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Rayon vert et reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)

Publié le 06 octobre 2025 par Comment7
Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)

Fil narratif de médiation culturelle à partir de : Fernanda Fragateiro, She always starts by planting a tree », Galerie Irène Laub, Bruxelles – Frédéric Lordon, Sandra Lucbert, Pulsion, La Découverte 2025 – Souvenir du rayon vert (un vrai de vrai, et puis forcément le film de Rohmer) –

Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)

Atelier reliure, design, horizon et ange-gardien

Il franchit la porte, malgré une première sensation de vide, un air frais lui balaie les cellules les plus profondes. Sensation de se retrouver dans un atelier de reliure où il aimait traîner, autrefois. Mais ici, un atelier lumineux, immaculé, transcendé, onirique. L’atelier de reliures des Parques, d’anges gardiens !? Quelles reliures sont-elles proposées, là, fixées au mur ? Reliures et design. Des reliures du souffle vital tel que capté, sculpté par une artiste, selon ses fibres idiosyncrasiques. Design du lien, de ce qui relie, design signifiant la manière d’agencer ses désirs de vie en fonction des rencontres inspirantes, de modéliser harmonieusement le vivant qui traverse et baigne les organes, de lui conférer une singularité qui soit confortable, qui fasse tenir ensemble les différentes parties d’un vécu. Une alchimie dans laquelle, il lui semble, une fois de plus, que Fernanda Fraqateiro est passée maîtresse. Il ne saurait expliquer pourquoi. Comment procède-t-elle pour transformer les matériaux dont elle se nourrit en quelque chose d’inédit, de jamais vu et d’aussi lumineux, tombé du ciel provoquant une incroyable et imprévisible ouverture d’horizon ? La première chose à laquelle il pense : voici des nuanciers qui prennent et rassemblent les infinies variations lumineuses d’un rayon vert fugace et fulgurant. Il se souvient de son seul rayon vert, côte d’Opale. Quel cri de surprise. Quelle richesse visuelle, colorée, avalée instantanément, à jamais enfouie en lui (comprendre : le rayon vert vit en lui). Et ici, restituée en millefeuilles auratiques d’une précision surhumaine. Scanner du faisceau subliminal balayant, éclairant, un paysage éphémère. Faisant paysage jointif entre confins des mondes. Du feuille à feuille dément. Travail de bénédictin, pas d’IA. Tout vient de l’œil, de la tête, des mains de l’artiste, selon une connivence entre manipulations immatérielles et matérielles qui n’ont rien d’algorithmiques. Reliures précieuses de lignes d’horizons innombrables, à la fois semblables et toutes différentes. Réaliser semblables feuilletés de rayons cosmiques requièrent d’inventer une discipline du faire relevant de règles monacales (faire le vide, n’accomplir que des gestes rares et de grandes précisions). Voilà, il pense à design et discipline monacale, comme caractérisant le moteur caché de ce qui contribue à amener en surface, là sur les murs blancs, les œuvres, simplissimes et étranges qu’il contemple. Elles parlent bien d’assomption, d’une paix intérieure – tranquillité habitée – découlant d’une gymnastique mentale qui s’emploie à modéliser l’espace vital intérieur, lui donner les meilleurs proportions adaptées aux pressions négatives exercées par l’extérieur hostile, destructeur. Aménager sa spatialité. Cette gymnastique mentale, c’est une sorte de danse par laquelle Fernanda Fragateiro sonde son amour pour les maisons de Marie-José Van Hee. Cette architecte et ses réalisation sont des idées qui vivent en elle, l’aident à avoir elles-mêmes des idées, l’initient au rêve d’architecture, rêver en architecte de sa vie, de ses formes de vie, rêve qui se transforme en « faire » artistique. 

