🎄 Voici quelques lectures qui ont marqué ma fin d’année. 🌟
Pour ouvrir le bal, je vous présente non pas un mais 2 livres, qui ont en commun de s’appuyer sur « La distinction » de Pierre Bourdieu pour proposer une analyse située des différences de classe qui traversent la société française.
Il s’agit de l’essai « Ascendant beauf » de Rose Lamy, créatrice du compte @preparez_vous_pour_la_bagarre et de la BD de @tiphaineriviere qui reprend le titre éponyme du livre de Bourdieu.
Rose Lamy conceptualise la figure du « beauf » comme repoussoir culturellement non modifié par lequel les classes supérieures se distinguent et mettent à distance les classes populaires. Partant de son expérience personnelle – que ce soit l’anecdote de la chanson de Joe Dassin caricaturée par ses camarades de l’UNEF, ou la mort précoce de son père et de son oncle – elle tire les fils d’une violence symbolique mais aussi très concrète à l’encontre des classes populaires, qui leur dénie pernicieusement la possibilité de prendre la parole en leur nom propre. Armée du concept du « beauf », l’autrice met en lumière les angles morts de la domination de classe qui s’exerce dans le discours médiatique (y compris de la part de personnalités de gauche), dans le mépris des classes intellectuelles vis-à-vis des productions culturelles grand public, et dans l’invisibilisation de cette domination de classe, qui condamne le « beauf » à être fatalement un électeur du RN fruste et borné, donc indéfendable.

À la fin on n’a plus envie de dire « beauf » pour disqualifier quelqu’un, bien que l’essayiste revendique fièrement son identité de « femme beaufE » (à qui elle donne aussi un contour, car la femme beaufe est encore plus invisibilisée que son mec – c’est Madame Bidochon, Madame Groseille, etc).

Tiphaine Rivière prend quant à elle le parti de vulgariser les concepts bourdieusiens de « distinction », « capital culturel » ou « habitus » en mettant en scène un jeune prof de SES et ses élèves et une galerie de personnages secondaires. Avec beaucoup de finesse elle évite l’écueil du cliché unilatéral (« le jeune des cités » vs « le jeune bourgeois de centre-ville ») en présentant des profils variés et complexes, y compris des transfuges de classe, croqués d’un trait vif et expressif. J’ai dévoré cette BD !

J’ai repensé à des tas de choses de mon enfance, des détails qui n’en sont pas, des impensés. Lire ces deux livres force à se poser la question: de quel côté de la barrière suis-je ? Ou à quel niveau du curseur dominants/dominés ? On est tous le beauf de quelqu’un, dit-on. Mais pour qui suis-je beauf ? Et qui est mon beauf ? Bref, de sacrées questions 😅

J’aime les livres qui font réfléchir, et l’essai de Rose Lamy atteint clairement cet objectif, en ne se limitant pas à du témoignage mais en mettant en relation son vécu avec une expérience sociale plus large, un système de relations hierarchisées que la BD de Tiphaine Rivière illustre excellement en montrant à quel point ces relations sont complexes : on peut être de l’élite et revendiquer un goût « simple » ou s’approprier le street art comme on se lancerait dans une carrière des beaux-arts ; on peut être issu d’un milieu modeste et vouloir se distinguer des « cassos » en revendiquant de se nourrir sainement, être fils d’agriculteurs et devenir prof en milieu urbain, tout en développant une érudition pointue sur les oiseaux et les arbres, façon d’être légitime à la fois dans son milieu d’origine et son nouveau milieu…
