Il y a des années où l’on a l’impression que les Beatles avancent d’un seul bloc, comme une seule créature à quatre têtes. Et puis il y a 1968, qui les fracture et les multiplie. Tout commence par une retraite en Inde, censée apporter le calme, et qui se transforme en usine à chansons : des dizaines de mélodies acoustiques, des confessions, des satires, des comptines, des éclairs politiques. Pendant que l’utopie Apple promet de redistribuer la lumière, les factures s’empilent et les parasites affluent. De retour à Abbey Road, le studio devient une arène : John arrive avec Yoko, Paul serre la vis, George impose enfin ses chefs-d’œuvre, Ringo doute au point de claquer la porte. Et pourtant, au milieu des nerfs à vif, tout brûle de créativité : le boogie terrien de “Lady Madonna”, la paix suspendue de “Across The Universe”, la déflagration “Helter Skelter”, la liturgie pop de “Hey Jude”, le diamant noir “While My Guitar Gently Weeps”, jusqu’au collage vertigineux de “Revolution 9”. Le White Album naît de ce chaos comme une ville entière, sans unité forcée, avec ses rues sombres et ses places lumineuses. 1968, c’est l’année où les Beatles cessent d’être un “nous” simple… et où, paradoxalement, ils prouvent qu’ils peuvent encore fabriquer de la magie, même en se dédoublant.
Il y a des années qui ressemblent à une ligne droite, un ruban d’asphalte bien peint où l’on distingue clairement le départ, l’arrivée, et l’ombre des arbres. Et puis il y a 1968, qui n’a rien d’une route : c’est un carrefour sans feux tricolores, une place publique en émeute permanente, un studio d’enregistrement où la porte reste entrouverte et où n’importe quel souffle extérieur peut entrer, se mêler à la bande, puis ressortir sous forme de disque. Chez les Beatles, cette année-là, tout est simultané, tout se contredit, tout s’amplifie : l’utopie d’Apple Corps et la réalité comptable, la sagesse de l’ashram de Rishikesh et l’électricité noire d’Abbey Road, la pop universelle et les collages sonores de John Lennon et Yoko Ono, le rire et la crispation, la fraternité et l’impression d’être quatre solistes sous le même nom.
On raconte souvent l’histoire des Beatles comme une courbe : ascension, sommet, chute. 1968 est plutôt un miroir brisé. On y voit mille reflets du même groupe, certains magnifiques, d’autres inquiétants. On y entend un album double qui se comporte comme une compilation d’artistes internes, un label qui veut sauver le monde et qui commence par s’embourber dans ses propres rêves, et quatre hommes qui continuent d’écrire des chansons plus fortes que leurs nerfs.
Sommaire
- Janvier : le monde en couleur, le groupe en déplacement
- Février : studio serré, créativité en apnée
- Rishikesh : l’utopie d’une retraite et le début des fissures
- Mars et avril : les succès continuent, l’époque se durcit
- Apple : la promesse d’un communisme pop et son vertige
- Mai : Esher, ou le moment où tout existe déjà
- John et Yoko : la chambre devient un studio, la vie devient une œuvre
- Juin : “Revolution” comme laboratoire, la politique comme matière sonore
- Juillet : le studio devient une arène
- Août : “Hey Jude”, ou la dernière unanimité
- Septembre : clips, modernité, et la machine qui accélère
- Octobre : l’Album Blanc se ferme comme une plaie
- Novembre : “The Beatles”, ou l’album qui ressemble à une séparation
- Décembre : fête, chaos, et l’après qui attend derrière la porte
Janvier : le monde en couleur, le groupe en déplacement
L’année s’ouvre sur un détail révélateur : Magical Mystery Tour passe à la télévision en couleur. Le symbole est beau, presque ironique. Le monde extérieur veut encore croire au psychédélisme de 1967, à ses flûtes, à ses fanfares, à sa fantaisie télévisuelle. Mais les Beatles, eux, sont déjà ailleurs. Ils ne sont pas « finis », ils sont « en train de muter ». Et les mutations ne sont jamais jolies à regarder de près : ça tire, ça gratte, ça se cherche.
