Magazine Culture

Le Noël clandestin des Beatles : les Christmas Records enfin au grand jour

Publié le 26 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Pendant des décennies, on a répété que les Beatles n’avaient jamais touché aux guirlandes : pas de single de Noël, pas de grelots, pas de refrain sirupeux pour les supermarchés. Sauf qu’en coulisses, ils fêtaient Noël autrement — et bien plus étrangement. De 1963 à 1969, le groupe a enregistré chaque année un message sonore pour son fan club : de fragiles flexi-discs envoyés par la poste, entre blagues scouses, parodies de chants traditionnels et mini-spectacles façon BBC imaginaire. Ces “Christmas Records” sont tout sauf des gadgets : ils capturent la mue des Beatles en temps réel, de la fraîcheur Beatlemania à l’humour psychédélique de 1966-67, puis à la fragmentation de 1968-69 où chacun enregistre presque en fantôme. Longtemps introuvables, bootlegués, compilés après coup, ces disques ont fini par être réédités officiellement en 2017, comme une fête clandestine exhumée d’Abbey Road. On y entend surtout ce que la légende oublie : au milieu du génie et des tensions, les Beatles avaient besoin d’être idiots pour rester humains. Et ça s’entend.


Les Beatles n’ont pas fait de single de Noël. Voilà une phrase que l’on a répétée pendant des décennies comme on répète une légende urbaine, avec ce petit sourire entendu qui dit : “vous voyez, eux, au moins, ils avaient du goût.” Dans une histoire du rock saturée de sapins en carton, de grelots sur les caisses claires et de chœurs forcés à sourire, l’absence d’un “Christmas single” estampillé The Beatles ressemble presque à une preuve de noblesse. Les autres ont cédé à la période des fêtes, à l’industrie du sucre, au marché du pull moche ; eux seraient restés au-dessus de la mêlée.

Sauf que c’est faux. Pas faux au sens “en réalité ils ont sorti un tube de Noël” — non, ils n’ont jamais offert au grand public leur équivalent de “Blue Christmas” ou d’un duo télévisuel trop parfait pour être honnête. Faux au sens plus passionnant : pendant que le monde croyait qu’ils se tenaient à distance des guirlandes, les Beatles gravaient chaque année, dans l’ombre, une série de disques de Noël destinés à leur fan club, des objets étranges, fragiles, privés, parfois hilarants, parfois inquiétants, comme des cartes postales envoyées depuis un univers parallèle.

Ces enregistrements, longtemps rarissimes, ont été réunis et réédités officiellement en 2017 sous le titre The Christmas Records. Et si cette publication tardive a fait l’effet d’une petite fête clandestine exhumée des caves d’Abbey Road, c’est parce que ces disques ne sont pas seulement des curiosités. Ce sont des radiographies. On y entend le groupe passer de la fraîcheur insolente de la Beatlemania à l’expérimentation psychédélique, puis à la fragmentation de la fin. On y entend des voix qui jouent, qui s’imitent, qui s’énervent, qui se cherchent. On y entend, surtout, une chose qu’on oublie trop souvent à force de sacraliser : les Beatles avaient besoin de rire. Même au cœur de leur révolution, même quand le monde leur demandait d’être des monuments, ils continuaient à être quatre garçons qui se racontent des bêtises pour tenir debout.

Sommaire

  • Le paradoxe de l’absence : pourquoi les Beatles n’ont jamais “monétisé” Noël au grand jour
  • Les flexi-discs : des disques fragiles pour une intimité fabriquée
  • Tony Barrow, Abbey Road et l’invention d’une tradition
  • 1963 : la naissance du rituel, ou “John speaking with his voice”
  • 1964 : l’année où Lennon se moque ouvertement du script
  • 1965 : l’ombre de l’époque s’invite à la fête
  • 1966 : “Pantomime”, ou l’humour comme laboratoire psychédélique
  • 1967 : “Christmas Time (Is Here Again)”, la BBC imaginaire et l’art du collage
  • 1968 : le disque éclaté, ou Noël enregistré en morceaux séparés
  • 1969 : l’ultime message, Lennon et Yoko au centre, les Beatles en fantômes
  • 1970 : quand le fan club assemble les ruines en un album
  • Les bootlegs, les procès et la mythologie des “disques introuvables”
  • 1995 : “Christmas Time (Is Here Again)” sort enfin du cercle fermé
  • 2017 : The Christmas Records, ou le moment où la carte postale devient patrimoine
  • Ce que racontent vraiment ces disques : la chronologie émotionnelle d’un groupe
  • Brian Epstein, l’argent, et l’idée fausse du “cadeau gratuit”
  • Pourquoi les Beatles n’ont jamais voulu être “sirup” à Noël
  • Noël comme soupape : les Beatles qui redeviennent des potes, malgré tout

