Le musée Marmottan-Monet explore depuis le 9 octobre dernier, et pour la première fois en France, les représentations de cet état mystérieux qui occupe un tiers de notre vie et qui a nourri la création depuis l’Antiquité. Intitulée L’Empire du sommeil, cette très intéressante exposition se focalise, en accord avec l’esprit des collections du musée, sur le "long dix-neuvième siècle " des Lumières à la Grande Guerre, sur cette période des XIX° et XX° siècles, elle se concentre pendant lesquelles l’imaginaire du sommeil a connu de grandes transformations.Le corpus d’œuvres des années 1800 à 1920 est mis en regard d’œuvres significatives de l’Antiquité, du Moyen Âge, des Temps Modernes et de l’époque contemporaine pour rendre compte de la permanence de certains thèmes clefs : le sommeil de l’innocent, le songe des récits bibliques, l’ambivalence du sommeil entre repos et repos éternel, l’éros du corps endormi, les rêves et cauchemars.
L’exposition montre ainsi l’étendue et la variété des thèmes iconographiques représentés par les artistes à travers les âges, convoquant un choix d’œuvres anciennes ou contemporaines qui éclairent la fascination du sujet et son étonnante persistance, au-delà des évolutions philosophiques et scientifiques.
Le parcours, composé de huit sections thématiques, propose une traversée à la fois esthétique et savante des visages du sommeil (qui occupe un tiers de notre vie) et de ses troubles à travers cent-trente œuvres sont réunies pour l’occasion – peintures, sculptures, œuvres graphiques, objets, documents scientifiques – issues de collections privées ou de grandes institutions françaises et internationales. Le présent article n’a pas pour ambition d’être exhaustif mais de donner envie de s’y rendre.1- Doux sommeil, bonheur purLes premières salles montrent le sommeil comme "pur bonheur", apportant le repos et l’oubli des peines. Tous les artistes, peu ou prou, ont peint leurs proches endormis, hommes, femmes, enfants, bébés dans le berceau, animaux familiers, souvent pendant ce repos particulièrement doux qu’est la sieste et qui exprime au mieux l'abandon au bonheur de l'inconscience.
Le Sommeil de Saint Pierre (?) vers 1740 de Giuseppe Antonio Petrini(1677-1755/1759)
Jean Monet endormi, de Claude Monet (1840-1926) vers 1868
Mon deuxième sermon [My Second Sermon], de John Everett Millais (1829-1896 ?), 1864
La sieste, huile sur toile de 1890, de Michael Ancher (1848-1927)
La Berceuse, Marie Roussel au lit d'Edouard Vuillard (1868-1940) vers1894Huile sur carton marouflé sur boisLa Berceuse saisit une scène domestique, la mère de l'artiste, de profil, veillant sa fille Marie Roussel. Le tableau évoque un moment douloureux de la vie de l'artiste. Le mariage de sa sœur ainée en 1893 avec son meilleur ami, le peintre Ker-Xavier Roussel, s'était révélé malheureux. Après une fausse couche, la jeune femme était revenue se reposer dans la maison familiale. Le titre du tableau est poignant, car Marie ne peut pas bercer son enfant perdu.Elle redevient une enfant, bercée par sa mère pour trouver le sommeil et l'oubli des peines. 2 - Figures du sommeil dans la Bible :Dans la deuxième section, consacrée au sommeil dans la Bible, le sommeil apparaît dès les origines : la Genèse raconte qu’Adam est endormi lors de la création d’Ève. Noé nous rappelle les dangers du sommeil troublé par l’ivresse. Le sommeil de l'enfant Jésus est souvent interprété comme une anticipation de la Passion et l'iconographie de la Vierge observant l'Enfant endormi fait écho à la Pietà (Garofalo, Le Sommeil de l'Enfant Jésus, entre 1500-1550, ci-dessous).
Par la foi en la résurrection, la mort est désormais perçue comme un sommeil, dont on sera réveillé, comme dans les miracles de Jésus. La Dormition de la Vierge (du latin signifiant mort), polychromie sur bois de tilleul de la seconde moitié du XV° siècle, où Marie s'endort en Dieu, n’est pas vraiment tragique. L’expression des personnages et la polychromie évoquent le conte :

