🍾 De la SF anglo-saxonne pour la fin d’année, dont l’une en VO please 🍾
Alors que vaut « The ministry of time » (le ministère du temps) de Kaliane Bradley ? Son pesant de cacahuètes ma brave dame, et en cela je rejoins l’avis de Barack Obama imprimé sur la couverture : l’idée est fabuleuse !
Dans un futur proche, les Britanniques ont mis au point une technologie leur permettant non seulement de voyager dans le passé, mais aussi d’en ramener des gens vers l’époque actuelle. Cinq « expats » font partie du premier voyage temporel, dont le capitaine Graham Gore, l’un des véritables membres de la véritable expédition polaire de Sir John Franklin en 1845, qui échoua tragiquement. La narratrice est le « pont » recruté par le ministère pour acclimater Graham Gore à la civilisation de Spotify, de l’égalité des sexes et du lave-vaisselle. Les quiproquos du capitaine victorien avec la modernité sont d’une saveur inimitable, d’autant que la narratrice nous le dépeint en homme fort charmant avec ses fossettes, son nez busqué et ses longs cils recourbés !
Voici le seul daguerréotype connu de Graham Gore. On est d’accord qu’il semble très charmant ?! On comprend que l’autrice ait voulu le faire revivre en fiction, si ce n’est par une machine à remonter le temps !
Mais parallèlement à la romance qui s’ébauche dans le roman, il y a aussi clairement un sous-texte politique. L’histoire se passe dans un futur proche, et les problèmes actuels de réchauffement climatique et de montée des tensions géopolitiques n’ont fait que se renforcer davantage. L’autrice/narratrice fait ouvertement un parallèle entre les voyageurs du temps et les réfugiés politiques, sa mère ayant été une réfugiée politique cambodgienne. Cela donne lieu à des réflexions intéressantes sur les différences culturelles et l’intégration dans une autre culture.
Il y a bien-sûr aussi des réflexions métaphysico-scientifiques sur la faisabilité du voyage dans le temps et ses effets sur le corps et l’esprit humains (les « expats » ayant parfois du mal à être correctement « monitorés » par les appareils de mesure médicale).
J’ai été très agréablement bercée par l’humour dominant le récit et la qualité des observations, voire la justesse des comparaisons (je me souviens que la narratrice parle du « cumulonimbus de poils ornant le torse de Graham » – oui car elle voit son torse nu du capitaine Gore à un moment donné hihihi) (bien-sûr qu’en anglais les expressions sonnent bien mieux que dans ma pauvre tentative de traduction hein).
Mon seul bémol, outre le fait que je n’ai pas tout compris en VO (ce qui explique peut-être cela), c’est que je n’ai pas bien saisi les enjeux politiques du dénouement, compliqués par les boucles temporelles entre présent, passé et futur. J’ai trouvé la fin trop étirée en longueur.
Ma préférence va à la cohabitation en montagnes russes de Graham et la narratrice, les timides tentatives de Graham pour cuisiner, faire du vélo et prendre l’avion, les efforts mutuels de nos deux protagonistes pour faire un pas l’un vers l’autre, leurs interactions avec les autres « expats » et « ponts »… On sent d’ailleurs que l’autrice est tout-à-fait dans son élément dans cette narration-là, et peut-être moins dans le côté plus « science-fiction ». Ce qui rend le tout très crédible (malgré l’invraisemblance de la chose) c’est tout « l’emballage » administratif de l’expérience, avec ses rapports, ses points d’étape, ses réunions de suivis…. excellemment rendus. Un très bon cocktail narratif donc, et une excellente introduction à cette expédition polaire de 1845 que l’autrice a découverte à partir de la série Netflix (moi aussi j’aimerais écrire un best-seller en regardant Netflix !☝️)
Que dire maintenant de « Silo » de Hugh Howey ? Sans doute moins de choses. L’idée de départ est là encore très bonne : quelques dizaines de milliers de personnes, rescapées d’une catastrophe survenue des siècles auparavant, vivent recluses en circuit fermé dans un silo de 144 étages* enterré sous terre. Pour pouvoir vivre ainsi en « vase clos » sans débordement, la communauté doit accepter un cadre strict : contrôle des naissances, assignation des tâches, restriction de l’accès à l’information et surtout, interdiction d’évoquer le dehors (dont l’atmosphère est censée être mortellement toxique) et de façon générale, de se poser trop de questions sur le bien-fondé des règles et sur les événements du passé. Ceux qui enfreignent les règles sont condamnés au « nettoyage » : harnachés d’une combinaison de cosmonaute, ils doivent se rendre dehors sans perspective de retour dans le silo, ce qui revient à une condamnation à mort. Leur ultime tâche est de nettoyer la lunette optique, seule ouverture sur l’extérieur dont dispose le silo. Étrangement, tous les « nettoyeurs » s’acquittent de cette mission. Tous meurent au bout de quelques minutes sans exception.
* Allusion aux 144 000 sauvés de l’apocalypse ?
« Techniquement, ils furent au fond lorsqu’ils atteignirent le quatre-vingt-dix-septième. le tiers inférieur. […] le silo était mathématiquement divisé en trois parties de quarante-huit étages … «
C’est ce qui arrive à un certain nombre de personnes, y compris le shérif, pour des motifs divers, notamment parce que certains remettent en cause la version officielle sur la toxicité de l’extérieur… L’univers du « silo », avec son organisation malthusienne, son contrôle social, ses différences de classes sociales entre ses différents étages (les techniciens du « fond » se sentant, à tort ou à raison, les moins bien considérés du silo) sont très bien pensés et rendus. Le vertige procuré par ce gigantesque silo creusé dans les entrailles de la terre est bien réel. L’intrigue est bien construite et donne envie de découvrir, tout comme certains personnages, ce qu’il y a vraiment en-dehors du silo. Les personnages sont plutôt bien campés et « relatable », même si Juliette, super-technicienne-super-héroïne semble presque trop parfaite.
Alors pourquoi ai-je ressenti un certain ennui, pour ne pas dire un ennui certain, tout au long de cette lecture ? Peut-être en raison d’un style d’écriture très neutre et très plat. Une progression très linéaire de l’intrigue. Peut-être qu’au fond, si je puis dire, je me suis sentie « confinée » dans cette histoire de silo, et en cela l’auteur a atteint son but. Que sais-je. Quelqu’un l’a lu par ici ?
Kaliane Bradley, The Ministry of Time, Sceptre, 2025, 368 pages
Hugh Howey, Silo, Le livre de poche, 2016, 744 pages
