Un simple “mood” mal entendu, et voilà Paul McCartney propulsé, en plein mois de décembre, au rang de grand sorcier d’un coven de Liverpool. La rumeur, devenue virale, prétend que Wonderful Christmastime cacherait un rituel nocturne — des participants surpris en pleine messe noire, sauvant les apparences en martelant “simply having a wonderful Christmastime”. Fidèle à sa vieille stratégie face aux fantasmes (de “Paul is dead” aux messages cachés), Sir Paul répond par l’humour : oui, merci, vous m’avez démasqué… et évidemment que non. À partir de cette blague, l’histoire devient plus passionnante que la théorie elle-même : comment une consonne (“moon” au lieu de “mood”) suffit à transformer une comptine synthétique de 1979 en grimoire pop ; pourquoi ce morceau bricolé dans l’ombre de McCartney II divise autant ; comment son clip un peu étrange et son éternel retour dans les playlists de décembre alimentent la légende. On rembobine la cassette, on examine le malentendu, et on voit ce que cette rumeur raconte vraiment : notre besoin d’ésotérisme, et la façon dont McCartney, encore, réussit à faire d’une chanson simple un phénomène mondial.
Il y a des rumeurs qui collent à la peau comme l’odeur d’une cave humide sur une veste en tweed. Des histoires qui ne meurent jamais vraiment, qui changent juste de forme selon l’époque, les plateformes, le degré d’ennui collectif et la quantité de pixels disponibles pour réécrire le réel. Et puis il y a Paul McCartney, personnage public si photographié, si commenté, si mythologisé, qu’il semble parfois vivre dans deux mondes parallèles : celui, banal et terrestre, d’un musicien qui a composé un nombre absurde de mélodies immortelles ; et celui, délirant et ésotérique, où chaque syllabe qu’il chante serait un code, chaque sourire une diversion, chaque chanson une opération psychologique.
Cette semaine, l’un de ces délires a ressurgi avec la ponctualité d’un vinyle de Noël qui craque dès la première mesure. Sir Paul a pris la parole pour répondre à une théorie devenue virale autour de Wonderful Christmastime, son classique de fin d’année sorti à la fin des seventies : certains internautes jurent que le morceau parlerait de sorcellerie, de gens surpris en plein rituel, tentant de sauver les apparences en répétant “simplement en train de passer un merveilleux Noël” comme on jette un drap sur un autel. Au lieu de s’offusquer, McCartney a dégainé ce qu’il a toujours eu de plus efficace face aux fantasmes : l’humour, la désinvolture, ce petit pas de côté typiquement scouse.
Dans une séquence récente, il a lâché, en substance : oui, merci de m’avoir démasqué, c’est complètement vrai, je suis le grand sorcier d’un coven de Liverpool. Avant d’ajouter aussitôt, comme on repose la tasse sur la table : évidemment que non, c’est n’importe quoi. Cette pirouette pourrait passer pour une blague de plus, un clin d’œil de rock star octogénaire qui s’amuse des réseaux. Sauf que chez McCartney, aucune blague n’est totalement gratuite. Parce que son histoire est une longue négociation avec la rumeur, et parce que Wonderful Christmastime est, depuis près d’un demi-siècle, l’une de ces chansons qui déclenchent des réactions viscérales : l’adoration, le rejet, l’exaspération, la tendresse, parfois tout à la fois.
Alors autant prendre la rumeur au sérieux, non pas parce qu’elle serait vraie, mais parce qu’elle raconte quelque chose de fascinant : notre rapport à McCartney, notre besoin de transformer une chanson de trois minutes en énigme occulte, et la façon dont un morceau synthétique bricolé en 1979 est devenu une tradition mondiale, un champ de bataille esthétique, une rente annuelle, une madeleine chimique, un irritant sonore, et désormais, pour certains, un grimoire déguisé.
