Noel Gallagher, admirateur assumé des Beatles, a pourtant qualifié John Lennon et Paul McCartney d’« arseholes ». Une sortie provocatrice en 2002 qui interroge sur la séparation entre l’œuvre et l’homme. Derrière l’insulte, un vrai respect musical et un héritier qui revendique le droit à l’irrévérence pour mieux honorer ses influences.
Dans l’imaginaire du rock britannique, Noel Gallagher occupe une place paradoxale : mélodiste héritier des Beatles, parangon d’un Britpop triomphant, mais aussi sniper à la langue bien pendue. Les punchlines ont souvent précédé la musique dans les années 1990 ; elles ont parfois survécu aux chansons. Au début des années 2000, alors que Oasis vit sa seconde moitié de carrière, Noel lâche une formule appelée à faire des vagues : « J’aime la musique de John Lennon, mais je pense qu’il était probablement l’un des plus grands arseholes à avoir jamais passé une guitare autour du cou. J’aime la musique de Paul McCartney, mais c’était un arsehole patenté – et il l’est toujours. »
La phrase choque, amuse, interroge. Vient‑elle d’un pur goût de la provocation ? traduit‑elle un réel ressentiment ? ou bien s’inscrit‑elle dans une posture publique huilée par une décennie de guerres médiatiques ? Pour éclairer cet instant, il faut replacer la sortie de Noel Gallagher dans son contexte esthétique, biographique et culturel : celui d’un fan absolu des Beatles qui n’a jamais caché leur influence, mais qui revendique, tout autant, le droit de séparer l’œuvre de la personne.
Sommaire
- Oasis après l’ivresse : un franc‑parler qui fait système
- Le contexte de la déclaration : séparer la musique de la personne
- Lennon et McCartney : figures humaines sous les statues
- Un fan absolu, malgré tout
- Pourquoi ce mot a‑t‑il tant choqué ?
- Les raisons souterraines : la gestion d’un groupe en miroir
- Lennon vu par Noel : l’ombre tutélaire et le goût du choc
- McCartney vu par Noel : le culte de la forme et l’accusation d’aseptisation
- Les Beatles comme matrice d’écriture pour Oasis
- La réception chez les fans des Beatles : entre offense et sourire
- Ce que la phrase dit de la pop britannique
- La nuance nécessaire : pas des monstres, des hommes
- Un moment de 2002 dans une carrière longue
- L’origine de la punchline : un entretien, une époque
- Oasis et les Beatles : une cartographie des échos
- Le Royaume‑Uni, la presse et l’art de la petite phrase
- Le débat « séparer l’art de l’artiste » à l’épreuve des idoles
- Les échos dans le camp Beatles
- Étude de cas : quand Oasis rejoue la « méthode McCartney »
- Étude de cas : quand l’énergie lennonienne affleure
- La mémoire qui trie : comment la punchline survit aux chansons
- Conclusion : l’héritier irrespectueux
- Épilogue : « arseholes » ? et alors ?
- Épilogue : « arseholes » ? et alors ?
Oasis après l’ivresse : un franc‑parler qui fait système
Au tournant du millénaire, Oasis n’est plus le météore insolent de Definitely Maybe ni la machine à hymnes de (What’s the Story) Morning Glory?. Le groupe a traversé une crise, changé de line‑up, et se réorganise autour de la stabilité d’un songwriting que Noel Gallagher veut remettre au centre. L’album Heathen Chemistry (2002) témoigne de ce repositionnement : retour à des formats plus directs, répartition plus ouverte des contributions, mais persistance d’un discours public tranchant, où Noel cultive un personnage mi‑provocateur mi‑pédagogue.
Dans cette persona, le franc‑parler n’est pas un accident : c’est une méthode. Il évalue les pairs, égratigne, ironise, souvent pour mieux définir le territoire d’Oasis. Il a moqué Blur au plus fort de la Britpop, éreinté Robbie Williams au tournant des années 2000, distribué des tacles à des artistes de variété comme Phil Collins ou à des figures clivantes comme Morrissey. Ses saillies fonctionnent comme des bornes : elles tracent ce que son groupe n’est pas, et ce qu’il entend incarner.
