Je vous souhaite tout d’abord un ✨ très joyeux Noël ✨! J’espère que vous passez une belle journée, où que vous soyez, près de ceux que vous aimez. Avez-vous reçu des livres sous le sapin ? Dites-moi tout !🎄
Je continue ma série de posts « deux par deux » (pour aller plus vite et parce que ça m’amuse d’assembler des livres qui vont bien ensemble) avec ces deux minces romans français dont les personnages semblent de prime abord fins comme du papier à cigarettes, et qui pourtant parviennent à émouvoir sans crier gare.
J’ai beaucoup aimé lire « La fille de son père » d’Anne Berest, et par là même, découvrir sa plume. ~ Je sais qu’elle est connue pour « La carte postale » qui a reçu de nombreux prix et dort dans ma PAL, et qu’elle a publié « Finistère » cette année, que je n’ai pas trop vu passer sur les réseaux (qui l’a lu ?). ~ Ce roman de jeunesse publié en 2010 se construit autour d’une fratrie de trois sœurs qui se retrouvent lors de plusieurs repas de famille autour de leur père veuf et de sa compagne. L’histoire est racontée par la deuxième sœur, cadette éclipsée par l’éclat de son aînée. Confrontée au tout début du roman à une perte très déroutante, la narratrice mène avec ses soeurs des sortes de quêtes qui tournent en rond, sans que le voile planant sur leur famille, et notamment sur leur mère décédée jeune, ne soit complètement levé. Chaque repas, de plus en plus bordélique, vient ponctuer la progression vers la révélation finale. Je ne veux pas trop en dire pour ne rien divulgâcher mais j’ai aimé ce petit roman très bien construit, son ambiance surannée, son sens des dialogues et des situations familiales à haut potentiel explosif (il y a à la fois du Fabcaro et du Buñuel là-dedans), les clins d’œil et autres twists de l’intrigue, le message final sur ce qui fait famille.
Il faudrait pouvoir, à l’aide d’un filtre magique ou d’une visionneuse interne, remonter le temps et se revoir, avant. Se souvenir de ce que nous pensions alors, de nos impressions, mais avec la prescience des événements à venir, afin de ne pas oublier certains détails que nous regretterons, plus tard, d’avoir négligés au profit de futilités qui occupaient nos esprits et nous semblaient, alors, de la plus haute importance – et que nous avons, depuis, évidemment oubliées.
« Paris-Briançon » de Philippe Besson réunit plusieurs personnages dans un train de nuit qui fait le trajet résumé en titre. Classique huis-clos littéraire, le train permet des rapprochements improbables entre des personnages a priori peu enclins à se parler grâce à la promiscuité des compartiments, le couloir où l’on vient s’accouder pour contempler le paysage, les toilettes devant lesquelles on attend… Il en va ainsi de ce vieux couple forcé de cohabiter avec une bande de jeunes un peu bruyants, ou de cette assistante de prod’ qui tape la discute avec un représentant de commerce bien lourdaud. On accède ainsi par bribes, comme entre deux portes, à l’intimité de ces passagers. Rien ne m’a autant touchée que l’histoire du jeune sportif qui prend conscience de son être refoulé grâce à ses échanges avec son compagnon de compartiment. Si la forme est classique, l’originalité tient à ce qu’on sait dès le départ que certains personnages vont mourir avant la fin du voyage (comme dans « Chronique d’une mort annoncée » de Garcia Marquez, sauf qu’on ne sait pas qui ni comment). La fin arrive et elle est tragique, mais l’écriture de Besson est telle qu’elle ne semble qu’effleurer la souffrance des êtres, elle passe d’un personnage à l’autre en un tournemain et paraît ne vouloir que démontrer l’absurdité des chassés-croisés humains à l’ombre de ce mastodonte qu’est le Hasard…
Alors le convoi s’ébranle dans la lenteur, comme s’il accomplissait un effort gigantesque pour s’arracher à ses amarres, les pylônes de béton défilent, et c’est le dehors, mais un dehors entre chien et loup, le jour est tombé, la nuit pas encore tout à fait arrivée. Le train laisse derrière lui la verrière métallique, gagne de la vitesse, croise un RER amenant son lot de banlieusards venus s’encanailler un vendredi soir et d’actifs qui auront quitté tard leurs bureaux. Surgissent les HLM parce qu’on franchit le boulevard périphérique, là où sont entassés tous ceux qui n’ont pas droit au cœur de la ville. Surgissent les façades taguées, les barrières d’isolation phonique, tandis que le ciel sombre est strié d’un entrelacs de caténaires. Après les entrepôts, c’est Ivry-sur-Seine. À quelques encablures mais pas assez près, le bois de Vincennes : les passagers n’en verront rien, ils devront se contenter d’imaginer sa présence. Vitry, Choisy, puis la forêt de Sénart, tapie dans l’obscurité qui gagne. Et ça y est, c’est la plaine, avec ici ou là des villages, on les devine aux loupiotes qui tremblent dans le lointain. Allez, c’est parti pour de bon, il n’y aura pas de retour en arrière. C’est trop tard.
Pourtant, personne ne pense encore à Briançon, en tout cas pas comme à quelque chose de concret, certains peut- être y pensent comme à une promesse.
« La fille de son père » d’Anne Berest, Points, 2011, 146 pages
« Paris-Briançon » de Philippe Besson, Julliard, 2022, 208 pages
Je fais participer « La fille de son père » d’Anne Berest au challenge « les gravillons de l’hiver » (il fait bien moins de 200 pages, tandis que « Paris-Briançon » en fait malheureusement 8 de trop, grrr !)