Le paradoxe de l’absence : pourquoi les Beatles n’ont jamais “monétisé” Noël au grand jour

Il y a quelque chose d’assez choquant, a priori, dans l’idée que les Beatles n’aient jamais sorti de single de Noël “officiel” pendant leur existence. Parce que, qu’on le veuille ou non, les premières années du groupe sont aussi un chef-d’œuvre de marketing pop. Les Beatles savent se vendre, et leur entourage sait mieux encore. L’Angleterre des années 60 devient un théâtre où l’on invente, presque en direct, ce que signifie être un phénomène culturel global. Chaque apparition, chaque coupe de cheveux, chaque pochette, chaque film, chaque photo est une pièce du puzzle. Et Noël, dans ce contexte, est une opportunité évidente : le moment de l’année où les disques se vendent comme des chocolats, où les familles allument la radio, où la pop devient un rituel domestique.

Alors pourquoi rien ? Pourquoi pas un “Beatles Christmas” en 1963, 1964, 1965, à l’époque où ils pouvaient littéralement tout vendre ? Plusieurs explications se superposent. D’abord, leur calendrier est inhumain : tournées, plateaux télé, sessions studio, films, interviews, obligations sans fin. Ensuite, le groupe a toujours eu un rapport ambigu à la “chanson événementielle”. Les Beatles aiment les gimmicks, les pastiches, les clins d’œil, mais ils n’aiment pas se sentir prisonniers d’un concept imposé. La nouveauté, chez eux, est une drogue. Or un single de Noël, par définition, arrive avec une boîte autour : les mêmes images, les mêmes symboles, la même morale. Cela peut vite ressembler à une camisole.

Il y a aussi une vérité plus simple : ils n’en avaient pas besoin. Dans la première moitié des sixties, les Beatles sont déjà le cadeau de Noël. Leur actualité est permanente. Chaque nouveau single devient un événement national. Mettre des grelots sur “She Loves You”, c’était superflu.

Mais surtout, l’absence du single public n’a jamais signifié l’absence de Noël. Les Beatles ont simplement déplacé la fête dans un autre espace : celui de la relation directe avec leurs fans les plus fervents, leurs “Beatle People”, ceux qui adhèrent au fan club officiel, qui reçoivent des nouvelles, des photos, des bulletins… et, à partir de 1963, un drôle de présent : un disque souple, un flexi-disc, envoyé par la poste comme un message secret.

Les flexi-discs : des disques fragiles pour une intimité fabriquée

Il faut imaginer l’objet pour comprendre le charme. Le flexi-disc, ce n’est pas un vinyle robuste qu’on range fièrement sur une étagère. C’est une feuille sonore, légère, parfois presque “cheap”, qui se tord, qui se froisse, qui semble faite pour disparaître. C’est un support de l’éphémère. Et ce choix n’est pas anodin : ces disques ne sont pas destinés à durer, ils sont destinés à créer un instant. Un moment où, dans un salon de Sheffield ou une chambre d’ado à Paris, on pose sur la platine une fine rondelle envoyée par Liverpool, et l’on entend John, Paul, George et Ringo parler comme s’ils étaient là.

Ce dispositif est évidemment une stratégie de fidélisation — et donc, indirectement, une stratégie commerciale. Le fan club, c’est l’idée moderne de la communauté. Mais ces disques, eux, ne ressemblent pas à une opération cynique. Ils ressemblent à un espace de relâchement. Un endroit où l’on peut être absurde, mauvais chanteur, improvisateur de sketchs, imitateur du Goon Show, sans conséquence sur le prestige.