Le contexte de la déclaration : séparer la musique de la personne
Lorsque Noel Gallagher évoque John Lennon et Paul McCartney en des termes aussi violents, il n’abandonne pas l’admiration. Il la cadre. Son propos s’inscrit dans une idée simple : on peut aimer profondément une œuvre et trouver la personne détestable. Il le dit d’abord à propos de Liam Gallagher, qu’il respecte comme chanteur tout en le qualifiant d’« arsehole ». Cette ambivalence – affection et exaspération mêlées – il l’étend ensuite aux Beatles, ses idoles absolues.
Le mot « arsehole » – qui n’a pas d’exact équivalent en français – appartient à une rhétorique mancunienne qui mélange le panache et l’insolence. C’est un insulteur socialement acceptée dans certains milieux, un peu comme « sale con » en français familier, mais avec une part de camaraderie rugueuse. Appliqué à Lennon et McCartney, il vise moins la musique que des traits de caractère perçus ou supposés : égotisme, dureté, cynisme, et, plus largement, l’insupportable qu’un génie peut devenir dans la vie ordinaire.
Lennon et McCartney : figures humaines sous les statues
L’hagiographie a souvent lissé les angles. Or John Lennon et Paul McCartney ne furent pas des saints. Le premier a reconnu des comportements violents dans sa jeunesse, une cruauté verbale parfois désarmante, des positions politiques ou artistiques exprimées avec un cynisme qui a pu blesser. Le second, travailleur acharné, protecteur jaloux de son capital musical, a pu passer pour autoritaire, directif, soucieux du contrôle au point d’irriter ses partenaires. Dire cela ne retire rien à leur génie ; cela désacralise la relation que nous entretenons avec eux.
Quand Noel Gallagher lâche son « arsehole », il s’inscrit dans cette désacralisation. Il parle en professionnel qui sait, par expérience, ce que la pression, le succès, la gestion d’un groupe font aux caractères. Il sait aussi à quel point, dans la mythologie Beatles, les rôles ont figé des images : Lennon le rebelle, McCartney le mélo discipliné. Les deux silhouettes, à force d’être reproduites, ont laissé dans l’ombre des angles morts humains qu’un mancunien goguenard se permet de pointer d’un mot.
Un fan absolu, malgré tout
Il serait pourtant absurde d’en conclure que Noel Gallagher méprise les Beatles. Toute sa grammaire d’auteur en porte l’empreinte : la noblesse des mélodies, l’art de la modulation franche, l’attrait pour les ponts qui ouvrent l’espace, la science des refrains incrustés dans la mémoire. Son écriture cite parfois John Lennon (« Don’t Look Back in Anger » porte l’ombre d’Imagine), salue la clarté harmonique chère à Paul McCartney, assume une dévotion à Sgt. Pepper’s et à l’exigence d’Abbey Road. Les clins d’œil se font tantôt discrets, tantôt assumés. C’est sa manière de converser avec ses héros.
Dès lors, l’insulte tient surtout de la thèse : séparer l’homme de l’œuvre pour s’en faire un aliment plutôt qu’un fétiche. Si Oasis a pu, durant les années Cool Britannia, se présenter comme l’héritier naturel de la lignée Beatles, c’est parce que Noel a systématiquement désidéalisé le modèle pour en tirer des procédés, pas des postures. La vénération était musicale, non dévote.
Pourquoi ce mot a‑t‑il tant choqué ?
D’abord, parce qu’il touche à une icône nationale. Au Royaume‑Uni, The Beatles ne sont pas seulement un groupe : ce sont des monuments. Les attaquer, fût‑ce pour lustrer un débat sur la séparation œuvre/personne, c’est heurter un patrimoine affectif. Ensuite, parce que Noel Gallagher n’est pas un commentateur académique : c’est un pair, un héritier. Quand il dit « arsehole », l’écho se répercute dans la même cathédrale où résonnent ses propres chansons.
Enfin, parce que la sortie survient à une période où Oasis revendique, plus que jamais, sa maturité. On attend de Noel un discours de bâtisseur, pas une saillie de hooligan. La disjonction entre cette attente et la phrase crée un frisson médiatique. Ce décalage fait événement ; l’événement devient citation ; la citation survit à son contexte.