Sommaire
- La rumeur comme bande-son : de “Paul is dead” au “coven de Liverpool”
- “The mood is right” : quand une syllabe déclenche une messe noire
- 1979 : la fin d’une décennie, le début d’un laboratoire
- Lower Gate Farm : un homme seul, des synthés, et des grelots
- Le clip : un pub du Sussex, un théâtre d’Eastbourne, et Wings en figurants
- “Simplement” : la répétition comme arme de joie… ou d’énervement
- La haine comme preuve de succès : “pire chanson de Noël” et autres procès absurdes
- Une machine à souvenirs : streaming, charts, et éternel retour de décembre
- Manchester 2024 : le moment où McCartney la rejoue, et où tout se referme
- McCartney et Noël : entre traditions familiales et fantômes des Beatles
- La sorcellerie comme métaphore involontaire : pourquoi on veut y croire
- Ce que “Wonderful Christmastime” dit vraiment de Paul McCartney
La rumeur comme bande-son : de “Paul is dead” au “coven de Liverpool”
Si l’on devait résumer la carrière publique de Paul McCartney en une seule bataille, ce ne serait pas la rivalité supposée avec Lennon, ni la querelle d’ego post-Beatles, ni même les procès autour des droits. Ce serait sa lutte — parfois amusée, parfois épuisante — contre ce que la célébrité fabrique de plus incontrôlable : l’interprétation paranoïaque. McCartney est un aimant à mythes, parce qu’il incarne à lui seul un paradoxe insupportable pour beaucoup : le succès massif sans l’aura tragique, la longévité sans l’autodestruction, l’optimisme sans la posture cynique. Quand le rock s’est construit sur des martyrs magnifiques, lui a persisté à être vivant, productif, souriant. C’est presque suspect.
Dans ce contexte, la théorie de la sorcellerie autour de Wonderful Christmastime est un épisode de plus dans une saga vieille comme la pop culture moderne. On pourrait la ranger dans le même tiroir mental que les messages sataniques qu’on croyait entendre en passant les disques à l’envers, que les “preuves” cachées dans les pochettes, que les lyrics découpées au scalpel pour y trouver des confessions involontaires. Sauf qu’ici, c’est encore plus absurde : on parle d’un titre où l’on entend littéralement des grelots, un synthé qui clignote comme une guirlande électrique, et un refrain répété jusqu’à l’hypnose.
Mais c’est justement ça qui rend la chose intéressante. La rumeur dit rarement quelque chose du morceau ; elle dit quelque chose de ceux qui l’écoutent. Et de ce qu’ils projettent sur Paul. Car McCartney, depuis les Beatles, c’est la figure idéale pour ce genre de projection : il est assez connu pour être un symbole universel, assez “propre” pour susciter le soupçon, assez britannique pour que l’ironie se confonde avec la dissimulation, assez liverpuldien pour porter l’imaginaire du port, des brumes, des superstitions, du folklore.
En plus, le bonhomme a déjà vécu la rumeur ultime, celle qui dépasse toutes les autres : “Paul est mort” et aurait été remplacé par un sosie. Cette histoire-là est la matrice de toutes les autres, la preuve que la musique populaire peut devenir un roman feuilleton collectif où chacun veut jouer au détective. Que McCartney réponde aujourd’hui à une rumeur de witchcraft par une blague de “grand sorcier” n’est donc pas anecdotique : c’est presque un geste historique. Il signale qu’à 83 ans, il connaît la mécanique, il sait comment l’éteindre sans l’alimenter, il sait que la meilleure façon de dégonfler un ballon, c’est parfois de rire dedans.
“The mood is right” : quand une syllabe déclenche une messe noire
Le carburant principal de cette théorie, c’est un détail minuscule, un accident auditif, une confusion qui a un nom savant et une saveur enfantine : le monde des paroles mal entendues. Dans le cas de Wonderful Christmastime, une partie du public a cru entendre “the moon is right” (“la lune est au bon endroit”) au lieu de “the mood is right” (“l’ambiance est bonne”). Et tout change. En une consonne, on passe du salon éclairé aux bougies à la clairière nocturne. On bascule de la fête de famille au rituel. La lune, dans l’imaginaire populaire, c’est le signe. Le symbole. Le projecteur cosmique.