C’est là que l’histoire devient savoureuse : le groupe le plus contrôlé de l’époque s’offre, une fois par an, une soupape où le contrôle se détraque volontairement.

Tony Barrow, Abbey Road et l’invention d’une tradition

Tout commence en 1963, au moment où la machine Beatles s’emballe. Leur attaché de presse, Tony Barrow, propose une idée simple : enregistrer un message de Noël pour les membres du fan club. À l’origine, l’intention est classique, presque protocolaire. Barrow prépare un texte, un script rempli de gentillesses standardisées, de remerciements, de formules sages. Les Beatles acceptent, jouent le jeu. Et puis, très vite, comme souvent avec eux, le jeu se transforme en sabotage joyeux.

La première session a lieu à Abbey Road, dans le même lieu où le groupe fabrique déjà son futur. Et il y a quelque chose de délicieux à imaginer cette scène : quatre garçons au bord de l’explosion mondiale qui, juste avant ou après un travail sérieux, s’amusent à massacrer un chant traditionnel, à s’interrompre, à rire, à faire les idiots. Comme si la plus grande révolution pop du siècle avait besoin, pour exister, de quelques minutes de n’importe quoi.

Ce premier disque, envoyé à des dizaines de milliers de fans, va créer une attente. Dès l’année suivante, les Beatles demandent : quand est-ce qu’on fait le disque de “Crimble” ? Le mot, volontairement tordu, dit tout : c’est Noël vu par des gamins de Liverpool, un Noël irrévérencieux, un Noël de blagues internes.

Ce qui devait être une carte postale sonore devient une tradition.

1963 : la naissance du rituel, ou “John speaking with his voice”

Le premier disque de Noël des Beatles est un document fascinant parce qu’il capte le groupe au moment exact où il bascule. 1963, c’est l’année où l’Angleterre perd la tête. C’est l’année où les Beatles deviennent une force sociale. Et dans ce disque, on entend l’énergie des débuts, cette manière de se moquer de tout, y compris de soi.

Le script de Tony Barrow est là, comme un garde-fou, mais il est vite abandonné. Ils chantent “Good King Wenceslas” de manière volontairement approximative, comme si la justesse n’avait aucune importance face au plaisir de faire les imbéciles ensemble. Puis Lennon se présente avec une phrase devenue mythique, parce qu’elle résume l’humour du groupe : “Bonjour, c’est John qui parle avec sa voix !” Une absurdité totale. Une blague d’enfant. Et pourtant, c’est aussi un geste de proximité : “je suis là”, “je vous parle”, “je ne suis pas une statue”.

Ce disque est encore gentil. Encore “safe”, malgré son chaos. Il ressemble à une bande de potes qui s’amusent, avec une tendresse réelle pour ceux à qui ils s’adressent. Et il montre déjà quelque chose d’essentiel : les Beatles ont compris que leur relation aux fans n’est pas seulement une affaire de chansons, mais une affaire de complicité.

1964 : l’année où Lennon se moque ouvertement du script

En 1964, le groupe est déjà trop grand pour l’Angleterre. Ils conquièrent l’Amérique, ils vivent dans un tourbillon. Et dans le deuxième disque de Noël, on sent une ironie plus agressive. Ils chantent “Jingle Bells”, puis Lennon fait ce qu’il fait de mieux : il perce le décor. Il lit le script en appuyant sur sa médiocrité, comme s’il voulait qu’on entende le papier derrière la voix. Il se moque de l’écriture, il improvise, il transforme la politesse en sketch.

Ce qui est frappant, c’est que ce sabotage ne détruit pas le message ; il le rend plus vrai. Parce que l’amour des Beatles pour leur public n’est jamais celui d’un crooner qui remercie avec des violons. C’est celui d’un groupe qui dit : “vous faites partie de notre histoire, alors on va vous parler comme on est, avec nos blagues, nos idioties, nos défauts.”

Même dans ce petit objet, on entend la personnalité de chacun. Lennon, le démolisseur. McCartney, le joueur de scène qui veut que ça tienne debout. Harrison, l’observateur plus discret, souvent le plus sec en punchlines. Starr, le clown naturel qui donne à l’ensemble une chaleur humaine.