George Harrison, surtout, a un pied hors du récit classique. Tandis que les charts américains couronnent encore “Magical Mystery Tour” et que “Hello Goodbye” tient le haut de l’affiche, George s’échappe. Il part vers l’Inde, pas seulement comme touriste spirituel, mais comme producteur curieux, comme artisan sonore. Wonderwall Music se prépare dans l’ombre : une bande originale qui n’est pas un caprice de star, mais une prise de pouvoir discrète. George a compris quelque chose avant les autres : l’époque ne se contente plus d’une chanson, elle veut des textures, des mondes, des instruments qui racontent autre chose que la guitare et la batterie. Sa démarche est moins « exotique » qu’on l’a dit : c’est une manière de contester la centralité occidentale du rock, de faire entrer un autre temps dans le temps pop.
Dans le même mouvement, une graine est plantée : à Bombay, George produit des ragas « au cas où », et l’un d’eux deviendra “The Inner Light”. C’est un moment-clé, parce qu’il révèle une nouvelle logique : les Beatles ne sont plus seulement un groupe qui enregistre des chansons, mais un ensemble d’individus qui capturent des choses, qui stockent des fragments, qui déplacent les éléments d’un projet à l’autre. La méthode devient collage, avant même que “Revolution 9” n’en fasse un manifeste.
Pendant ce temps, à Londres, l’univers Apple prend forme comme une promesse. Les bureaux bougent, les titres changent, les structures se renouvellent : la machine administrative s’habille de nouveauté, comme si renommer les choses suffisait à changer leur nature. Sauf qu’un rêve, pour rester un rêve, n’a pas besoin de factures. Or, Apple va bientôt en produire des montagnes.
Février : studio serré, créativité en apnée
Février 1968, c’est l’urgence, l’horloge qui tourne. Les Beatles s’apprêtent à partir en Inde pour étudier la méditation transcendantale, et ils veulent laisser derrière eux un single, comme une carte postale envoyée à l’avance. Cette dynamique d’« enregistrement avant l’absence » crée une concentration particulière : quelques séances, une intensité, une efficacité qui semble presque contredire l’idée d’un groupe qui se disloque. Et pourtant, à l’intérieur même de cette efficacité, on sent déjà des tiraillements esthétiques.
Paul impose “Lady Madonna”, boogie-rock au piano, retour apparent à une pop plus terrienne. John propose “Across The Universe”, chanson suspendue, métaphysique douce, qui cherche une forme de paix et ne la trouve pas tout à fait. La coexistence des deux titres, en quelques jours, raconte l’année entière : Paul veut recoller les morceaux avec des chansons « qui marchent », John veut ouvrir une brèche vers l’infini.
Et puis il y a ces détails qui font basculer une légende dans le concret. Deux fans, Lizzie Bravo et Gayleen Pease, invitées à chanter des harmonies sur “Across The Universe”. Le geste est à la fois romantique et pragmatique : un dimanche soir, on ne trouve pas de choristes, mais on trouve des adolescentes enthousiastes devant la porte. Les Beatles sont encore ce groupe-là : assez gigantesque pour transformer une solution de fortune en mythe durable.
Dans le même mois, l’autre Beatles — celui que l’on sous-estime souvent — prend un détour étonnant : Ringo Starr fait le show à la BBC, devient entertainer, ventriloque, danseur, invité de variétés. Ce n’est pas anecdotique. Dans un monde où John et Paul se crispent sur la direction artistique, Ringo rappelle que le rock, à l’origine, vient aussi du music-hall, du divertissement, de la scène. Ringo est le lien vivant entre le Cavern et la télévision grand public, entre la sueur des clubs et l’éclairage de plateau.
Et George, pendant ce temps, finalise l’idée qui le distingue : “The Inner Light” s’élève comme un haïku musical. Il ne joue même pas sur la piste instrumentale enregistrée en Inde, mais c’est précisément ce qui est fascinant : George devient curateur. Il n’est plus seulement « le guitariste », il est celui qui choisit, qui dirige, qui assemble des musiciens, des timbres, des philosophies. George Harrison commence à ressembler à un producteur du monde.
Rishikesh : l’utopie d’une retraite et le début des fissures
Quand on évoque l’Inde en 1968, on imagine des robes blanches, des guitares acoustiques, des moustiques et des mantras. L’image est devenue carte postale. Pourtant, ce séjour à Rishikesh est un moment plus ambigu, plus humain, plus contradictoire. Les Beatles arrivent chargés d’une fatigue morale qu’ils n’avouent pas : la mort de Brian Epstein plane encore, Apple commence à aspirer de l’énergie, la célébrité n’est plus une fête mais une architecture qui enferme.