Or McCartney l’a répété : il chante bien “the mood is right”. Il parle de l’ambiance, de l’humeur générale, de ce moment où la pièce est chaude, où les gens ont bu un peu, où l’on se sent suffisamment en sécurité pour chanter trop fort et rire trop franchement. Et pour être sûr que tout le monde comprenne, il a même expliqué ce qu’il avait en tête : les fêtes de Noël à Liverpool de son enfance, ces réunions familiales où l’on levait un verre, où l’on se retrouvait, où l’on faisait ce que l’on fait à Noël depuis des générations — se serrer les uns contre les autres pour conjurer le froid extérieur.
Ce qui est délicieux, c’est que McCartney n’a pas seulement corrigé la parole : il a joué avec le malentendu. Dans une interview plus ancienne sur son propre site, il a même poussé la blague en disant, en gros, que oui, c’était “the mood”, et que dans la sorcellerie, on appelle ça “the mood”, parce qu’il a rassemblé les sorcières et les sorciers et qu’il a “le mood”. C’est du McCartney pur : la blague légère, presque dad-joke, mais avec une conscience aiguë de la facilité avec laquelle on peut “convaincre la moitié du monde” d’une histoire stupide si on la raconte assez bien.
Et c’est là que l’affaire devient sérieuse. Pas la sorcellerie, évidemment. Mais la manière dont une chanson de Noël se retrouve transformée en récit complotiste, parce que notre époque adore les couches cachées, les explications alternatives, les secrets. Comme si l’idée qu’un musicien ait simplement voulu écrire un morceau festif et un peu bizarre était trop simple. Comme si la simplicité, chez McCartney, devait forcément être un masque.
1979 : la fin d’une décennie, le début d’un laboratoire
Pour comprendre Wonderful Christmastime, il faut la replacer dans son contexte : la fin de 1979, un moment charnière où tout bouge, où le rock se reconfigure. Les années 70 se terminent dans un mélange de gueule de bois et d’excitation : le punk a brûlé la vieille tapisserie, la new wave installe ses néons, le disco vient d’être déclaré mort par certains et immortel par d’autres, et les synthétiseurs deviennent des armes populaires. McCartney, lui, est à un endroit particulier de sa trajectoire : il sort de l’ère Wings, qui a été une décennie de reconquête, de tournées, de succès massifs, mais aussi de tensions internes et d’identité fluctuante. Il a prouvé qu’il pouvait exister après les Beatles. Il a prouvé qu’il pouvait remplir des stades. Et maintenant, que fait-il ?
Il fait exactement ce qu’il a toujours fait quand il sent le monde changer : il s’enferme et il expérimente. Il retourne à une méthode domestique, presque artisanale, celle du premier album McCartney en 1970, où il jouait tout lui-même, comme un homme-orchestre dans son salon. Sauf qu’en 1979, son salon est rempli de machines. Des claviers, des boîtes à rythmes, des synthés imposants, des sons nouveaux. L’album qui sortira de ces sessions, McCartney II, est souvent décrit comme un disque électronique avant l’heure, un objet parfois mal compris à sa sortie, mais incroyablement moderne rétrospectivement. On y trouve des titres qui flirtent avec l’expérimental, des grooves mécaniques, des bizarreries pop, et cette sensation que McCartney s’amuse à être seul aux commandes.
Wonderful Christmastime est née dans ce climat. C’est un morceau conçu en marge, une chanson saisonnière mais fabriquée avec les outils du futur. Elle ressemble à un sapin en plastique posé au milieu d’un studio de musique électronique : à la fois kitsch et visionnaire. Et c’est précisément ce mélange qui la rend si durable. Elle n’appartient à aucune époque, parce qu’elle est déjà un collage d’époques : la tradition de Noël et les synthés de science-fiction, les grelots et les filtres modulés, le chœur et la machine.
