Magazine Culture

Episode 12 : Get Back : retour aux bases

Publié le 01 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1969, Paul McCartney propose aux Beatles un retour aux sources avec un album sans artifices, filmé pour un documentaire. Mais tensions et désaccords minent le projet, poussant George Harrison à quitter brièvement le groupe. L’album « Get Back » est abandonné, mais son concept influence la pochette des compilations de 1973. Finalement, les Beatles se tournent vers la production sophistiquée d' »Abbey Road », leur dernier chef-d’œuvre.


Après les disputes et les sessions chaotiques du White Album, McCartney estime que la cohésion des Beatles s’est perdue au fil des années car ils ne jouent plus ensemble en live, et car ils utilisent le studio non pas pour enregistrer des performances ensemble, mais pour produire des chansons de plus en plus complexes, composées de morceaux joués indépendamment par chaque Beatle. Il pense que la meilleure façon d’améliorer les relations du groupe et de raviver son enthousiasme serait de produire ensemble un album ou ils joueraient du rock n’ roll brut, sans user des innombrables techniques de studio qui ont prédominé pendant les trois dernières années. L’idée d’un album dépouillé d’artifices reflétait l’approche “retour aux sources” (back-to-basics) de plusieurs musiciens rock vers la fin de 1968, qui souhaitaient retourner aux bases du rock, en réaction contre les influences psychédéliques qui dominaient la musique populaire durant les deux dernières années. Des albums qui suivaient cette esthétique back-to-basics se proliféraient autour des Beatles, tels queJohn Wesley Harding(1967) de Bob Dylan,Beggars Banquet(1968) des Rolling Stones,Sweetheart of the Rodeo(1969) de The Byrds, Liege & Lief(1969) de Fairport Convention, etMusic from Big Pink(1968) de The Band. Lennon soutient la décision de McCartney pour des raisons esthétiques : en s’éloignant des fleurs psychédéliques de Sgt. Pepper, il souhaite déclarer que l’art n’a pas besoin d’être complexe pour communiquer les idées et les sentiments les plus profonds, qui peuvent être exprimés directement, sans artifices. “On était devenus un peu prétentieux” dit-il de la période Pepper, “Comme tout le monde, nous avions eu notre phase, et on fait maintenant ce changement pour essayer d’être plus naturels”. Se mettre “à nu” semblait être la solution pour briser le “mythe messianique” du psychédélisme.

Par ailleurs, un contrat avec United Artists oblige les Beatles à apparaître dans un dernier film, à une époque où ils n’ont pas la moindre envie de jouer la comédie. McCartney trouve alors une solution à ces deux problématiques : un projet d’album dont le principe est de jouer en live comme un vrai groupe de rock, où les retouches, overdubs et artifices sont interdits, et dont le processus serait filmé en parallèle, pour remplir le contrat avec United Artists.

Le groupe a cependant beaucoup de mal à se mettre d’accord sur les tenants et les aboutissants du projet : est ce pour une émission télévisée, un documentaire montrant le processus créatif menant à la publication d’un album, ou des répétitions pour un concert? Malgré l’absence d’une direction précise pour le projet, le groupe s’installe avec l’équipe de tournage le 2 Janvier 1969 dans les studios de Twickenham, où ils avaient précédemment tourné des scènes pourA Hard Day’s Night et Help!

Les répétitions des Beatles débutent sous les caméras du réalisateur Michael Lindsay-Hogg. Il est chargé de documenter les préparatifs du groupe pour un projet qui porte le nom deGet Back. Très vite, le projet tourne mal. L’aigreur et les tensions qui s’étaient mises en place durant les sessions d’enregistrement du White Album reprennent peu après le début des répétitions. Lennon se montre de moins en moins intéressé par le groupe et préfère passer du temps et produire de la musique avec sa future femme Yoko Ono, tandis que McCartney se montre trop dominateur, ce qui exaspère parfois les autres. Excédé par les disputes qui éclatent sous l’œil des caméras, George Harrison quitte les studios le 10 Janvier. Il retournera quinze jours plus tard, sous conditions : il n’est plus question d’envisager un concert en fin de tournage, ni une émission télévisée, mais simplement de filmer le groupe en train de préparer et enregistrer son nouvel album. De plus, les Beatles décident de quitter les studios inadaptés de Twickenham pour ceux de leur compagnie Apple Corps, au 3 Saville Row.

Harrison invite le claviériste américain Billy Preston à participer aux sessions d’enregistrement, ce qui pousse les Beatles à mieux se conduire entre eux. McCartney invite le producteur et ingénieur Glyn Johns à contribuer à l’enregistrement, sans clairement définir son rôle. Après l’enregistrement des chansons de l’album, les Beatles choisissent de conclure le tournage du film avec un concert privé joué sur le toit de l’immeuble d’Apple le 30 Janvier 1969, accompagnés de Billy Preston. C’est la dernière fois que les Beatles se produisent ensemble.

