J’ai entendu parler de l’écrivaine sud-coréenne Han Kang (née en 1970) pour la première fois en 2024, lorsqu’elle a reçu le prix Nobel de littérature. Puis mon amie Pascale m’a conseillé son roman « La Végétarienne » qu’elle venait juste de lire et, intéressée, je le lui ai emprunté.
« La Végétarienne » est le dixième roman de son auteure.
Roman en trois parties, avec trois narrateurs successifs, il nous relate le parcours de vie de Yonghye, une jeune femme d’apparence banale qui, soudainement, ne souhaite plus manger de viande parce qu’elle fait toutes les nuits des rêves sanglants. Son mari, le premier narrateur, qui a épousé Yonghye justement pour sa banalité, assiste au changement progressif de sa femme avec consternation.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Le livre de poche
Année de publication initiale en Corée : 2007,(pour cette édition) 2015
Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et par Jacques Batilliot
Lauréat du Prix international booker
Nombre de pages : 212
Mon avis
C’est un roman assez dérangeant ou en tout cas impressionnant, troublant. Composé de trois parties, il nous montre l’évolution désolante d’une femme qui perd peu à peu ses repères, une femme qui bascule dans la folie. Dans la première partie, nous pensons qu’elle est seulement un peu étrange, à parler sans cesse de ses rêves et à exhiber ses mamelons à toute occasion. Puis son déséquilibre paraît de plus en plus net, dans les deux parties suivantes. La nature est un thème très important et même essentiel d’un bout à l’autre du roman. Yonghye nous donne le sentiment d’être une femme en quête de nature, proche des végétaux : elle devient végétarienne et elle recherche la présence des arbres. Quand son beau-frère vient peindre sur son corps des grandes fleurs colorées, elle semble soudain trouver une forme d’épanouissement, elle se laisse dénuder sans ressentir aucune gêne. D’une manière générale, la nudité semble lui convenir, comme si les vêtements étaient les marques d’une civilisation trop étouffante, aliénante.
L’ambiance de ce roman n’est pas sans évoquer certains livres de Yoko Ogawa, en particulier ses courts romans ou novellas des années 90. Par exemple, la relation ambiguë entre Yonghye et sa sœur, marquée par une nostalgie de l’enfance partagée autant que par la rivalité et par un certain dégoût mutuel, m’a beaucoup fait penser à « La Grossesse » de Yoko Ogawa.
Un autre livre asiatique auquel « La Végétarienne » peut aussi faire penser est « Mariage contre nature » (2017) de Yukiko Motoya, par le mélange étonnant et séduisant entre amour, végétal, féminité, étrangeté, critique de la masculinité traditionnelle.
On peut considérer Yonghye soit comme une victime de son entourage soit comme une victime d’elle-même, une femme qui s’autodétruit, mais sans doute est-elle les deux en même temps. Et il est difficile pour le lecteur de voir qu’une femme aussi fragile et presque sans défense, se fait ainsi malmener par tout le monde, sans que jamais personne ne l’aide…
La troisième partie de « La Végétarienne » se passe en hôpital psychiatrique et je l’ai trouvée dure mais elle recèle une certaine beauté malgré cette dureté. Je craignais une fin très dramatique pendant tout ce dernier chapitre et, heureusement, ça n’a pas été le cas : on reste plutôt sur un doute. Ou disons que chaque lecteur pourra interpréter cette fin selon ses attentes et son tempérament, optimiste ou pas.
Un beau livre, très fort, sans rien de convenu ou de prévisible. Littérairement formidable.
Un extrait page 32-33
Puis, de façon plus indiscrète, elle lui a demandé :
– Et vous, pourquoi suivez-vous un régime végétarien ? Pour des raisons diététiques ? Ou religieuses ?
– Non.
Impassible, mon épouse s’est mise à parler comme si elle n’avait pas compris la nature de la soirée. J’ai eu soudain la chair de poule, pressentant la suite de son discours.
– J’ai fait un rêve…
Je lui ai immédiatement coupé la parole :
– Ma femme a longtemps souffert de maux d’estomac. Cela l’empêchait d’avoir un sommeil profond. Un médecin traditionnel lui a conseillé de supprimer la viande et ça va beaucoup mieux depuis.
Tout le monde a alors hoché la tête.
– Eh bien, tant mieux. Je ne me suis jamais mise à table avec un authentique végétarien, mais ça doit être terrible de manger avec une personne qui vous regarde avec horreur consommer de la viande ! Quand on suit un régime végétarien pour des raisons d’ordre psychologique, je suppose qu’on éprouve de la répulsion pour le régime carné, n’est-ce pas ?
Quelqu’un a alors lancé :
– C’est sûrement le genre d’impression qu’on endure quand une femme vous regarde comme si vous étiez une bête pendant que vous vous régalez d’un poulpe qui remue encore et que vous enroulez autour de vos baguettes !
L’assistance a éclaté de rire et j’ai fait de même. Mais j’étais conscient du fait que ma femme, elle, ne riait pas. Que, sans prêter attention aux propos qui s’échangeaient, elle fixait les bouches luisantes d’huile de sésame. Que ça mettait tout le monde mal à l’aise.