Lower Gate Farm : un homme seul, des synthés, et des grelots
L’image est puissante : Paul McCartney, seul dans un studio installé chez lui, enregistrant une chanson de Noël comme on fabrique un jouet pour ses enfants. Il n’y a pas de grand orchestre, pas de section de cuivres, pas de producteurs extérieurs imposant une direction. Il y a McCartney, ses mains, ses idées, et une collection d’instruments. Sur l’enregistrement, il assure les voix, les claviers, les guitares, la basse, la batterie, les percussions, et bien sûr ces jingle bells qui signent immédiatement la chanson. Le résultat a quelque chose de paradoxal : c’est un morceau très “produit” dans son rendu final, mais son ADN est celui d’un bricolage intime.
Les synthés sont au cœur de l’identité du titre. Ils ne servent pas seulement à colorer : ils portent la chanson, ils la rendent immédiatement reconnaissable. Le riff d’intro, ce motif qui tourne comme un manège électrique, s’imprime dans le cerveau en quelques secondes. Il évoque autant une fête de fin d’année qu’un jeu vidéo primitif. Et là encore, McCartney est fidèle à lui-même : il n’a jamais eu peur des sons nouveaux. Dès les Beatles, il a été l’un des plus curieux face à la technologie, l’un de ceux qui voyaient dans le studio un instrument. Wonderful Christmastime prolonge cette intuition : c’est un morceau de Noël conçu comme une petite expérience sonore, une carte postale festive envoyée depuis un futur possible.
Ce qui est drôle, c’est que cette modernité a été longtemps utilisée contre la chanson. Beaucoup de critiques ont reproché au morceau son côté “cheap”, son synthé jugé criard, sa production perçue comme datée. Sauf que le temps est cruel avec les jugements rapides : ce qui semblait daté est devenu une signature, ce qui semblait agressif est devenu nostalgique, ce qui semblait trop simple est devenu hypnotique. Et si l’on écoute aujourd’hui Wonderful Christmastime avec des oreilles moins snobs, on entend surtout un artiste qui joue avec la joie, qui assume une forme de naïveté technologique, qui transforme un synthé en guirlande sonore.
Le clip : un pub du Sussex, un théâtre d’Eastbourne, et Wings en figurants
La confusion autour de la chanson est aussi alimentée par son image. Le clip de Wonderful Christmastime, tourné à la fin de 1979, est un petit film étrange, presque anodin, mais chargé de symboles involontaires. On y voit McCartney et l’entourage Wings dans un décor qui ressemble à une fête improvisée, avec une ambiance de pub décoré, de soirée un peu surréaliste, de célébration qui hésite entre le chaleureux et l’inquiétant. Avec le recul, ce genre de clip, typique de la période, peut facilement devenir le support de toutes les interprétations : des gens réunis, un chœur, des lumières, des costumes, des regards caméra. Il n’en faut pas plus pour que certains imaginent un rituel.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est que le clip a été réalisé par Russell Mulcahy, futur artisan majeur de l’esthétique des clips des années 80, connu pour avoir signé des vidéos iconiques de la période. On sait aussi qu’il a été tourné en partie dans un pub du Sussex et en partie dans un théâtre à Eastbourne, où Wings répétait pour sa tournée britannique de 1979. Cette tournée est importante : elle marque un moment de transition, un dernier souffle de l’ère Wings avant les dissolutions et les recompositions. La chanson de Noël y est jouée, au milieu d’un set rock, comme une anomalie joyeuse, un clin d’œil au public, une manière de dire : même dans le sérieux des tournées, on peut s’autoriser la fête.