Les raisons souterraines : la gestion d’un groupe en miroir
Il est tentant de lire dans l’attaque un miroir tendu au duo Lennon‑McCartney. Noel et Liam rejouent, à leur manière, la comédie sérieuse du duo aux tensions créatives. L’un écrit, organise, oriente ; l’autre incarne, focalise, exacerbe. Les frictions, chez Oasis, rappellent par éclairs celles des Beatles de la fin : désaccords sur les directions, luttes de leadership, divergences de tempérament. Dans cette perspective, traiter Lennon et McCartney d’« arseholes », c’est aussi s’absoudre de ses propres excès en rappelant que même les génies ne furent pas de tout repos.
Le mot garde alors une fonction défensive : Noel Gallagher dédramatise ses propres démêlés en les indexant à des grands anciens. S’il est possible d’admirer Lennon et McCartney malgré ce qu’ils furent « comme types », alors on peut demander au public d’aimer Oasis malgré ses psychodrames.
Lennon vu par Noel : l’ombre tutélaire et le goût du choc
La part lennonienne de Noel Gallagher tient à une économie de moyens et à une virulence d’attaque. John Lennon, c’est la rudesse assumée, la phrase qui tape, le chœur qui devient slogan, l’accord plaqué comme un coup de poing. Noel a souvent loué cette efficacité. Mais il sait aussi ce qu’elle doit à un caractère rugueux, capable de démolir un proche par une vanne assassine, de rompre brutalement, de choquer pour créer. De là à dire « arsehole », il n’y a qu’un pas, que le Mancunien franchit sans se retourner.
Cette ambivalence irrigue des titres comme « Bring It On Down », « Cigarettes & Alcohol » ou « Supersonic », où l’urgence prime. L’héritage de Lennon y est palpable, mais débarrassé de sa pose pour devenir un outil. Le Lennon que Noel admire n’est pas un modèle moral ; c’est un principe d’énergie. D’où la liberté de le rabaisser par un mot, comme on taquine un maître que l’on connaît trop bien.
McCartney vu par Noel : le culte de la forme et l’accusation d’aseptisation
Avec Paul McCartney, l’affaire est plus subtile. Noel Gallagher a souvent reconnus sa dette envers l’architecte des mélodies pop parfaites, l’homme des ponts modulants, des basses chantantes, de la mise en scène formelle la plus élégante. Mais il a aussi, parfois, laissé entendre que cette perfection peut tourner à la préciosité. L’« arsehole » vise alors le contrôle jaloux, la gestion de carrière hyper‑consciente, une posture professionnelle qui peut passer pour froidement calculée.
Ce procès n’est pas neuf : depuis la fin des Beatles, McCartney traîne l’image d’un stratège de la mélodie qui ne laisse rien au hasard. Noel, qui aime écrire vite, capturer l’étincelle, se méfie naturellement de ce qui ressemble à un travail d’orfèvre sans risque. L’« arsehole » condense ce soupçon : derrière la virtuosité, il y aurait une attitude parfois insupportable.
Les Beatles comme matrice d’écriture pour Oasis
Il suffit pourtant d’écouter Oasis pour mesurer combien Noel Gallagher a absorbé et transformé la leçon Beatles. La progression en quatre accords qui se déploie en refrain, la cadence plagale qui ouvre un horizon, le pont comme changement d’échelle, la voix doublée qui épaissit la mélodie : tout cela vient d’une grammaire dont Lennon et McCartney furent les codificateurs. Chez Oasis, ces recettes sont musclées, électrifiées, mancunisées. Le fond demeure : le chant est roi, la mélodie doit porter au‑delà du brouhaha.
Ce transfert explique la vigueur des réactions quand Noel attaque. On voudrait qu’un héritier soit pieux. Lui choisit d’être lucide, au risque d’être grossier. Ce réalisme traverse d’ailleurs ses déclarations sur d’autres artistes : il loue The Jam, The Smiths, The Stone Roses, The Kinks, tout en pointant, chez chacun, une face agaçante. C’est, dit‑il en substance, le prix de la création au Royaume‑Uni : un certain caractère, pas toujours aimable.
La réception chez les fans des Beatles : entre offense et sourire
Chez les beatlemaniacs, la formule « arsehole » fait l’effet d’une piqûre. Elle réactive des débats anciens : faut‑il excuser les angles morts de Lennon pour l’audace de sa musique ? faut‑il minorer le sens du contrôle de McCartney parce qu’il a donné quelques‑unes des chansons les plus aimées du siècle ? Le fan oscille entre filiation et protection. Il sait que Noel Gallagher est un allié musical ; il le trouve ingrat comme commentateur.
