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It’s What You Value : L’Essence de George Harrison en 1976

Publié le 08 octobre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1976, George Harrison, déjà une figure majeure du rock mondial, s’apprêtait à livrer l’un de ses albums les plus personnels et aboutis de sa carrière solo : Thirty Three & ⅓. Cet album, sorti en novembre de cette année-là, marquait un tournant dans l’évolution de l’artiste. Le sixième morceau, intitulé « It’s What You Value », s’inscrit dans une période charnière de sa vie et de sa musique, où il cherche à réconcilier ses influences passées avec ses aspirations nouvelles. À travers cette chanson, Harrison ne se contente pas de réfléchir sur la nature de la réussite ou du désir matériel, mais livre aussi une réflexion plus large sur ce qui donne réellement du sens à la vie.

Sommaire

Un titre inspiré par une anecdote insolite

La genèse de « It’s What You Value » trouve ses racines dans une anecdote marquante de la tournée américaine de 1974. Le batteur Jim Keltner, une figure récurrente des sessions de Harrison, s’était vu offrir un deal singulier : au lieu d’être payé pour ses services, il demanderait une voiture – et pas n’importe laquelle. Keltner opta pour une Mercedes 450SL, un modèle haut de gamme, de façon à remplacer une vieille voiture qu’il conduisait. Cette demande un peu décalée surprit au départ, mais elle devint rapidement une histoire emblématique qui nourrit la réflexion de Harrison sur les valeurs, le désir et la matérialité.

Harrison se souvient : « Jim n’a pas voulu être payé pour sa participation, mais il a exprimé qu’il en avait assez de conduire son vieux bus Volkswagen. Je lui ai proposé : “Tu veux une voiture ?” » Cette situation, qui pouvait sembler anecdotique, allait se transformer en un élément clé de la chanson. À travers cette histoire, Harrison questionnait de manière ludique et critique la notion de valeur, qu’elle soit financière ou symbolique.

Le choix de Keltner de recevoir une Mercedes plutôt qu’une simple rémunération éveilla des questionnements parmi les autres membres du groupe. « Comment se fait-il qu’il ait eu une voiture alors que nous, on n’a eu que de l’argent ? », s’interrogeaient certains. Cette situation donna à Harrison l’impulsion nécessaire pour explorer ce thème dans sa musique.

Un morceau à la fois léger et profond

Musicalement, « It’s What You Value » fait partie des compositions les plus rythmées et entraînantes de l’album Thirty Three & ⅓. Ce morceau se distingue par son rythme vif, presque enjoué, qui contraste avec le poids des questions qu’il soulève. Sur un fond de piano et de marimba, on retrouve une mélodie accrocheuse, typique des années 70, où l’on perçoit l’influence de la musique soul et du rock américain. La production, sous la houlette de Harrison et du saxophoniste Tom Scott, parvient à équilibrer la légèreté du rythme avec la profondeur du message.

L’introduction du morceau donne immédiatement le ton, avec une rythmique de batterie qui entraîne l’auditeur dans un univers où les préoccupations matérielles et la quête de sens se confondent. C’est une chanson à la fois pop et introspective, portée par une instrumentation dense et dynamique. La présence du saxophone de Tom Scott, qui ajoute une touche de sophistication au morceau, ainsi que les arrangements subtils de Richard Tee au piano, en font une composition unique dans l’univers musical de Harrison.

Les paroles de « It’s What You Value » mêlent humour et réflexion. Harrison joue sur les contrastes, évoquant des scènes de conduite de voitures et de course automobile, tout en questionnant l’importance des biens matériels et la place qu’ils occupent dans la vie des individus. « Someone’s driving a 450 » fait ainsi référence à la fameuse Mercedes de Keltner, mais également à la culture automobile qui imprégnait la société de l’époque. En parallèle, Harrison introduit des images plus abstraites, comme celle de la « six-wheeler », une référence au véhicule de course Elf Tyrrell qui faisait fureur dans le monde de la Formule 1 en 1976. À travers ces métaphores, il s’attaque aux symboles de la richesse et de la réussite, tout en suggérant que ce qui compte vraiment, ce n’est pas la valeur matérielle des choses, mais ce que l’on en fait.