Et puis il y a un détail délicieux, presque conceptuel : les membres de Wings apparaissent dans le clip, mais ils ne jouent pas sur l’enregistrement studio. C’est McCartney seul qu’on entend, mais c’est une troupe qu’on voit. Le son est solitaire, l’image est collective. Ce décalage renforce l’étrangeté du morceau : il a l’air d’être un hymne de groupe, mais c’est en réalité un projet personnel. Là encore, pour les amateurs de théories, c’est du pain bénit : si l’image ment, alors tout peut mentir. Sauf que ce n’est pas un mensonge, c’est de la pop. La pop a toujours été ça : une mise en scène.
“Simplement” : la répétition comme arme de joie… ou d’énervement
Pourquoi Wonderful Christmastime divise-t-elle autant ? Pourquoi ce morceau, plus que tant d’autres, déclenche-t-il des réactions de rejet presque violentes chez certains, et une affection sincère chez d’autres ? La réponse est peut-être dans un mot : la répétition. McCartney répète son refrain comme on martèle une incantation. Et certains se disent : voilà, c’est exactement ça, c’est une incantation. Sauf que l’incantation, ici, n’a rien d’occulte : c’est une technique pop. Le refrain répété, c’est l’hameçon. C’est le slogan. C’est la méthode McCartney depuis toujours, du “yeah yeah yeah” à l’obsession mélodique.
Dans Wonderful Christmastime, cette logique est poussée à l’extrême. La phrase “simply having a wonderful Christmastime” revient, encore et encore, jusqu’à devenir un état. Ceux qui aiment y voient une forme de transe joyeuse, une simplicité assumée, une comptine moderne. Ceux qui détestent y entendent une agression, un harcèlement sonore, un morceau qui ne sait pas quand s’arrêter. C’est une chanson qui met à nu un débat éternel autour de McCartney : la frontière entre la pop comme art du minimalisme efficace et la pop comme machine à répétition.
Et pourtant, sous cette apparente simplicité, la chanson a des bizarreries. Son tempo est étonnamment rapide pour un titre de Noël, comme si l’euphorie était légèrement nerveuse. Les accords, sans être révolutionnaires, ont ce petit twist harmonique typique de McCartney, cette manière d’aller chercher une couleur inattendue dans un coin de la gamme. Ce n’est pas un morceau écrit par un amateur : c’est un morceau écrit par un homme qui sait exactement comment fonctionne une chanson, et qui choisit volontairement de faire simple, de faire direct, de faire presque enfantin. Le problème, c’est que beaucoup confondent le choix de la simplicité avec une absence de travail.
La vérité, c’est que Wonderful Christmastime est un morceau qui assume une forme de naïveté. Et la naïveté, dans le rock, est souvent considérée comme un péché. Le rock aime le cool, la distance, le sarcasme. McCartney, lui, aime l’enthousiasme. Il aime les chœurs. Il aime les grelots. Il aime l’idée qu’une chanson puisse être une pièce décorative qu’on ressort chaque année, comme une boule de Noël un peu kitsch mais chargée de souvenirs.
La haine comme preuve de succès : “pire chanson de Noël” et autres procès absurdes
Il existe un sport saisonnier, aussi fiable que la dinde et les disputes familiales : écrire des articles pour expliquer pourquoi Wonderful Christmastime serait “la pire chanson de Noël”. Chaque année, quelqu’un redécouvre le morceau dans un supermarché, sur une radio, dans une playlist imposée, et ressent une forme de colère presque philosophique : comment cette chose peut-elle exister, et pourquoi revient-elle sans cesse ? La chanson devient alors le symbole de tout ce qu’on déteste dans la période : la répétition commerciale, la musique imposée, le kitsch, l’obligation d’être heureux.