3 - Hypnos et Thanatos : Le Sommeil et la Mort sont frèresDans la mythologie grecque, la Nuit (Nyx) engendre Hypnos (le sommeil) et Thanatos (la mort). Cette proximité s'explique par l'atonie et la ressemblance extérieure entre le sommeil profond et la mort. Hypnos est représenté comme un jeune homme ailé, parfois endormi, parfois tenant une corne emplie de l’eau du Léthé ou de jus de pavot, usé comme hypnotique depuis des millénaires.
Au XIX° siècle, les portraits post-mortem de défunts "endormis" sur leur lit (Nadar, Victor Hugo sur son lit de mort, profil gauche, 22 mai 1885) et photographies de cadavres rappellent cette relation étroite. Des artistes comme Claude Monet ou Ferdinand Hodler iront jusqu’à peindre leur épouse ou leur maîtresse sur leur lit de mort. Camille sur son lit de mort, en 1879 par Claude Monet en est un célèbre exemple.
Ferdinand Hodler (1853-1918) a représenté de manière obsessionnelle la lente agonie de Valentine Godé Darel, modèle puis maîtresse de Hodler, diagnostiquée d'un cancer en 1913, partagé entre le désir d'immortaliser le souvenir de sa bien-aimée et une pulsion macabre de saisir la mort en face. L'horloge, à droite symbolise la fuite du temps, et les fleurs esquissées en cercles rouges rappellent la couleur des lèvres du modèle, qui rendra son dernier souffle le 25 janvier 1915. Le tableau ci-dessous représente Valentine Godé-Darel malade en 1914.
Il y a aussi un très joli pastel (non photographié) de Lucien Lévy, représentant Suzanne Reichenberg dans son rôle d’Ophélie en 1900.
Peintre préraphaélite londonienne, Evelyn De Morgan (1855-1919) réalise des œuvres allégoriques et symbolistes. Dans ce tableau de 1878, la Nuit et le Sommeil, survolant un paysage, éparpillent doucement des pavots (la teinture de pavot était utilisée comme base pour le laudanum-somnifère). Leurs deux silhouettes flottent dans le ciel, le grand manteau de Nuit enveloppant complètement le corps de Sommeil.Marquée par ses nombreux voyages en Italie, l'artiste s'inspire pour cette oeuvre de la Naissance de Vénus de Botticelli où les roses tombent autour de Vénus, Zéphyr (vent) et Chloris. C'est l'une des rares artistes femmes présentées dans l'exposition, où l’on voit par contre une majorité de femmes représentées dans les oeuvres.
4 - Sommeil et amour, le sommeil érotiqueLe sommeil offre un cadre pour le regard érotique. Le Roi des dieux, Zeus chez les Grecs, Jupiter chez les Romains, dévoile le corps d’Antiope endormie (Jean Auguste Dominique Ingres, Jupiter et Antiope, 1851), thème également traité par Rembrandt et Picasso. Par inversion, ce sera aussi bien Psyché dévoilant Eros endormi, ou encore Séléné, la Lune, amoureuse du bel Endymion.






Ce tableau a figuré parmi les onze peintures et pastels de l’artiste présentés à la célèbre exposition de l'"Armory Show" qui, ouverte à New York à partir de 1913, demeure l‘étape décisive dans la reconnaissance internationale de l’art moderne. Redon s’y trouvait alors occuper une place de choix entre Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Seurat, tous déjà disparus à cette date, et les Nabis, ainsi que Matisse, et Duchamp qui ont ainsi vu en lui un précurseur.
Le rêve créateur est aussi un thème souvent abordé par les artistes. Dans le chef-d’œuvre de Lorenzo Lotto, Apollon endormi avec les Muses qui se dispersent et la renommée qui s'enfuit (vers 1530-1532), c’est quand dort le Dieu solaire que dansent les Muses. Le songe d’Ossian (vers 1800) d’Ingres ou Le rêve du poète (1881- 1882) de John Faed (1819-1902) donnent corps à l’imagination poétique du dormeur.

6 - Le sommeil troublé : Cauchemars, somnambulisme, insomnieÀ la fin du XVIII° siècle, des artistes comme Goya (Le sommeil de la raison engendre des monstres, s.d.), Füssli (L'incube s'envolant, laissant deux jeunes femmes, fin 1780) et Blake explorent la face sombre des Lumières, évoquant les cauchemars et le somnambulisme. Les Romantiques dénonceront l’emprise de la raison en explorant ce qui est désormais appelé l’inconscient, les phénomènes médiumniques, la folie, le somnambulisme, tel Gustave Courbet, La Voyante ou La Somnambule, 1865.

Charcot à la Salpêtrière expérimentera l’hypnose sur les hystériques. Freud sera fasciné par l’hypnose mais l’abandonnera vite. Après la Grande Guerre, les Surréalistes reprendront l’exploration du domaine nocturne et useront de l’hypnose comme un procédé "créatif".


7 - Sommeils artificiels : drogues, hypnoseAu XIX° siècle, l'hypnose (Albert von Keller, Hypnose par Schrenck-Notzing, 1885) est expérimentée par Charcot à la Salpêtrière et plus tard par Freud, qui l'abandonnera. Les narcotiques, de l’opium au haschisch, ont fasciné les artistes (Gaetano Previati, Les Fumeuses d’Opium, 1887, non photographié) et les médecins (Jean-Martin Charcot, Sans titre, 1853). Le pavot symbolise le sommeil et, par extension, la mort (Fernand Khnopff, symboliste belge en tant que peintre (1858-1921), Des fleurs de rêves, vers 1895, ci-dessous).


8 -
Au lit !Si le mot "chambre" est d'origine grecque (kamara), notre "civilisation du lit " est romaine. Le lit est le meuble principal, même chez les pauvres qui dorment tous ensemble. Dans les demeures des riches, les lits se trouvent dans les pièces de réception. À la fin du Moyen Âge, la chambre à coucher devient un espace privé, abrité des regards.






Sylvie Carlier, directrice des collections du musée Marmottan Monet, conservateur en chef du patrimoine, commissaire associée,
Assistées d’Anne-Sophie Luyton, attachée de conservation au musée Marmottan Monet.
Au musée Marmottan Monet2, rue Louis Boilly 75016 Pariswww.marmottan.frOuvert du mardi au dimanche de 10h à 18h Nocturne le jeudi jusqu’à 21hFermé le lundi, le 25 décembre, le 1er janvier et le 1er mai
