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Richard Wright : L'homme qui vivait sous terre

Par Gangoueus @lareus
Richard Wright L'homme vivait sous terre

Faut-il écrire un pavé pour être au plus près de la condition d'un peuple ? Le livre à 2€, L'homme qui vivait sous terre, comprenant 128 pages, dont le titre original en anglais The man who lived underground de l'écrivain américain Richard Wright me donne une réponse : Non ! J'ai lu Native son. J'ai lu Black Boy. Deux claques. Des textes qui m'ont marqué en tant que lecteur. Il m'arrive de considérer non nécessaire de relire un auteur dont on a touché le Graal. Le meilleur de ce qu'il a pu produire, pour rester sur la meilleure sensation possible. Particulièrement quand l'écrivain ne diversifie pas forcément ses thèmes d'écriture.

Racisme - Injustice sociale - Écrasement d'une minorité.

Nous sommes au cœur du travail de Wright. Dans ce texte court, avec un style plutôt simple, sans éclat particulier, Wright nous plonge dans un égout, dans les sous sols d'une ville américaine où s'est réfugié un meurtrier innocent ou un innocent accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis. Un classique de la société post-esclavagiste et ségrégationniste américaine. Alors qu'il est en garde à vue, l'homme s'évade. Un autre classique de la littérature afro-américaine. Celui de la fuite et de la traque. Je pense à mon écoute, il y a quelques années, via Audible encore fraîche du fabuleux roman Underground railroad de Colson Whitehead (Prix Pulitzer 2017) ou de Native son. Bref, le fugitif choisit les égouts ou les souterrains imaginaires. Une constante : le fugitif n'est pas coupable. Que ce soit Cora dans la période esclavagiste qui tente - deux siècles plus tôt - par les réseaux clandestins de remonter vers le Nord, pou accéder à plus de liberté. Que ce soit cet homme d'un crime qu'il n'a pas commis.

L'expérience de la solitude.

Ce qui caractérise ces deux ouvrages, c'est l'expérience de la solitude. Je me souviens de Cora dans les bois. Avant qu'elle trouve le chemin de fer souterrain. Whitehead est doux. Cora n'est pas tout à fait seul dans cette affaire. Les passeurs imaginaires l'accompagnent mais dans ce contexte, le bruit, les bavardages ne sont pas vos alliés. Moins vous en savez sur le passeur, moins vous aurez la possibilité de le dénoncer sous les effets de la torture. Dans The man who lived underground, il est seul dans les égoûts certes, mais il perçoit la vie des sous-sols. Ils découvrent à leur insu, des communautés religieuses, des marginaux, des espaces censés être sécurisés. Permettez-moi un grand écart. D'en bas on voit mieux le ciel, de l'écrivain Omar Banlaâla, renvoie également ) cette idée qu'au travers d'une introspection, d'une exploration de nos vies, on peut avoir une perspective très différente de la vie, d'un système oppressif.

La solitude est avant tout celle de l'individu traqué, qui ne peut pas attendre grand chose des autres. Il est traqué par la police comme Cora l'est par le chasseur particulièrement acharné, déterminé à retrouver sa proie. On retrouve moins le climat de peur dans l'univers de cette grande nouvelle de Wright que chez Whitehead. Peut-être parce que le personnage de Wright semble perdre progressivement en lucidité. C'est très difficile à décoder. Cora ne peut pas se permettre une seconde de relâchement. Elle compte bien reproduire l'exploit de sa mère qui s'était enfuie sans être retrouvée par les esclavagistes. Est-elle morte dans son mouvement ou a-t-elle survécue. Je pense à la solitude du personnage central dans Le vieil homme esclave et le molosse de Chamoiseau. Le vieil homme a déchouqué et il a fui dans les mornes de la Martinique, puis les bois profonds, traqué par un molosse clairvoyant... Le réalisme magique convoqué par l'écrivain antillais peut ressembler quelque peu à l'imaginaire déployé par Whitehead. Mais pour Wright, la puanteur des égoûts n'offre pas la possibilité à la féérie, à la poésie et au mysticisme.

Quand il s'éveilla, il était tout raide, il avait froid. ll fallait qu'il quitte ce sale endroit, mais cela voulait dire affronter les policiers qui l'avaient accusé. Non il ne pouvait plus retourner sur terre. Il se souvenait; ils l'avaient passé à tabac, il avait signé une confession qu'il n'avait même pas lue.

 p.23, coll. Folio, trad. Claude Edmonde Magny

Arrêt sur image.

Que voit ces fugitifs? Que sont-ils. Que deviennent-ils ?

Être dans la peau du fugitif. Ne serait-ce que pour ressentir sa perception, sa volonté de survivre et l'injustice du pouvoir dominant qu'il subit. En lisant ce texte et en regardant le monde autour de nous, on peut légitimement se poser la question de l'intérêt de la littérature. Ce texte extrait du recueil de nouvelles Eight men, en 1961, trouve un puissant écho avec le roman de Whitehead. Et dans le monde d'aujourd'hui, ce texte est qualifié de woke. L'expérience du personnage de Wright renvoie à un conflit de race, mais il parle aussi de classe sociale. L'underground dont il perçoit les sons, les mélopées, dont il investit les lieux est fait de prolétaires blancs. La violence du système est terrible, constater et dire qu'on a conscience est tout aussi dangereux. Face à cet écosystème fermé, la folie peut être une option. Refaire surface est-ce seulement, un temps soit peu, un acte raisonnable ?

Je termine ce commentaire de lecture avec une émotion qui me saisit. Car, aujourd'hui, on qualifierait son approche dans de plus en plus de milieux, de victimaire

Richard Wright, L'homme qui vivait sous terre Nouvelle extrait du recueil, Eight men, traduit de l'anglais par Claude Edmonde Magny, première parution en 1961, Folio


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