1965 : l’ombre de l’époque s’invite à la fête

À mesure que les sixties avancent, quelque chose se fissure dans le monde, et les Beatles le sentent. 1965, c’est l’année où l’on comprend que la modernité n’est pas seulement euphorique. C’est aussi l’année où le Vietnam s’installe dans l’actualité comme une blessure permanente, où la pop commence à porter des inquiétudes, où le groupe devient plus introspectif, plus “adulte”.

Le troisième disque de Noël est étrange, parce qu’il mélange encore l’humour et une forme de malaise. On y entend des versions a cappella et volontairement ratées de “Yesterday”, comme si les Beatles prenaient plaisir à vandaliser leur propre chef-d’œuvre mélancolique. Ils entament “Auld Lang Syne”, puis, dans un glissement typiquement sixties, la chanson se tord vers une référence à “Eve of Destruction”, cet hymne anxieux de l’époque. On n’est plus seulement dans la blague, on est dans la conscience du monde.

Ce disque est aussi un indice : la tradition commence à peser. On sent moins l’excitation spontanée de 1963. Les Beatles deviennent des adultes trop sollicités, et l’idée d’enregistrer “le message annuel” ressemble parfois à une obligation. C’est là que la beauté de ces disques se révèle : ils ne sont pas lisses. Ils ne prétendent pas que tout va bien. Ils documentent, à leur manière grotesque, l’évolution de la fatigue.

1966 : “Pantomime”, ou l’humour comme laboratoire psychédélique

1966 est une année charnière. Plus de tournées. Les Beatles se replient sur le studio, deviennent des chercheurs sonores, des artisans de l’illusion. Et leur disque de Noël suit cette mutation : il devient une œuvre plus construite, plus délirante, presque un mini-show radiophonique.

Le titre “Pantomime: Everywhere It’s Christmas” dit déjà tout : on quitte le simple message pour entrer dans une forme théâtrale. Il y a des chansons originales, des sketches, des personnages, des morceaux absurdes avec des titres qui ressemblent à des blagues internes. On est dans l’esprit des émissions comiques britanniques, mais aussi dans l’esprit d’Abbey Road à cette époque : montage, collage, expérimentation.

Ce disque est précieux parce qu’il montre que, même lorsqu’ils travaillent sur des morceaux majeurs, même lorsqu’ils inventent de nouveaux langages, les Beatles continuent de s’amuser comme des gosses. Leur révolution n’est pas seulement esthétique ; elle est aussi ludique. Ils jouent avec la pop comme on joue avec un jouet dangereux.

Et en filigrane, on comprend autre chose : ce que le public perçoit comme “génie” est souvent, au départ, une forme de jeu. Les Beatles inventent parce qu’ils s’autorisent à être ridicules.

1967 : “Christmas Time (Is Here Again)”, la BBC imaginaire et l’art du collage

1967, c’est l’année où les Beatles deviennent des architectes de mondes. Même quand ils enregistrent un disque de Noël pour quelques dizaines de milliers de fans, ils le conçoivent comme une production. “Christmas Time Is Here Again!” est construit autour d’un concept : une émission type BBC où différents groupes “auditionnent”, où des personnages se succèdent, où le refrain du titre revient comme un mantra. C’est absurde, sophistiqué, et étrangement hypnotique.

Le morceau “Christmas Time (Is Here Again)” n’est pas une “chanson” au sens classique. C’est un motif. Un gimmick répété, une ritournelle qui sert de colle à l’ensemble. Autour, les Beatles incarnent des voix, des caricatures, des petites scènes de radio. Lennon lit un poème à la fin, comme pour rappeler que, derrière le clown, il y a déjà l’auteur qui veut écrire autrement.

Ce disque est aussi un miroir de l’époque. On est en plein psychédélisme, en pleine culture du montage, du collage, de l’émission radio comme terrain d’expérimentation. Il y a dans ce disque une parenté évidente avec leur goût pour les faux programmes, les fausses pubs, les fausses identités. Les Beatles s’amusent à se démultiplier. Ils deviennent des acteurs. Ils jouent à être des gens qui jouent.

Et dans cette multiplication, on sent déjà le vertige : plus ils deviennent grands, plus ils ont besoin de se déguiser pour respirer.

