Le 9 septembre 1971, une révolte éclate au sein de la prison d’Attica, dans l’État de New York. Elle est le résultat d’années de mauvais traitements infligés aux détenus. Face à des conditions de vie inhumaines, près de 1 000 des 2 200 prisonniers se soulèvent, prenant en otage 33 membres du personnel pénitentiaire. Après quatre jours de négociations, les forces de l’ordre interviennent brutalement sur ordre du gouverneur Nelson Rockefeller, provoquant la mort d’au moins 39 personnes, parmi lesquelles des prisonniers, des otages et des membres du personnel carcéral.
Parmi ceux que ce drame bouleverse figure John Lennon. L’ex-Beatle, désormais pleinement engagé dans la lutte politique aux côtés de Yoko Ono, compose dans la foulée « Attica State », un titre à la fois rageur et contestataire, destiné à figurer sur l’album Some Time In New York City.
Sommaire
- Une chanson née dans l’effervescence d’un anniversaire
- L’enregistrement et les premières interprétations
- Une approche militante controversée
- Une ironie tragique
Une chanson née dans l’effervescence d’un anniversaire
Le 9 octobre 1971, John Lennon célèbre son 31e anniversaire à Syracuse, dans l’État de New York. Il assiste à l’inauguration de l’exposition rétrospective de Yoko Ono, This Is Not Here, au Everson Art Museum. L’événement attire un parterre impressionnant d’invités, parmi lesquels Ringo Starr et Maureen Starkey, Bob Dylan, Frank Zappa, Andy Warhol, Eric Clapton, Dennis Hopper ou encore John Cage.
Après la cérémonie, une fête s’organise dans une chambre d’hôtel. Entre deux verres, la soirée se transforme en jam session, où Lennon, Ringo Starr, Clapton et d’autres invités reprennent des classiques comme « Yesterday », « Imagine », « Give Peace A Chance » et « Yellow Submarine ». Mais avant que l’alcool ne prenne trop le dessus, Lennon gratte les premières notes d’une nouvelle chanson : « Attica State ». Inspiré par l’actualité brûlante, il en improvise une esquisse avec Yoko Ono, avant de la finaliser quelques jours plus tard.
L’enregistrement et les premières interprétations
Le 12 novembre 1971, Lennon réalise une première démo du morceau. Il lui faut trois prises pour obtenir une version satisfaisante, sur laquelle il partage les couplets avec Yoko Ono. La chanson est officiellement enregistrée entre le 13 février et le 8 mars 1972 aux Record Plant Studios à New York, sous la houlette du tandem Lennon-Ono, accompagné du célèbre Phil Spector à la production.
Les musiciens du Plastic Ono Band et du groupe Elephant’s Memory apportent leur énergie brute au morceau. On y retrouve Adam Ippolito au piano et à l’orgue, Gary Van Scyoc à la basse, Stan Bronstein au saxophone, Richard Frank Jr et Jim Keltner à la batterie et aux percussions. Le résultat est une chanson au riff mordant, appuyée par un saxophone hurlant et une guitare slide nerveuse, rendant hommage à l’héritage rock de Lennon.
Avant sa sortie officielle sur Some Time In New York City, « Attica State » est interprétée pour la première fois en public lors du concert Ten For Two, organisé en soutien à John Sinclair le 10 décembre 1971 au Crisler Arena d’Ann Arbor, Michigan. Lennon et Ono y jouent une version acoustique du titre, aux côtés de « The Luck Of The Irish », « Sisters, O Sisters » et « John Sinclair ».
Le 16 décembre, le couple l’interprète sur le David Frost Show, puis le lendemain à l’Apollo Theatre à Harlem, lors d’un concert de charité destiné aux familles des victimes de la révolte d’Attica. Une version de cette prestation figure dans la compilation John Lennon Anthology sortie en 1998.
Lennon jouera une dernière fois « Attica State » en février 1972 pour l’émission britannique Aquarius, animée par Tony Palmer. Armé d’une dobro, il en livre une interprétation poignante.
Une approche militante controversée
Si Some Time In New York City est l’un des albums les plus engagés de Lennon, il est aussi celui qui reçoit les critiques les plus acerbes.
Sur le plan musical, « Attica State » est souvent considéré comme l’un des morceaux les plus accrocheurs du disque. Mais c’est surtout son texte, d’une simplicité déconcertante, qui divise. Avec des lignes comme « Free all prisoners everywhere / All they want is truth and justice / All they need is love and care », Lennon semble sacrifier la finesse poétique au profit d’un message frontal et brut.
Certains y voient une sincérité indéniable, d’autres une approche maladroite et trop simpliste d’une situation hautement complexe. Quoi qu’il en soit, le morceau témoigne de l’état d’esprit du couple Lennon-Ono à l’époque : engagé, bravant les polémiques et refusant toute concession.
Une ironie tragique
Dans un sinistre retournement du destin, l’Attica Correctional Facility sera le lieu d’incarcération de Mark David Chapman, l’homme qui assassinera John Lennon en 1980 devant le Dakota Building à New York. Ce meurtre endeuillera une génération de fans et mettra un terme abrupt à l’engagement politique et artistique de l’ex-Beatle.
Plus de cinquante ans après sa sortie, « Attica State » reste un témoignage saisissant de l’engagement radical de Lennon, illustrant comment sa musique pouvait se faire le porte-voix des luttes sociales. Si l’album Some Time In New York City est loin de faire l’unanimité, il demeure un véritable document sonore d’une époque où Lennon voulait changer le monde à coups de guitares et de slogans.