Magazines et lisières d’émerveillements

Rêverie qu’entretiennent les magazines d’architecture, médium à partir desquelles, par les photos, les textes, la typographie, la mise-en-page, se forme une lisière agréable à franchir vers l’imagination-architecture (« designer  ma vie »). Fernanda Fragateiro rassemble des masses de ces magazines et les découpe en bloc, en tranches, devenus matière sculpturale, les agglomère en fines strates sélectionnées pour qu’émerge, comme par miracle, le Calke Green, couleur fétiche de Van Hee. Ces sculptures de papier condensent de façon vibrante les émerveillements incommensurables vécus par Fragateiro en feuilletant les magazines, révèlent la tranche de ces émerveillements, tranche de livres saints (contenant la « Pensée, la Nature, la Substance ou, pour ceux qui en ont le goût, Dieu»). Tranches soyeuses, vivantes, où coule la sève de ce qui la fascine dans le geste de tourner ces pages de magazine, étendues de papier glacé où elle traque l’architecture comme réinvention incessante de la façon d’habiter le monde. Tracer, détracer, retracer l’habiter monde. Germoir fantastique du futur. reliures magiques et mémorielles (les collections de magazines utilisées peuvent dater des années 80 et réverbérer ainsi les utopies architecturales d’époques révolues). Ces stratifiés de papiers-magazines, fibres d’imaginaires d’espaces vitaux, sont exposés tels quels, échantillons d’horizons à emporter (une galerie est un lieu où l’art s’achète), à greffer dans son chez soi, où ils vont croître, prendre de nouvelles dimensions en vous, ou enserrés dans des formes d’acier inoxydable laqué, esquissant les modules de construction d’un ensemble insaisissable, symboles d’une écriture architecturale qui aide à s’enraciner dans les paysages (pas des contrées lointaines, magnifiques, non, les lignes d’horizon telles qu’elles s’offrent à nous, là où l’on vit). Fernanda Fragateiro ne cherche pas à illustrer ou caractériser le travail de Van Hee, même pas vraiment à lui rendre hommage, plutôt à designer le lieu où il lui semble que leurs sensibilités convergent et, par-là, engendrent quelque chose d’autre. Un extraordinaire point de rencontre comme on aspire tant à en vivre. Où il semble que l’on atteigne une source de vie, de bifurcation régénérante. Et les opérations par lesquelles l’artiste parvient à donner corps à cette jointure spirituelle, métamorphoser la trace laissée en elle par une architecture spécifique, en une épiphanie sculpturale qui éclaire un « design de soi », reste un mystère. Quand bien même on caractériserait toutes les transactions mentales, tous les actes conscients et techniques qui ont été mobilisés. Et c’est ça qui rend possible l’expérience esthétique.

Du Ça pense infini au Ça ressent infini

Dans le cas d’une IA générative aussi, on le serine assez, il y a de l’inattendu dans ce qu’elle produit, parce que les algorithmes profonds agissent à une telle vitesse, les vecteurs sont combinés de façon tellement rapides que l’entendement humain ne peut plus suivre, ni se représenter ce qui se passe vraiment dans cette chaîne de calcul. Mais ça reste du faire machinique déterminé par une consigne mathématique. La machine ne comprend pas ce qu’elle fait. Malgré toute la rhétorique utilisée pour parler de l’IA comme d’une personne qui apprend, pense, imagine, crée dans sa boîte noire. Ce n’est pas ce genre de boîte qui officie ici. Les sculptures qui, selon lui, captent l’irradiation infinie d’un rayon vert que Fragateiro voit à l’horizon de l’architecture de Van Hee, ne proviennent pas du calcul, mais du « Ça pense infini de la Nature ». Et l’extase qui l’envahit peu à peu face à ces « reliures d’horizons visités du rayon vert » nait de cette impression de sentir, dans ce travail de l’artiste, le même « Ça pense infini de la Nature » qui le traverse, lui, mais exprimé de façon complètement autre, différente, qu’il n’aurait jamais pu imaginer pouvoir exprimer. Il touche là, et le touche là, d’une manière que seule Fernanda Fragateiro-Van Hee pouvait lui rendre accessible, la « Pensée, (…) comme océan d’idées avec son infinité d’irisations d’esprit ». Oui, cela même : ces œuvres sont des irisations spirituelles. « Dans son attribut Pensée, la Nature (la Substance ou, pour ceux qui en ont le goût, Dieu) est un gigantesque Ça pense et même un Ça pense infini, dont tout ce qui pense et tout ce qui est pensé, toutes les idées que sont les esprits et toutes les idées qu’ont les esprits, participent, et que toutes expriment. Pour faire une métaphore inexacte mais peut-être parlante, nos esprits ne sont qu’écumes à la surface de l’océan du Ça pense, et les idées qu’ils forment leurs émulsions secondaires. Nos idées ne sont que des petites particularités portées à la surface de la mer infinie de la Pensée. » (p.566) Les reliures Fragateiro font tenir ensemble les livres imaginaires qui rassemblent et archivent les idées lumineuses pour vivre enraciné, idées irisations, idées écume, idées émulsions. 

Pierre Hemptinne

Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)
Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)
Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)
Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)
Rayon vert reliures d’horizons neufs (avec Fernanda Fragateiro)

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