Pourtant, une partie du public sourit. La culture britannique aime la saillie et la joute. Elle accepte qu’un artiste taille ses aînés comme on tape la discute au pub. La phrase, à ce titre, appartient autant au stand‑up national qu’à l’histoire de la pop. On peut la déplorer sans en faire un sacrilège.
Ce que la phrase dit de la pop britannique
Il y a, dans ce « arsehole », quelque chose de la constitution non écrite de la pop anglaise. Les héritiers y dialoguent avec les ancêtres à coups de révérences et de coups de coude. Nul ne grandit dans le silence : on se positionne. Noel Gallagher a toujours préféré le déclaratif au sous‑entendu. Il affirme ses amours (les Beatles, The Kinks, The Jam), ses répulsions (la variété aseptisée, la pop « fabriquée »), et recourt à des formules qui, même brutales, structurent le débat.
Dans ce jeu, Lennon et McCartney demeurent les pôles. En choquant leur mémoire, Noel rappelle que l’héritage n’est pas un autel. Il se travaille, se conteste, se rediscute. Les Beatles ont eux‑mêmes déboulonné des statues, y compris les leurs. La tradition la plus fidèle est souvent la plus insolente.
La nuance nécessaire : pas des monstres, des hommes
L’auteur de la sortie reconnaît d’ailleurs que les Beatles n’étaient pas des monstres. Ils ont, pour la plupart, reconnu et corrigé leurs travers. John Lennon, confronté à ses démons, a tenté des amendes morales. Paul McCartney a montré, au fil de sa longévité, une curiosité infatigable, un penchant pour la transmission qui contredit l’idée d’un égoïste incurable. On peut pointer ce qui agace chez eux sans réduire des destins aussi denses à un adjectif lapidaire.
Reste que la formule a le mérite de déclencher une discussion. Que voulons‑nous hériter des Beatles ? le style ? l’éthique ? la tenue ? l’insolence ? Noel Gallagher répond à sa manière : tout, sauf l’aura sacralisée. Il garde la boîte à outils, renvoie au vestiaire la sanctification.
Un moment de 2002 dans une carrière longue
Replaçons, pour finir, la phrase dans le fil d’une carrière. En 2002, Oasis veut prouver qu’il n’est pas une relique du britpop. Noel protège sa légitimité en jouant sur deux tableaux : revenir à l’écriture d’hymnes et renforcer la ligne de son personnage public. La provocation sur Lennon et McCartney coche la deuxième case. Mais les chansons de Heathen Chemistry – « Stop Crying Your Heart Out », « The Hindu Times », « Little by Little » – prouvent la première. Le fanfaron n’a jamais cessé d’être un artisan.
Au fil des années, Noel Gallagher modulera ses jugements, dira plus souvent son amour des Beatles que son irritation face à leurs personnalités. Il continuera pourtant d’user de la provocation comme d’un piment. C’est son idiome. On peut l’y prendre en défaut, le trouver lassant ; on ne peut pas lui dénier la cohérence d’un langage.
L’origine de la punchline : un entretien, une époque
Pour comprendre d’où vient exactement la formule, il faut ré‑écouter le Noel Gallagher de l’ère Heathen Chemistry. Le guitariste‑auteur commente alors, sans filtre, sa méthode : aimer des chansons, détester parfois ceux qui les signent, et assumer la coexistence des deux sentiments. La phrase sur Lennon et McCartney est prononcée au détour d’un développement sur Liam : « je peux séparer la musique de la personne ». L’« arsehole », d’abord appliqué au frère, déborde ensuite vers les Beatles – signe qu’à ses yeux, la règle est générale.
Cette bascule est typique de la rhétorique Gallagher : on part d’un cas personnel, on élargit à la tradition pour se légitimer (« si même Lennon et McCartney étaient pénibles à vivre, qu’on me pardonne de l’être parfois »), puis on revient au présent en fixant un cap esthétique. On est en 2002 : le feu de la Britpop est retombé, l’heure est à la survie des grands récits. Noel choisit de durcir sa signature publique pour maintenir Oasis au centre du récit.
Oasis et les Beatles : une cartographie des échos
La relation ne se résume pas à une insulte. Elle se joue surtout dans les chansons. On peut tracer, sans forcer, une cartographie des échos entre Oasis et les Beatles :
– La tentation de l’hymne à progression classique qui s’ouvre en refrain triomphant rappelle la poétique McCartney (le pont comme agrandissement d’échelle, l’art de la cadence lumineuse).
