigne aussi du souci de ne pas limiter le succès de Panzi à ces deux hommes mais à une équipe soignante et à leur puissance de survie.

Déborah Lukumuena

S'il n'a pas le physique imposant de Mukwege, Isaach de Bankolé en incarne brillamment la détermination, la droiture et la sagesse. Il a travaillé le swahili pour le rôle. Le choix de Vincent Macaigne pour interpréter Cadière permet d'en souligner l'anticonformisme, une originalité qui lui a permis d'être précurseur en laparoscopie, ce mode opératoire en caméra chirurgicale qui permet de ne pas ouvrir le ventre et sera très utile à Mukwege.

Fils de pasteur, Mukwege est lui-même pasteur évangélique pentecôtiste. Cadière, lui, adopte une vision laïque. Les deux hommes s'affronteront sur la question de laisser aux patientes le choix de garder ou non l'enfant du viol. Cette scène d'anthologie, après que Busara (Déborah Lukumuena) exige de pouvoir avorter, apporte une tension morale essentielle à l'heure où la question de pouvoir disposer de son corps est internationalement posée.

Manon Bresch

Dans la réalité, Cadière a un fils, Benjamin, lui-même chirurgien. Marie-Hélène Roux a choisi de le remplacer par une femme, Maïa (Manon Bresch), très présente dans le récit car elle représente le désarroi face à la cruauté du viol de masse. Elle est en quelque sorte le visage de la sidération que nous pouvons ressentir, le chœur de la tragédie. Son trouble prend cependant corps : étudiante en chirurgie, elle devient elle-même muganga.

Le va-et-vient entre Panzi et le calvaire de Blanche (Babetida Sadjo) pour y parvenir ancre le récit dans le réel mais le fragilise aussi par les effets de flou qui occasionnent un surplus de pathos, au détriment de l'émotion que permettrait davantage de distance. Dans son souci d'édification, le film navigue ainsi entre ces deux paradigmes, ce qui peut enrayer une véritable adhésion.

Aujourd'hui, Denis Mukwege vit en exil après la prise de l’hôpital de Panzi par le M23 et l’armée rwandaise. En juin 2025, sur son initiative, 75 Prix Nobel ont appelé à mettre fin à la tragédie congolaise et à un sursaut international. Il s'était lui-même présenté en indépendant en 2023 à la Présidentielle en RDC, mais n'a réuni que 0,22 % des voix. Il ne cesse d’alerter la communauté internationale. Souhaitons que ce film contribue à ce que sa voix porte.

[1] À la suite de l'accord de paix négocié par les États-Unis et signé le 27 juin entre la RDC et le Rwanda, le Dr. Denis Mukwege a vivement critiqué ce texte le qualifiant de « bradage de la souveraineté » et de « scandale historique ».


Muganga - Celui qui soigne
Muganga - Celui qui soigne Bande-annonce VF

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