Mais ce procès, paradoxalement, confirme la puissance du titre. Une chanson vraiment insignifiante ne déclenche pas de haine. Elle glisse, elle disparaît. Wonderful Christmastime ne disparaît pas. Elle résiste. Elle revient. Elle obsède. Elle irrite. Elle fait partie de ces morceaux qui, qu’on le veuille ou non, occupent une place dans l’inconscient collectif. Et si l’on veut être honnête, cette place est méritée : il n’est pas simple d’écrire une chanson de Noël originale, qui ne soit pas une reprise d’un standard, et qui survive à l’usure. McCartney l’a fait. Même si certains auraient préféré qu’il ne le fasse pas.
Un auteur a résumé ce paradoxe par une formule parfaite : “Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, rares sont les chansons dans l’œuvre de McCartney qui provoquent des réactions aussi fortes.” C’est exactement ça. Le morceau est un test de personnalité. Il révèle votre tolérance au kitsch, votre rapport à la répétition, votre capacité à accepter qu’une chanson puisse être purement festive sans chercher à être profonde. Et il révèle aussi votre rapport à McCartney : si vous le considérez comme un génie mélodique, vous avez tendance à lui pardonner ses excès ; si vous le voyez comme un fabricant de sucreries, vous utilisez ce morceau comme preuve à charge.
Une machine à souvenirs : streaming, charts, et éternel retour de décembre
L’époque a changé, mais Wonderful Christmastime s’est adaptée comme si elle avait été conçue pour ça. En 1979, un single vivait sa vie sur les radios et dans les charts, puis disparaissait. Aujourd’hui, une chanson de Noël a une seconde vie : elle revient chaque année, grimpe dans les classements, puis retombe, avant de remonter l’hiver suivant. C’est un cycle presque biologique. Et McCartney, sans avoir pu le prévoir, a écrit un morceau parfaitement compatible avec cette logique : un titre saisonnier qui ne s’use jamais totalement parce qu’il est absent onze mois sur douze.
Au Royaume-Uni, la chanson s’est installée dans le paysage au point de devenir une évidence. Elle circule dans les playlists, dans les magasins, dans les émissions de radio, dans les fêtes de bureau. Elle est l’un de ces “classiques modernes” qui ont réussi à s’incruster au milieu des standards plus anciens. Et elle continue de se comparer, année après année, aux autres monstres de Noël : All I Want for Christmas Is You, Last Christmas, Fairytale of New York, et la chanson de John Lennon, Happy Xmas (War Is Over), qui occupe une place particulière dans le panthéon parce qu’elle mêle la célébration et la politique, la tendresse et la protestation.
Ce qui est fascinant, c’est que l’histoire a fini par rapprocher Lennon et McCartney jusque dans les listes de streaming. Dans un classement récent des morceaux de Noël les plus écoutés au Royaume-Uni, la chanson de Lennon se situe juste devant celle de Paul : comme si, même séparés, même opposés dans l’imaginaire, ils restaient condamnés à se frôler. On pourrait y voir une métaphore : Lennon est la conscience, McCartney est la fête ; Lennon dit “la guerre est finie si vous le voulez”, Paul dit “l’ambiance est bonne, ça suffit”. Deux visions du Noël post-Beatles, deux manières de survivre à la fin d’un groupe et à la brutalité du monde.
Et puis il y a l’aspect financier, qui ajoute une couche de mythe. Une chanson de Noël est une rente potentielle, un placement émotionnel. On a vu passer, au fil des années, des estimations sur ce que rapporte Wonderful Christmastime chaque saison. Quelles que soient les sommes exactes, l’idée est là : McCartney a écrit un morceau qui, chaque décembre, se transforme en flux continu. Et cela nourrit aussi la rumeur : plus une chanson rapporte, plus on veut croire qu’elle cache quelque chose, qu’elle a été conçue comme un piège, comme une manipulation, comme une formule magique pour imprimer le cerveau. La vérité est plus simple et plus belle : McCartney sait écrire des mélodies qui s’accrochent, et il a appliqué ce talent à Noël.
