Suite à mon énorme coup de cœur pour « Novecento : Pianiste », l’envie de replonger au plus vite dans le bain de poésie de cet auteur italien était immense. Un véritable chant de sirènes qui m’a immédiatement attiré vers cet « Océan mer » à la délicieuse couverture.
Dans « Océan mer », Alessandro Baricco nous invite à séjourner à la lisière du monde, dans la pension Almayer, là où la terre s’arrête et où l’eau commence. Un endroit éloigné de tout, où sept êtres fatigués s’assemblent comme des morceaux de destin échoués. Un endroit idyllique où la mer n’est pas seulement un décor…
La pension Almayer accueille des voyageurs pour le moins singuliers, allant du peintre Plasson, bien décidé à croquer un portrait parfait de la mer, au savant Bartleboom, qui cherche à mesurer les limites du monde, en passant par Ann Devéria, venue « se guérir » de l’adultère. Mais il ne faudrait pas oublier Elisewin, adolescente hyper fragile que la mer pourrait sauver, ainsi que le Père Pluche, son compagnon de voyage particulièrement volubile. Ainsi que quelques présences plus secrètes, tels que le mystérieux Adams ou ces enfants qui gouvernent l’auberge, lisent les rêves et soufflent des réponses.
Mais l’auteur ne se contente pas de rester au bord de l’eau afin d’observer les limites de cette mer car au beau milieu du livre, un chapitre nous bascule au cœur même de l’océan, à bord d’un radeau à la dérive voguant vers l’horreur, au cœur des secrets les plus profonds de cet océan qui ne laisse pas ses survivants indemne. Puis, l’auteur revient sur le rivage, démêler les fils d’un même drame.
Baricco invente un « bout du monde », une sorte de zone de flottement, ni tout à fait terre, ni tout à fait mer, où les âmes se dénudent. La pension Almayer fonctionne comme un laboratoire poétique, un endroit où la terre s’arrête et où les vies (re)commencent. La mer y est protectrice, élément juge et baume, capable de laver et d’ébrécher, d’embrasser et de dévorer. Un décor hypnotisant qui constitue tout le sel de ce merveilleux roman et un océan qui semble même par moments tenir elle-même la plume poétique de l’auteur.
Une écriture sensuelle et rythmée, en trois mouvements. Tout d’abord la vie à l’auberge (lyrique, aérienne), puis le ventre de la mer (plus dur, presque documentaire), puis finalement les chants du retour (résonances, remaillages). Une fragmentation qui peut initialement dérouter, voire faire perdre pied, mais qui épouse finalement parfaitement le sujet : tenter de saisir l’insaisissable… à l’image des peintures de Plasson. Une fois la fréquence de lecture trouvée, le texte avance comme une houle : flux, reflux, clartés soudaines.
Océan mer est plus qu’un voyage, c’est une traversée : on s’y laisse ballotter jusqu’à ce qu’un horizon se forme. Si vous aimez les textes qui laissent du sel sur la peau, qui ne tranchent pas mais éclairent, si vous acceptez d’être guidé par la musique d’une phrase, alors embarquez : la pension Almayer a une chambre pour vous, avec vue sur l’océan, face à l’infini.
Océan mer, Alessandro Baricco, Folio, 282 p., 9,00 €
