Couverture chez Garnier Flammarion
Pour commémorer cette date du 11 novembre, je vous propose la lecture de trois poèmes d’Apollinaire extraits de son célèbre recueil Calligrammes. Ecrits pendant la guerre 14-18, tandis que le poète était au front, une grande partie des poèmes de ce livre offrent des aperçus de la vie dans les tranchées, des sentiments qui animaient les combattants, mêlés de nostalgie et de rêveries amoureuses consolantes.
J’ai lu dans la préface que ce recueil avait été extrêmement mal reçu au moment de sa parution – en particulier par André Breton – car on reprochait à Apollinaire d’enjoliver la guerre, de la présenter sous un jour presque festif, en oubliant toutes les horreurs qui ont eu lieu. Et en effet, à maintes reprises, le poète semble s’extasier sur les explosions des bombes comme si c’était des feux d’artifices, il compare les obus à des seins excitants, etc. Mais on peut penser que son regard de poète savait métamorphoser les réalités les plus atroces en féeries ludiques, « changer la boue en or », selon l’expression baudelairienne. Peut-être aussi que cet embellissement des événements lui était nécessaire, en tant que combattant, pour ne pas se laisser démoraliser, comme une méthode de survie.
Ce recueil sait mêler des formes poétiques très éclectiques, des humeurs variées ; il montre une inventivité assez stupéfiante, un élan vital qui contraste avec le contexte terrible de la grande guerre.
Quatrième de couverture
Sept mois avant sa mort, Apollinaire publie des poèmes « de la paix et de la guerre » écrits de 1913 à 1916 sous le titre Calligrammes. Ce néologisme, qu’il forge à partir des mots « calligraphie » et « idéogramme », annonce un mode d’expression original : le poème-dessin qui allie jeu du langage et jeu de formes. Les mots dessinent ici un cigare, là une montre ou une colombe, et traversent la page sous forme de gouttes de pluie ou de trains partant pour les champs de bataille de la Première Guerre mondiale…
Car Apollinaire a en partie composé ses Calligrammes au front, pour ses correspondantes aimées, Lou et Madeleine. S’il a pu se nourrir du spectacle de la guerre, c’était pour mieux la transfigurer. Et c’est aussi pour continuer de croire en l’avenir qu’il a osé, sous le fracas des bombes, cette étonnante synthèse de plusieurs arts.
(Source : Editions Flammarion)
Notule sur le poète
Guillaume Apollinaire (1880 – 1918). Issu du symbolisme, il publia ses premiers poèmes en 1903 et devint, dès la publication d’Alcools, en 1913, le chef de file de la poésie française moderne.
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(Page 181)
Carte postale
Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été
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(Page 159)
Exercice
Vers un village de l’arrière
S’en allaient quatre bombardiers
Ils étaient couverts de poussière
Depuis la tête jusqu’aux pieds
Ils regardaient la vaste plaine
En parlant entre eux du passé
Et ne se retournaient qu’à peine
Quand un obus avait toussé
Tous quatre de la classe seize
Parlaient d’antan non d’avenir
Ainsi se prolongeait l’ascèse
Qui les exerçait à mourir
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(Page 103)
Ombre
Vous voilà de nouveau près de moi
Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre
L’olive du temps
Souvenirs qui n’en faites plus qu’un
Comme cent fourrures ne font qu’un manteau
Comme ces milliers de blessures ne font qu’un article de journal
Apparence impalpable et sombre qui avez pris
La forme changeante de mon ombre
Un Indien à l’affût pendant l’éternité
Ombre vous rampez près de moi
Mais vous ne m’entendez plus
Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante
Tandis que moi je vous entends je vous vois encore
Destinées
Ombre multiple que le soleil vous garde
Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter
Et qui dansez au soleil sans faire de poussière
Ombre encre du soleil
Ecriture de ma lumière
Caisson de regrets
Un dieu qui s’humilie.
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Cœur, couronne et miroir