Manchester 2024 : le moment où McCartney la rejoue, et où tout se referme
Il y a quelque chose de touchant dans le fait que Paul McCartney joue rarement Wonderful Christmastime sur scène. C’est un tube immense, mais il ne l’a pas transformé en incontournable de ses concerts. Comme s’il savait que la chanson appartient déjà au monde, qu’elle n’a pas besoin d’être validée par le live, qu’elle vit sa vie sans lui. Et pourtant, lorsqu’il la ressort, l’événement prend une dimension presque émotive, parce qu’il rappelle que derrière la machine saisonnière, il y a un homme, un auteur, une voix.
En décembre 2024, à Manchester, sur la tournée Got Back, McCartney a offert au public une version rare du morceau, avec une mise en scène qui assumait pleinement l’esprit de Noël, et des enfants en renfort pour les chœurs. La scène est belle parce qu’elle renverse le cliché : ce n’est plus la chanson qui s’impose à vous dans un magasin, c’est un musicien qui la partage comme un cadeau, dans un moment précis, devant des gens rassemblés. La chanson redevient ce qu’elle était au départ : une célébration, pas une intrusion.
Ce genre de performance rappelle aussi une évidence qu’on oublie souvent : McCartney est un homme de scène, mais il est aussi un artisan de studio. Wonderful Christmastime est une chanson de studio, un bricolage électronique, une construction. La jouer en live, c’est presque la réhumaniser. Et cette réhumanisation, paradoxalement, rend la rumeur de sorcellerie encore plus absurde : il n’y a rien de plus humain qu’un refrain répété par une foule qui sourit.
McCartney et Noël : entre traditions familiales et fantômes des Beatles
On aurait tort de croire que Wonderful Christmastime est un simple caprice opportuniste, un single de saison sorti pour remplir les caisses. McCartney a toujours eu un rapport particulier à Noël, parce que Noël, dans l’Angleterre d’après-guerre, c’est autant une fête qu’un rituel social. C’est la famille, les chansons, les blagues, les repas, les souvenirs. Et chez lui, ce rapport est teinté d’une dimension supplémentaire : l’héritage Beatles.
Les Beatles, on l’oublie parfois, ont une histoire de Noël : les messages enregistrés pour le fan club dans les années 60, ces petits objets audio où l’on entend le groupe s’amuser, improviser, faire des sketchs, chanter, être absurde. C’était déjà une forme de tradition parallèle, une manière de dire aux fans : on pense à vous, on partage ce moment, on joue avec les codes. McCartney, plus tard, a prolongé cet esprit à sa façon : pas en refaisant exactement la même chose, mais en écrivant une chanson de Noël qui porte sa signature.
Et il y a ce détail merveilleux, presque intime, qu’il a raconté : à un moment, il a enregistré un album de Noël instrumental pour sa famille, parce qu’il ne trouvait pas “le disque idéal” pour l’ambiance qu’il voulait. Là encore, c’est du McCartney pur : au lieu de se plaindre, il fabrique. Au lieu de chercher, il crée. Et ce disque, qu’il ressort chaque année pour les siens, dit quelque chose de son rapport à la musique : pour lui, la musique n’est pas seulement une carrière, c’est un outil domestique, une manière de marquer le temps, de signaler que “ça y est, Noël est là”.
Quand McCartney dit qu’il pense aux fêtes de Liverpool en écrivant “the mood is right”, il ne vend pas un storytelling. Il décrit une sensation réelle : celle d’un enfant qui voit les adultes rire, boire un verre, chanter. Wonderful Christmastime est une chanson de Noël vue par quelqu’un qui se souvient du Noël comme d’une ambiance plus que comme d’une religion. Ce n’est pas un chant de messe, ce n’est pas une ballade mélancolique, ce n’est pas un manifeste politique. C’est une pièce de salon, un moment d’intérieur, un peu de chaleur mis en musique.
La sorcellerie comme métaphore involontaire : pourquoi on veut y croire
Alors pourquoi, malgré tout, certains veulent-ils absolument y voir un morceau sur la sorcellerie ? La réponse tient à plusieurs choses, et aucune n’a besoin d’être surnaturelle.