– Les montées vers l’incantation, l’usage du mot simple, la déclaration pure (“tonight I’m a rock’n’roll star”, “maybe”) convoquent l’énergie Lennon.
– Le goût de la référence interne (le mot, l’image qui rappelle une autre chanson), signe d’une mémoire pop assumée, appartient à une tradition beatlesienne de l’autocitation.
– Enfin, la croyance dans la basse comme instrument mélodique — science maccartnienne par excellence — est partout dans le jeu de Noel quand il reprend la quatre cordes en studio, et dans la façon dont il écrit pour la basse de Guigsy puis de Andy Bell.
Évidemment, Oasis n’est pas un clone : le groupe muscle le tempo, épaissit les guitares, durcit le son pour parler à une Angleterre post‑industrielle. Mais la charpente, elle, porte la marque Beatles.
Le Royaume‑Uni, la presse et l’art de la petite phrase
Si la formule a circulé au‑delà des cercles d’initiés, c’est aussi parce que la presse britannique sait mettre en scène ce genre de sentence. La citation choc structure un article, crée un titre, fait réagir les lecteurs. Elle donne aux fans une matière à débat et aux adversaires un motif de moquerie. Noel Gallagher, qui a grandi avec cette presse (et s’en est nourri), joue le jeu. Il sait que chaque pique contre une icône prolongera la durée de vie d’une interview.
La culture du pub irrigue cette scène médiatique : on discute, on exagère, on surjoue la mauvaise foi autant que la bonne. C’est une chorégraphie que public et artistes partagent depuis des décennies. Les Beatles n’y échappaient pas ; Oasis a perfectionné le style.
Le débat « séparer l’art de l’artiste » à l’épreuve des idoles
En convoquant Lennon et McCartney, Noel transplante un débat philosophique dans un terrain pop. La question : peut‑on – doit‑on – distinguer la valeur d’une œuvre de la moralité de celui qui l’a faite ? La réponse de Noel est pragmatique : oui, sinon on ne joue plus de musique. Le rock est rempli de talents aux ego acérés, de génies peu aimables. Faudrait‑il brûler les disques parce que leurs auteurs furent, un temps, des « arseholes » ? Sa phrase est une provocation, mais elle porte une thèse.
Dans le cas des Beatles, cette distinction est plus précaire tant leur image publique s’est mêlée à l’intimité de millions de gens. On aime McCartney comme une présence quotidienne, on parle de Lennon au présent. L’insulte bouscule cette proximité fictive, et révèle, peut‑être, une fragilité de notre culte : nous tenons à nos héros comme à des amis. Noel rappelle qu’ils ne le sont pas.
Les échos dans le camp Beatles
S’il est évidemment vain d’imaginer Paul McCartney répondre à ce type de pique, on sait que l’ancien Beatle a souvent joué avec les images d’héritage. Il a tancé, à l’occasion, les groupes qui se présentaient comme les nouveaux Beatles, tout en se disant flatté de les voir revendiquer cette lignée. De son côté, Noel a continué, au fil des années, à rendre hommage à Sgt. Pepper’s et à l’architecture d’Abbey Road, signe que la musique prime, quoi qu’il dise, sur la phrase.
La relation est donc asymétrique : l’héritier parle trop, le patriarche sourit et compose. Mais elle fonctionne : chaque outrance de Noel réactive l’attention pour les Beatles, chaque sortie de McCartney sur les jeunes groupes lui renvoie le miroir de sa postérité.
Étude de cas : quand Oasis rejoue la « méthode McCartney »
Prenons un exemple d’écriture chez Noel Gallagher. Sa façon de bâtir un refrain sur un enchaînement harmonique simple puis d’y ajouter une hauteur inattendue par un pont modulant – procédé que McCartney affectionne depuis « If I Fell » jusqu’à « Here, There and Everywhere » – se retrouve dans nombre de titres d’Oasis. On y entend l’efficacité de la conduite mélodique, la ligne de basse qui chante sous la voix, la mise en scène par chœurs en tierces.
Le résultat n’est pas une copie, mais une mise à l’échelle : Noel écrit pour des stades, là où Paul pensait souvent pour des salons devenus stades par l’amplification. Le dialogue est là : un artisanat commun, des contextes différents.