À l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, ils cherchent un silence intérieur. Et ils trouvent autre chose : une quantité de chansons. C’est la grande ironie de l’histoire : la retraite spirituelle devient, pour eux, une usine à compositions. Le calme fabrique du matériau, la discipline ouvre des portes, l’isolement les force à se parler autrement — au moins par le biais de la guitare.
Mais l’Inde, en même temps, révèle des différences de tempérament. George est sincère, engagé, presque dévot dans sa quête. John est plus instable : il veut croire, mais il veut aussi douter, et son doute a des dents. Paul, lui, semble déjà penser à l’après, à l’organisation, à Apple, à la communication. Ringo, allergique à la nourriture et à la durée, reste moins longtemps : il est le premier à rappeler que l’utopie a des limites matérielles.
Et puis il y a l’éléphant dans la pièce : la désillusion. Le futur “Sexy Sadie” (anciennement “Maharishi”) racontera plus tard, en creux, la chute d’une foi. Même si les paroles seront modifiées, le geste est clair : John a besoin de transformer la déception en chanson, comme d’autres transforment la colère en lettre de rupture. Chez Lennon, l’émotion devient immédiatement un texte, puis une arme esthétique.
Mars et avril : les succès continuent, l’époque se durcit
Au printemps, le monde continue de consommer les Beatles comme un produit stable. Le single “Lady Madonna / The Inner Light” sort et marche fort. Les récompenses pleuvent encore sur Sgt. Pepper. À l’extérieur, le récit est simple : les Beatles dominent, ils innovent, ils gagnent.
À l’intérieur, pourtant, quelque chose change de texture. Les Beatles sont en train de devenir un empire, mais un empire sans empereur. Brian Epstein n’est plus là, et son absence ne se mesure pas seulement en rendez-vous manqués ou en contrats mal ficelés : elle se mesure en atmosphère. Epstein était une force de lissage. Sans lui, les aspérités apparaissent. Les egos ne sont pas des monstres, mais ils prennent plus de place quand personne ne fait le ménage.
Avril marque aussi un retour précipité : John, George, leurs épouses reviennent de Rishikesh plus tôt que prévu. L’image publique de la retraite se fissure. Les Beatles, qui avaient incarné une forme d’innocence pop, commencent à entrer dans une zone grise : on parle d’arrestations, de procès, de drogues, de rumeurs, de divorces. L’époque 1968, politiquement et culturellement, devient plus dure. Les Beatles ne sont pas hors du monde : ils en sont le centre symbolique, et donc une cible.
Apple : la promesse d’un communisme pop et son vertige
Il faut prendre Apple Corps au sérieux, même quand Apple trébuche. Car Apple n’est pas seulement une entreprise. C’est une idée : celle qu’un groupe pop, à l’intérieur même du capitalisme, peut réinventer la circulation de l’argent, redistribuer, soutenir des artistes, créer un écosystème plus juste. Paul, notamment, formule cette utopie avec une franchise étonnante : il parle d’un « communisme à l’occidentale ». L’expression est maladroite, mais le désir est réel : faire d’Apple une machine à aider, pas seulement à gagner.
Le problème, c’est que l’utopie attire les profiteurs comme une lumière attire les insectes. Apple lance des appels, reçoit des œuvres, des cassettes, des projets impossibles. Les bureaux déménagent, se structurent, s’installent. On achète un immeuble à Savile Row, symbole parfait : l’élégance londonienne, la tradition du tailoring, soudain transformée en quartier général d’une révolution pop. Le bâtiment devient un totem.
Mais un totem, ça ne paie pas les salaires. Et Apple, en 1968, est déjà traversée par un paradoxe : elle veut être généreuse, mais elle est gérée comme un rêve. L’argent s’évapore dans le flou, dans le manque de méthode, dans les embauches improbables, dans les fêtes, dans les cadeaux. Les Beatles, artistes géniaux, ne sont pas automatiquement des administrateurs. Ils apprennent en tombant.
La fermeture de la boutique Apple de Baker Street, au cœur de l’été, est une scène presque théâtrale : l’endroit qui voulait vendre « de belles choses à de belles personnes » se noie dans le vol, la confusion, l’inexpérience. Les stocks finissent donnés, comme si l’échec devait être transformé en happening. Apple commence à ressembler à un roman picaresque.