1968 : le disque éclaté, ou Noël enregistré en morceaux séparés

1968, c’est le White Album, et tout ce que cela signifie : abondance, individualités, tensions, studios séparés, ego, fatigue. Et le disque de Noël de cette année-là est presque un résumé miniature de cette dislocation. Pour la première fois, l’enregistrement se fait en grande partie séparément, puis assemblé comme un puzzle. Ce n’est plus un groupe qui rit dans une pièce, c’est une mosaïque de contributions individuelles collées ensemble.

Le résultat est fascinant. On y entend des bruits bizarres, des fragments musicaux, des messages, des mini-poèmes, des extraits qui surgissent puis disparaissent. McCartney y glisse une petite chanson “Happy Christmas, Happy New Year”, Lennon y place des poèmes. Harrison, dans un geste typiquement harrisonien, enregistre à New York une scène avec Tiny Tim qui joue du ukulélé et chante “Nowhere Man”. Et au milieu de ce chaos, on entend même un bout accéléré de “Helter Skelter”, comme si le groupe se citait lui-même à travers un miroir déformant.

Ce disque, plus que les autres, montre ce que les Beatles deviennent à la fin des sixties : un groupe qui existe encore, mais dont la cohésion est en train de se dissoudre. Même la blague de Noël est contaminée par la fragmentation. Et pourtant, malgré tout, ils continuent à envoyer quelque chose. Ils continuent à honorer le rituel, comme on honore une vieille promesse. On pourrait dire : même quand ils ne s’aiment plus très bien, ils ont encore besoin de ce moment de nonsense partagé.

1969 : l’ultime message, Lennon et Yoko au centre, les Beatles en fantômes

1969 est une année d’agonie lente. “Abbey Road” sort comme un dernier éclat de grandeur, mais le groupe est déjà brisé à l’intérieur. Et le dernier disque de Noël, “Happy Christmas 1969”, est un objet presque douloureux à écouter quand on sait. Parce qu’il porte en lui la preuve sonore : les Beatles ne sont plus vraiment ensemble.

L’enregistrement est encore plus éclaté, plus “reportage” que sketch collectif. Lennon et Yoko occupent une place immense, dans leur maison, dans une atmosphère où l’on joue à des jeux absurdes, où l’on parle, où l’on s’écoute, comme si la “cellule Lennon-Ono” était désormais l’unité de base. Harrison apparaît brièvement. Starr aussi, notamment pour parler de son film “The Magic Christian”. McCartney, lui, glisse un petit ad-lib chanté : “This is to wish you a merry, merry Christmas”, phrase simple, presque comme un reste de politesse au milieu des ruines.

Et puis il y a un détail qui serre le cœur : un fragment des solos de guitare de “The End” se fait entendre. Comme une bande fantôme. Comme si “Abbey Road” venait hanter ce disque de Noël. Comme si l’on entendait, derrière la blague, la fin réelle.

Ce dernier disque n’a plus le charme innocent de 1963. Il n’a plus la cohésion délirante de 1967. Il ressemble à ce qu’il est : la trace d’un groupe qui a déjà cessé d’exister comme entité, mais qui continue à produire des souvenirs, parce qu’un mythe ne meurt jamais d’un coup.

1970 : quand le fan club assemble les ruines en un album

La cruauté de l’histoire, c’est que ces disques, à l’époque, ne sont pas faits pour durer. Ils sont envoyés, joués, rangés, perdus, abîmés. Et après la séparation du groupe, le fan club décide de les rassembler sur une compilation, envoyée aux membres : au Royaume-Uni sous le titre From Then to You, aux États-Unis sous celui de The Beatles Christmas Album. On fait donc de ces messages privés un objet plus durable, presque un souvenir officiel, comme pour apaiser des fans qui, soudain, n’ont plus rien à attendre.

Il y a quelque chose de poignant là-dedans : l’album de Noël devient un album de deuil. Une manière de dire : “ils ne sont plus là, mais écoutez, ils vous parlent encore.”

Et le fait que les bandes originales aient été, à un moment, mal localisées, obligeant à masteriser à partir de copies de flexi-discs, renforce encore le caractère fantomatique de l’objet. Ce n’est pas un disque “parfait”. C’est un disque-souvenir. Un album de traces.