Une réflexion sur la réussite et le sens de la vie

Si la chanson s’inspire d’une anecdote particulière, elle dépasse rapidement le cadre de l’histoire de Keltner et de sa Mercedes pour devenir une réflexion plus large sur la notion de réussite. Pour Harrison, le véritable enjeu ne réside pas dans ce que l’on possède, mais dans la manière dont on vit et dans les valeurs que l’on choisit d’adopter. Le texte de la chanson, tout en restant accessible et presque léger, invite l’auditeur à prendre du recul face aux conventions sociales et à remettre en question ses propres priorités. En cela, « It’s What You Value » s’inscrit dans une démarche profondément humaniste et introspective, typique de l’approche de George Harrison à l’époque.

Cette philosophie résonne d’autant plus lorsqu’on la replace dans le contexte de la carrière de Harrison, qui, après avoir quitté les Beatles, n’a cessé de chercher des moyens d’allier spiritualité et musique populaire. « It’s What You Value » fait ainsi écho à ses préoccupations profondes concernant la superficialité du monde matériel, une thématique qu’il avait déjà explorée dans des morceaux comme « My Sweet Lord » ou « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) ». Mais là où ces chansons étaient plus directement axées sur la quête spirituelle, « It’s What You Value » adopte un ton plus léger et ironique, presque comme une prise de distance face à la pression sociale et médiatique qui accompagnait le statut de célébrité.

La fin d’une époque : Thirty Three & ⅓ et la fin d’une carrière

L’album Thirty Three & ⅓ constitue un point d’orgue dans la carrière de George Harrison. En 1976, après avoir traversé les turbulences liées à sa carrière avec les Beatles, puis sa recherche de paix intérieure au travers de la méditation et des philosophies orientales, Harrison semble avoir trouvé un équilibre entre ses aspirations artistiques et spirituelles. « It’s What You Value » est l’un des derniers morceaux de cet album, une œuvre qui témoigne de son envie de renouvellement musical tout en restant fidèle à ses principes de vie.

L’album, qui inclut également des morceaux comme « This Song », un hommage humoristique à la chanson « My Sweet Lord », et « Crackerbox Palace », reste un des plus accomplis de sa carrière solo. Si All Things Must Pass (1970) était l’album de la libération après les Beatles, Thirty Three & ⅓ incarne le moment où Harrison semble avoir trouvé une forme de sérénité musicale et personnelle. L’équilibre entre légèreté et introspection, entre divertissement et réflexion, que l’on retrouve dans « It’s What You Value », en fait un parfait condensé de l’esprit de cet album.

Une chanson à la portée intemporelle

Aujourd’hui, « It’s What You Value » peut apparaître comme une chanson quelque peu oubliée dans le riche répertoire de George Harrison. Pourtant, elle demeure l’une de ses compositions les plus abouties, tant sur le plan musical que philosophique. À travers cette chanson, Harrison nous rappelle que la véritable richesse ne réside pas dans les biens matériels, mais dans ce que nous choisissons de valoriser dans nos vies. Dans un monde où la course à la possession semble toujours aussi présente, ce message résonne plus que jamais.

La légèreté de la musique, la vivacité du rythme et l’ironie des paroles masquent à peine la profondeur de la réflexion qui traverse le morceau. Harrison, fidèle à lui-même, réussit à délivrer un message percutant tout en restant accessible et divertissant. « It’s What You Value » n’est pas seulement un morceau de plus dans la discographie de George Harrison, mais un véritable manifeste sur la manière de vivre dans un monde qui place souvent trop de valeur sur des choses superficielles.

Ainsi, au-delà de la simple anecdote de la Mercedes, « It’s What You Value » s’impose comme un témoignage essentiel de l’œuvre de Harrison, un moment de pure réflexion musicale et existentielle. Un clin d’œil à la fois léger et sérieux, dans lequel Harrison continue d’explorer les mystères de la vie et de la condition humaine avec la sagesse qu’il a acquise au fil des années.

Dans le cadre de l’album Thirty Three & ⅓, cette chanson s’inscrit comme l’un des morceaux les plus représentatifs de l’évolution musicale de Harrison après les Beatles. Elle est à la fois un reflet de ses préoccupations personnelles et une invitation à remettre en question nos propres valeurs, tout en nous offrant un moment de pur plaisir musical.


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