Mai : Esher, ou le moment où tout existe déjà
Mai 1968 est un pivot. D’un côté, John et Paul partent à New York promouvoir Apple, en costumes d’hommes d’affaires, interviewés, pressés de rendre crédible leur nouvelle entreprise. L’image est étrange : deux Beatles, au cœur de Manhattan, expliquant au monde qu’ils ne sont pas seulement des chanteurs, mais des entrepreneurs de l’art. On peut y voir une naïveté, on peut y voir une lucidité : ils savent que l’après-Brian Epstein sera une bataille de structures.
De l’autre côté, et c’est peut-être le plus important, il y a Esher, la maison de George, et ces démos enregistrées presque comme on prend des notes. Des chansons à la pelle. Des dizaines. Et à l’intérieur de ce matériau brut, on entend déjà le futur White Album. On entend une diversité presque inquiétante : du folk intime, du rock brut, des pastiches, des comptines, des chansons politiques, des confessions.
Esher, c’est le moment où les Beatles prouvent qu’ils sont encore le meilleur groupe d’auteurs-compositeurs de leur époque. Peu importe la tension, peu importe les disputes : quand ils écrivent, ils écrivent comme quatre volcans. Mais Esher révèle aussi une réalité que l’on veut parfois adoucir : ces chansons ne forment pas naturellement un « album ». Elles forment un continent. Et pour transformer un continent en disque, il faudra se battre.
John et Yoko : la chambre devient un studio, la vie devient une œuvre
À partir de mai, une autre histoire prend de l’ampleur, et elle va redessiner la géographie interne des Beatles : John Lennon et Yoko Ono deviennent un couple. Là encore, la légende a recouvert la réalité d’un vernis simplificateur : Yoko comme muse, Yoko comme intruse, Yoko comme cause de tout. La vérité est plus complexe, et plus intéressante.
John, en 1968, est un homme qui cherche une sortie. Il est enfermé dans son propre mythe, dans l’attente du public, dans l’image de Lennon-le-génie sarcastique. Yoko lui offre autre chose : un espace où l’art n’est pas obligé d’être aimable, où l’expression peut être radicale, où le bruit a le droit d’exister. Elle lui offre aussi une alliance : quelqu’un qui ne le voit pas comme « un Beatle », mais comme un artiste à part entière.
L’enregistrement de “Two Virgins” (même si sa sortie et ses péripéties se déploieront ensuite) est un symbole parfait : la nuit, la maison, les collages sonores, l’intimité transformée en objet public. La musique devient un journal intime, mais un journal intime crié dans un mégaphone. Le scandale de la pochette fera le reste, parce que la société aime punir ce qui lui rappelle qu’un artiste est aussi un corps.
Et dans les studios des Beatles, la présence de Yoko va devenir un fait. Pas forcément la cause d’une rupture, mais un changement de dynamique : John n’est plus « seul » dans le groupe. Il arrive avec une alliée silencieuse ou bruyante, selon les jours. Et cela, pour un collectif déjà fragile, est une révolution.
Juin : “Revolution” comme laboratoire, la politique comme matière sonore
Le mot “revolution”, en 1968, n’est pas un slogan décoratif. Il flotte dans l’air mondial. Les Beatles ne peuvent pas l’ignorer. Mais ils ne savent pas comment le traduire. John veut une chanson politique. Paul craint la lourdeur, veut garder un optimisme accessible. Le conflit artistique est réel : c’est un conflit de stratégie émotionnelle.
Les sessions de “Revolution 1” montrent un groupe qui expérimente la durée, l’improvisation, le chaos. La musique déborde. Et dans ce débordement naît une autre créature : “Revolution 9”, collage sonore, assemblage de boucles, de voix, de fragments, de bandes d’archives, de gestes presque dadaïstes. C’est une œuvre qui ne cherche pas l’amour, elle cherche l’effet. Elle ne veut pas séduire, elle veut imposer une expérience.
On peut discuter “Revolution 9” éternellement. On peut la trouver insupportable, fascinante, prétentieuse, visionnaire. Mais on ne peut pas nier ce qu’elle dit de 1968 : le bruit du monde est entré dans le disque. Les Beatles, qui avaient souvent sublimé le chaos en mélodie, décident ici de montrer le chaos comme chaos. Le studio devient un champ de bataille abstrait. Et John, avec Yoko à ses côtés, assume une radicalité qui dépasse le cadre « groupe pop ».