Les bootlegs, les procès et la mythologie des “disques introuvables”

Pendant longtemps, ces enregistrements circulent comme des reliques. Les collectionneurs se battent pour des exemplaires, les fans s’échangent des copies, les pirates flairent la possibilité d’un marché parallèle. Forcément : quand on dit à une communauté qu’il existe des Beatles “inédits”, même si ce sont des sketches et des bribes, on allume une obsession.

Les années passent, et ces disques deviennent un folklore. Certains affirment les avoir entendus, d’autres jurent qu’ils n’existent pas, d’autres encore les mythifient comme des œuvres secrètes. Des bootlegs apparaissent, des tentatives de sorties plus larges aussi, parfois stoppées net par les représentants du groupe. Tout cela nourrit une sensation : il y a un “Noël des Beatles” caché quelque part, un Noël qui ne ressemble pas aux cartes postales habituelles, un Noël qui serait plutôt une émission absurde enregistrée à la va-vite par quatre génies épuisés.

Et c’est vrai. C’est exactement ça.

1995 : “Christmas Time (Is Here Again)” sort enfin du cercle fermé

Avant même la réédition de 2017, il y a eu une première fissure officielle dans le mur : une version de “Christmas Time (Is Here Again)” apparaît en 1995, dans le contexte du projet Anthology, notamment comme face B liée à “Free as a Bird”. C’est un geste révélateur : parmi tous ces disques, c’est le fragment le plus proche d’une “chanson” classique qui obtient le droit de cité.

Ce choix n’est pas innocent. Il dit que, même dans les délires de fan club, les Beatles ont écrit des choses qui tiennent musicalement. Des bribes de mélodies. Des refrains. Des idées. Comme si, incapables de s’arrêter d’être des songwriters, ils avaient laissé de la musique se glisser entre deux sketches.

Ce “Christmas Time” est alors perçu comme une curiosité charmante, un bonus pour complétistes. Mais il prépare le terrain : l’idée qu’un jour, ces disques seront présentés au grand jour, non plus comme des artefacts honteux, mais comme une partie de l’histoire.

2017 : The Christmas Records, ou le moment où la carte postale devient patrimoine

En décembre 2017, le rideau s’ouvre officiellement : les sept messages sont réédités dans un coffret, sur sept vinyles colorés, avec leurs pochettes d’origine reproduites, et un livret. Le titre de couverture — “Happy Christmas Beatle People!” — sonne comme une phrase lancée dans le vide du temps, et qui revient nous frapper en pleine poitrine. Parce qu’en 2017, les Beatles ne sont plus un groupe. Ils sont une mémoire mondiale. Et entendre ces messages, c’est entendre cette mémoire parler avec une voix vivante.

Ce coffret a une valeur évidente pour les collectionneurs. Mais sa valeur réelle est ailleurs : il permet à tout le monde d’accéder à ce qui était réservé à un cercle fermé. Il révèle une facette du groupe que beaucoup n’imaginaient pas : non pas les Beatles auteurs de “A Day in the Life”, mais les Beatles clowns radiophoniques, les Beatles qui rigolent de la prononciation, les Beatles qui font des sketches à la Bonzo Dog, les Beatles qui chantent faux pour le plaisir de chanter faux.

Et, paradoxalement, cette facette rend le groupe encore plus grand. Parce qu’elle rappelle qu’ils n’étaient pas seulement des monuments. Ils étaient des hommes. Des hommes qui, une fois par an, se donnaient la permission de ne pas être des Beatles “importants”.

Ce que racontent vraiment ces disques : la chronologie émotionnelle d’un groupe

On pourrait écouter ces messages comme on écoute des bonus : une petite sucrerie, une blague d’archives. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Ces disques sont un journal intime involontaire. Ils racontent une chronologie émotionnelle.

En 1963, on entend l’excitation et l’innocence, la sensation que tout est possible. En 1964, on entend l’assurance, l’ironie, le début du sabotage de la machine. En 1965, on entend une ombre, un monde plus lourd. En 1966 et 1967, on entend l’explosion créative, la joie du collage, l’humour comme forme de psychédélisme. En 1968 et 1969, on entend la fragmentation, les contributions séparées, la présence de nouveaux centres, la disparition du “nous”.