Étude de cas : quand l’énergie lennonienne affleure
A l’inverse, la franchise hargneuse de John Lennon s’entend dans la déclamation de certaines lyrics de Noel, dans la façon de choisir un mot‑totem et de le marteler. La simplicité assumée devient vertu : peu d’images, peu de fioritures, un cadre harmonique serré. C’est la même éthique qui nourrit des morceaux comme « I Want You (She’s So Heavy) » : dire l’obsession sans l’embaumer.
Chez Oasis, cette éthique prend la couleur d’une classe ouvrière fière, d’un Nord qui préfère la déclaration à l’insinuation. Inutile, donc, de s’étonner qu’un tel auteur qualifie parfois un génie d’« arsehole » : dans sa langue, le mot, violent, est aussi une familiarité rugueuse.
La mémoire qui trie : comment la punchline survit aux chansons
Il y a une injustice dans la façon dont l’histoire retient les petites phrases. Elles sont courtes, recyclables, faites pour nos périphériques d’aujourd’hui. Une interview disparue dans un magazine de 2002 se résume à une citation qui, sortie de son paragraphe, devient un totem. Elle circule, perd son nuancier, grossit.
C’est le destin de l’« arsehole ». Il survivra peut‑être plus longtemps, dans la mémoire web, que bien des développements plus intéressants tenus le même jour. Il appartient alors aux médias spécialisés – et à des titres comme Yellow‑Sub.net – de remettre la phrase dans son écrin : un discours sur la séparation œuvre/personne, prononcé par un fan qui aime autant provoquer que composer.
Conclusion : l’héritier irrespectueux
Noel Gallagher aura résumé, en une poignée de mots, tout le paradoxe de sa relation aux Beatles : dévotion musicale, irrespect verbal. En traitant John Lennon et Paul McCartney d’« arseholes », il n’a pas nié leur génie ; il a rappelé qu’on peut aimer une œuvre sans saintifier son auteur. Dans une culture où les héritages se disputent autant qu’ils se célèbrent, ce geste a presque valeur de rite.
Pour Yellow‑Sub.net, le fait mérite d’être retenu pour ce qu’il dit de la pérennité des Beatles : si l’on continue de discuter leur caractère, c’est que leur musique demeure la boussole. Et s’il faut, pour la défendre, accepter l’irrévérence de leurs plus fervents héritiers, la cause est peut‑être, au fond, gagnée.
Épilogue : « arseholes » ? et alors ?
Au terme de ce parcours, on peut sourire : la hargne de Noel Gallagher ne défait rien. Elle prolonge le débat, aiguise notre écoute, repositionne l’adulation au bon endroit : dans les partitions, pas sur les piédestaux. Si les Beatles ont appris quelque chose à leurs héritiers, c’est bien cela : oser. Oser la forme, oser la phrase, oser l’ironie. L’« arsehole » de Noel n’est pas un verdict ; c’est un rappel à la liberté.
: l’héritier irrespectueux
Noel Gallagher aura résumé, en une poignée de mots, tout le paradoxe de sa relation aux Beatles : dévotion musicale, irrespect verbal. En traitant John Lennon et Paul McCartney d’« arseholes », il n’a pas nié leur génie ; il a rappelé qu’on peut aimer une œuvre sans saintifier son auteur. Dans une culture où les héritages se disputent autant qu’ils se célèbrent, ce geste a presque valeur de rite.
Pour Yellow‑Sub.net, le fait mérite d’être retenu pour ce qu’il dit de la pérénnité des Beatles : si l’on continue de discuter leur caractère, c’est que leur musique demeure la boussole. Et s’il faut, pour la défendre, accepter l’irrévérence de leurs plus fervents héritiers, la cause est peut‑être, au fond, gagnée.
Épilogue : « arseholes » ? et alors ?
Au terme de ce parcours, on peut sourire : la hargne de Noel Gallagher ne défait rien. Elle prolonge le débat, aiguise notre écoute, repositionne l’adulation au bon endroit : dans les partitions, pas sur les piédestaux. Si les Beatles ont appris quelque chose à leurs héritiers, c’est bien cela : oser. Oser la forme, oser la phrase, oser l’ironie. L’« arsehole » de Noel n’est pas un verdict ; c’est un rappel à la liberté.