Juillet : le studio devient une arène
L’été 1968, c’est le cœur chaud du White Album. Un travail énorme, des journées longues, des nuits entières. Et une atmosphère qui se tend. Les anecdotes abondent : l’ingénieur Geoff Emerick qui s’en va, épuisé par la tension ; les prises innombrables ; les disputes sur des détails ; l’impression que chacun tire dans sa direction.
Le paradoxe, c’est que cette tension produit de la musique incroyable. “While My Guitar Gently Weeps” émerge comme un diamant noir : George impose enfin une chanson qui n’est pas seulement « bonne pour George », mais une des grandes chansons de l’album. Quand Eric Clapton viendra poser son solo, ce sera moins un gadget qu’un geste symbolique : George a besoin d’un regard extérieur pour forcer le groupe à écouter. L’ami invité devient médiateur. Le solo, superbe, est aussi une diplomatie.
Paul, lui, se lance dans la quête de la sauvagerie : “Helter Skelter” naît d’un désir de faire plus fort, plus brut, plus rock, comme pour prouver que les Beatles peuvent encore sonner dangereux. On est loin des orchestrations élégantes de 1967 : ici, c’est la distorsion, la sueur, le cri. Paul cherche une forme de punk avant l’heure, sans le savoir, comme si l’avenir lui soufflait à l’oreille.
Ringo, pendant ce temps, touche à quelque chose d’intime : “Don’t Pass Me By”, sa première vraie composition mise en chantier. L’événement est important : Ringo n’est plus seulement le batteur au sourire. Il veut, lui aussi, laisser une trace d’auteur. Dans un groupe où la hiérarchie des compositeurs pèse lourd, c’est une affirmation.
Août : “Hey Jude”, ou la dernière unanimité
Août 1968 voit naître un monolithe : “Hey Jude”. La chanson est souvent racontée comme un baume, un geste de Paul pour l’enfant de John, Julian, au moment du divorce. Mais “Hey Jude” est aussi une déclaration esthétique : Paul prouve qu’il peut écrire un morceau de plus de sept minutes et le faire devenir un single mondial. Il prouve que les règles n’existent plus pour les Beatles. Il prouve aussi que la pop peut être liturgique : le long “na-na-na” final n’est pas un gimmick, c’est un chant collectif, une messe laïque.
La naissance de “Hey Jude” se mêle à celle d’Apple Records. Les “First Four” sortent, Apple se lance officiellement : Mary Hopkin, Jackie Lomax, et les Beatles en tête. L’événement est historique : le groupe ne se contente plus d’être le plus grand du monde, il devient institution.
Mais août contient aussi une crise qui dit tout : Ringo quitte le groupe pendant les sessions. Il se sent inutile, exclu, mal aimé. Il part, et les autres enregistrent sans lui. La scène est cruelle : les Beatles, même amputés, continuent. Mais quand Ringo revient début septembre, son kit de batterie couvert de fleurs, on voit autre chose : malgré les tensions, ils savent qu’ils ont besoin les uns des autres. Le geste est simple, presque enfantin, et c’est précisément ce qui touche : un bouquet posé sur une batterie, comme si l’amitié devait passer par un symbole muet.
Septembre : clips, modernité, et la machine qui accélère
Septembre est le mois où les Beatles apprennent à être modernes au sens médiatique du terme : tournages de clips, mise en scène, télévision. Les vidéos de “Hey Jude” et “Revolution” sont capitales : elles montrent un groupe qui ne fait plus de concerts, mais qui doit rester visible. Le plateau devient scène, la caméra devient public.
En studio, la logique de l’album double s’impose : des morceaux s’enchaînent, se terminent, se mixent. On passe d’un univers à l’autre sans transition : “Glass Onion” et ses clins d’œil, “I Will” et sa tendresse, “Birthday” et son rock immédiat, “Piggies” et sa satire. L’album se construit comme une ville : quartiers riches, quartiers pauvres, ruelles inquiétantes, places lumineuses.