Une première tentative de mixage de la part de Glyn Johns est rejetée par les Beatles le 28 Mai. La sortie de l’album est repoussée à Septembre pour coïncider avec la sortie du film. En Septembre, les Beatles décident de repousser encore une fois la sortie de l’album, car ils souhaitent sortir l’albumAbbey Road qu’ils ont enregistré entretemps. En Décembre, les Beatles rejettent une nouvelle tentative de mixage de Glyn Johns, jugeant le son trop pauvre, et l’album est ajourné.

Cependant, une pochette est conçue pour le projet d’albumGet Back, qui ne verra jamais le jour. Les Beatles commandent au photographe Angus McBean le même cliché qu’il avait pris pour leur première pochette,Please Please Me (1963) sur la cage d’escalier d’EMI. La composition identique, juxtaposée avec le titre Get Back(“retourner”) est une affirmation visuelle de la volonté du groupe de retourner aux bases, à la simplicité et à l’honnêteté de l’enregistrement. Leur premier albumPlease Please Me avait été enregistré par les quatre Beatles jouant ensemble sur leurs instruments respectifs, sans aucun artifice lié à la technologie du studio. Malgré l’échec du projet Get Back, la nouvelle photo d’Angus McBean sera utilisée avec la photo originale de 1963 à la manière des photos publicitaires “avant et après” pour les albums-compilationsThe Beatles/1962-1966 (connu sous le nomThe Red Album) et The Beatles 1967-1970 (connu sous le nomT he Blue Album), sortis en 1973. Grâce à la juxtaposition des deux images, la cage d’escalier elle-même devint un monument. Tous les artistes fraichement signés par EMI ont toujours voulu se faire photographier dans la cage d’escalier, et celle-ci fut soigneusement démontée puis transportée vers le nouveau site d’EMI lorsque la maison de disques emménage sur Brook Green en 1995.

La pochette conçue pourGet Back introduit une notion importante dans la création visuelle des Beatles durant cette période, qui sera davantage mise en évidence dans la pochette de leur albumAbbey Road: la construction d’une image emblématique qui acquiert un statut symbolique. Dans son article “What is an iconic image ?”, Evie Salmon définit l’image emblématique (iconic image) comme une image qui ressemble à l’objet qu’elle représente, plutôt qu’une image qui le symbolise. Elle communique une impression directe de l’objet qu’elle saisit. Mais elle possède cependant une implication culturelle : elle décrit une personne, une action ou un objet qui porte un sens évident, tout en se référant à une autre idée qui est moins évidente, mais sans doute plus significative. Cette qualité allusive se réfère à la théorie de Roland Barthes sur le “mythe” ou signe mythologique. Dans le mythe – qui est un système de communication lié à une certaine société dans un moment précis de son histoire – le signe n’est pas uniquement composé de la double articulation signifiant et signifié. Dans le signe mythologique, à la relation signifiant/signifié s’ajoute un troisième terme, qui est la signification. Le mythe a une “double fonction : il désigne et il notifie, il fait comprendre et il impose”.

En se référant à l’idée de la première pochette de 1963, qui est désormais une image connue dans la culture populaire et associée au début de la carrière des Beatles, la pochette deGet Backporte une signification qui va au delà de l’image elle-même et acquiert la qualité de “mythe” suggérée par Barthes. De plus, à cause de l’impact qu’elle crée en incitant de nouveaux artistes à se photographier dans la même situation, la photo n’est ici pas uniquement un moyen de saisir le caractère emblématique de l’objet, mais aussi de le générer et le perpétuer. A cet égard, la photographie deGet Back et les photographies emblématiques dans un sens plus général ont la capacité de construire des “objets d’adoration”.

Suivant leur tentative désastreuse de produire un album dépouillé de manipulations technologiques, les Beatles feront de leur prochain album un “retour emphatique à la production”. Dans les mots de George Martin,Abbey Roadétait une tentative consciente par les Beatles de “retourner à la manière Pepper”et son esthétique d’artifice inspiré, de retourner à ce qu’ils connaissaient le mieux.


A propos de l’auteur de cet article :Cet article est issu du mémoire de Master 1 d’Histoire de l’Art, rédigé par Nour Tohmé. Il est reproduit ici avec son aimable autorisation. Nour Tohme, illustratrice libanaise, dessine avec humour et talent, toute une série de compositions liées à la musique et à la Pop Culture. Nous ne pouvons que vous recommander de découvrir son oeuvre sur son site officiel.


Retour à La Une de Logo Paperblog