Ce qui est fascinant, c’est que la musique “officielle” raconte la même histoire, mais en mode majestueux. Les disques de Noël la racontent en mode grotesque. Ils montrent les mêmes fissures, mais avec des grimaces. Ils sont comme l’envers du décor : pendant que les Beatles construisent des cathédrales sonores, ils envoient, en douce, des cartes postales pleines de bruit et de bêtises.

Et c’est là que Noël devient une métaphore parfaite : Noël, c’est le moment où l’on se force à être joyeux, mais où l’on sent aussi, parfois, la mélancolie, le poids du temps, la fatigue des rituels. Les Beatles ont fait de Noël un petit théâtre privé où la joie est réelle, mais où la tension finit par s’infiltrer.

Brian Epstein, l’argent, et l’idée fausse du “cadeau gratuit”

On pourrait s’étonner que cette tradition ait existé sous le règne d’un entourage souvent obsédé par la rentabilité. Mais il faut être honnête : ce n’était pas un acte de pure charité. Le fan club est une machine à fidéliser, donc à pérenniser la marque Beatles. Envoyer un disque de Noël, c’est renforcer la communauté, c’est nourrir la mythologie, c’est dire : “vous n’êtes pas juste des consommateurs, vous êtes nos proches.”

Le génie — et c’est là que les Beatles restent des pionniers —, c’est que cette stratégie fonctionne précisément parce qu’elle ressemble à l’inverse d’une stratégie. Ces disques ne sont pas “propres”. Ils ne sont pas “professionnels”. Ils ressemblent à un moment volé. Et c’est ce qui les rend précieux.

Dans une pop où tout est calibré, le désordre est une valeur. Les Beatles l’avaient compris.

Pourquoi les Beatles n’ont jamais voulu être “sirup” à Noël

Il faut aussi reconnaître une chose : les Beatles ont toujours eu une allergie au sentimentalisme forcé. Même quand ils écrivent des chansons d’amour, ils y glissent de l’ironie, de la complexité, une inquiétude. Un single de Noël “classique”, avec chorale et neige imaginaire, aurait probablement sonné faux dans leur bouche. Lennon, surtout, aurait détesté l’idée. McCartney aurait pu le faire, bien sûr, parce qu’il aime les mélodies et les refrains universels — il le prouvera plus tard avec Wonderful Christmastime —, mais dans le cadre du groupe, l’équilibre aurait été délicat.

Leur solution a donc été parfaite : ils ont fait Noël à leur manière. Pas un Noël de carte postale. Un Noël de radio absurde. Un Noël de sketchs. Un Noël où l’on entend quatre hommes rire, parfois trop fort, comme on rit quand on veut couvrir une inquiétude.

Noël comme soupape : les Beatles qui redeviennent des potes, malgré tout

Ce qui traverse ces sept disques, malgré les tensions, malgré la fatigue, malgré l’histoire qui se referme, c’est cette nécessité : se faire rire. Les Beatles sont devenus un symbole mondial, mais ils ont aussi été une bande de copains qui se sont sauvés mutuellement par l’humour. Même quand ils se déchirent, même quand chacun prend sa route, il reste cette pulsion : se retrouver une minute dans la bêtise partagée.

C’est peut-être ça, au fond, le plus beau cadeau. Pas une grande chanson de Noël pour les charts. Mais une série de petits documents où l’on entend la chair derrière le mythe. Les Beatles qui chantent faux. Les Beatles qui lisent un script en se moquant. Les Beatles qui inventent des personnages. Les Beatles qui, une fois par an, se permettent d’être inutiles — donc humains.

Et c’est précisément pour cela que ces enregistrements comptent. Parce qu’ils nous rappellent que les Beatles n’ont pas seulement révolutionné la musique : ils ont inventé une manière d’exister comme groupe dans la modernité, avec ses rituels, ses communautés, ses coulisses. Leur Noël clandestin, c’est le Noël du rock : pas celui des anges, celui des hommes. Un moment où l’on met de côté la gravité du monde pour se rappeler qu’on a le droit, aussi, d’être idiot. Même quand on est en train de changer le siècle.


Retour à La Une de Logo Paperblog