Et autour du groupe, la vie personnelle devient elle aussi matière à récit public. Les divorces, les procès, les arrestations pour cannabis, les annonces de grossesse, les rumeurs. 1968 transforme la pop en feuilleton adulte. Les Beatles ne sont plus seulement des idoles, ils deviennent des personnages d’actualité. Cela pèse. Cela fatigue. Cela abîme.
Octobre : l’Album Blanc se ferme comme une plaie
Octobre est ce moment où l’on sent la fin d’un cycle. Le White Album se finalise. Les mixages s’enchaînent. George Martin revient, s’éloigne, revient encore. Le disque devient une chose concrète : un ordre de morceaux, une durée, une pochette blanche, presque provocante dans sa simplicité. Après l’explosion graphique de Sgt. Pepper, ce blanc est une déclaration : on retire le décor, on laisse la musique et les nerfs.
Les chansons, elles, montrent l’étendue du territoire : la confession de “Julia”, enregistrée par John seul, comme s’il avait besoin d’un moment sans personne ; les constructions sophistiquées ; les pastiches ; les expériences ; la violence latente. Le disque ne cherche pas l’unité. Il assume la pluralité. Il assume même l’inconfort.
C’est aussi en octobre que le monde extérieur insiste : procès, cannabis, tribunaux. John et Yoko, désormais, sont un couple public, un couple qui polarise. Les Beatles, jadis perçus comme des “gentils garçons”, deviennent des figures de controverse. L’époque ne pardonne pas facilement ceux qui changent de peau.
Novembre : “The Beatles”, ou l’album qui ressemble à une séparation
Le 22 novembre 1968 sort “The Beatles”, communément appelé White Album. Le disque arrive comme une somme, mais aussi comme un diagnostic. Il contient de tout, et donc il raconte tout : la nostalgie, la rage, le sarcasme, la douceur, l’absurde, la spiritualité, le rock, le folk, le collage, la blague privée, la confession. C’est un album qui ne fait pas semblant de “tenir ensemble”. Et c’est précisément pour cela qu’il tient.
Dans les mêmes semaines, George sort Wonderwall Music, premier album solo d’un Beatle, première démonstration que l’identité Beatles peut se fragmenter en œuvres parallèles. Et John, avec Yoko, impose sa radicalité avec ses projets expérimentaux. Chacun devient un continent autonome. Le groupe continue d’exister, mais l’idée même de “groupe” change : ce n’est plus une fusion, c’est une cohabitation.
Même la biographie autorisée de Hunter Davies, publiée à l’automne, ressemble à un point final déguisé en livre. Elle raconte la trajectoire “officielle” alors que l’histoire réelle est déjà en train de bifurquer. Le Beatles “classique” appartient presque au passé, tandis que le Beatles “1968” se débat dans un présent instable.
Décembre : fête, chaos, et l’après qui attend derrière la porte
Décembre, chez Apple, oscille entre la fête et le désastre. Les soirées, les excès, les présences incongrues, la sensation d’une utopie qui se délite dans sa propre mise en scène. Le mythe des Hell’s Angels invités à Savile Row circule comme une image parfaite : l’innocence hippie confrontée à une violence de gang. Vrai ou exagéré, le symbole frappe : Apple attire tout, le meilleur comme le pire.
Et pourtant, à la fin de l’année, les Beatles sont encore au sommet. Les charts le prouvent. Les ventes le prouvent. Le monde continue de les aimer, même quand il ne comprend pas. Mais l’année a laissé des traces : les relations se sont modifiées, les loyautés se sont déplacées, les priorités personnelles ont pris du poids.
1968, pour les Beatles, n’est pas seulement l’année du White Album. C’est l’année où ils ont compris — consciemment ou non — qu’ils pouvaient continuer à créer ensemble tout en cessant d’être un “nous” simple. Ils deviennent un “nous” compliqué, fissuré, magnifique.
Et c’est peut-être cela, le vrai cœur du White Album : non pas un disque “désuni”, mais un disque qui accepte la vérité humaine. Quatre personnes qui ne pensent pas pareil, qui n’aiment pas pareil, qui ne rêvent pas pareil, mais qui, parfois, au détour d’une prise, d’un accord, d’un refrain, retombent sur une magie commune. Une magie qui ne ressemble plus à 1964. Une magie adulte. Une magie dangereuse. Une magie de fin de règne — et pourtant, encore, une magie.
Découvrez la biographie des Beatles en 1968