D’abord, parce que la chanson a une atmosphère légèrement étrange. Les synthés des années 70, surtout lorsqu’ils imitent des sons “festifs”, ont souvent un côté artificiel qui peut créer une forme de malaise. Ce n’est pas un malaise sombre, c’est un malaise de plastique, de lumière froide, de fête sous néon. Ensuite, parce que le refrain répété agit comme une boucle, et que la boucle, dans l’imaginaire populaire, ressemble à une incantation. Enfin, parce que la pop culture adore l’idée que les chansons cachent des secrets, surtout lorsqu’elles sont omniprésentes. Plus on entend un morceau, plus on finit par lui chercher un sens caché, comme si l’on voulait justifier l’invasion par un mystère.
Et puis il y a un élément presque sociologique : croire à une théorie farfelue, c’est se donner l’impression d’avoir percé le système. C’est un petit plaisir de détective. C’est une façon de reprendre le contrôle sur une musique imposée. Si Wonderful Christmastime vous agace parce que vous l’entendez partout, la transformer en chanson de sorciers est une manière de la rendre amusante, de lui donner une narrative qui vous appartient. C’est un acte de réappropriation. Le problème, c’est que la réappropriation devient parfois croyance, et que l’ironie se transforme en conviction.
McCartney, lui, comprend parfaitement ce mécanisme. Quand il dit qu’il faut être prudent parce que c’est facile de convaincre les gens, il ne parle pas seulement de sa chanson. Il parle du monde. Il parle de la manière dont une idée, répétée et partagée, devient une réalité émotionnelle. Et il répond avec l’arme la plus efficace : il reprend la blague à son compte, puis il la détruit doucement. Il dit : oui, je suis le sorcier. Et juste après : non, évidemment.
Ce que “Wonderful Christmastime” dit vraiment de Paul McCartney
Au fond, l’épisode du “head wizard of a Liverpool coven” est moins une anecdote qu’un miroir. Il reflète ce qu’est devenu McCartney dans l’imaginaire collectif : une figure si immense qu’on ne peut plus la laisser tranquille. Il reflète aussi ce qu’est devenue Wonderful Christmastime : une chanson assez massive pour générer ses propres légendes urbaines, assez répétée pour devenir un objet de haine, assez aimée pour survivre à cette haine, assez étrange pour nourrir des récits alternatifs.
Et il dit surtout quelque chose de McCartney lui-même. Un artiste qui, à plus de quatre-vingts ans, pourrait se contenter d’être une statue, continue à jouer avec le monde, à dialoguer avec les rumeurs, à répondre avec humour plutôt qu’avec mépris. Il ne se fâche pas. Il ne moralise pas. Il rit. Il laisse la pop être la pop : un territoire où l’absurde cohabite avec le sérieux, où une chanson de Noël peut devenir un débat culturel, où un malentendu (“moon” au lieu de “mood”) peut créer un récit entier.
On peut aimer ou détester Wonderful Christmastime, mais on ne peut pas lui enlever ceci : elle est profondément McCartney. Elle a sa lumière, sa naïveté assumée, son sens du refrain, son goût de la fête, son rapport ludique à la musique, et même cette capacité involontaire à provoquer des réactions extrêmes. Elle est une preuve supplémentaire que McCartney est un compositeur de choses simples qui deviennent gigantesques. Il écrit “l’ambiance est bonne”, et le monde se demande s’il convoque les esprits.
Et peut-être que c’est ça, au fond, la magie réelle de la chanson. Pas la sorcellerie. Pas le coven. Mais le fait qu’un morceau bricolé en 1979, avec des synthés, des grelots et un refrain obstiné, puisse encore, en 2025, déclencher des discussions, des théories, des rires, des colères, et surtout, cette chose rare : une forme de présence. Dans un monde où tout passe trop vite, Wonderful Christmastime revient. Encore. Et encore. Simplement.
