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Quand McCartney s’autorise le trop : la basse de « See Your Sunshine »

Publié le 26 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

À l’âge où la plupart des légendes deviennent des musées, Paul McCartney continue de se comporter comme un musicien : il entre en studio, ouvre les fenêtres, et regarde ce que la chanson peut encore devenir. L’éternel procès en légèreté — le « sourire » contre la gravité — passe à côté de l’essentiel : chez lui, la fantaisie n’est pas un vernis, c’est un moteur, avec son risque assumé de basculer dans le trop. Memory Almost Full, album à l’énergie nerveuse et aux allures de parcours, cache ainsi un joyau discret : « See Your Sunshine ». Sur le papier, une ballade maccartneyenne. Dans les enceintes, un petit accident de studio qui change tout : une basse d’abord sage, puis « dangereuse » dès que le producteur l’encourage, jusqu’à devenir une seconde voix, un contrechant qui relève le menton de la mélancolie. Ici, McCartney ne fait pas étalage de virtuosité : il raconte, il commente, il relance, comme au temps où la face B d’Abbey Road inventait la pop en mouvement. Plongée dans l’art du détail, là où Macca prouve que le droit de tout faire n’a de sens que s’il sert encore la chanson.


À ce stade de sa vie, Paul McCartney a gagné un droit que très peu d’artistes obtiennent sans s’y brûler : celui d’entrer en studio et de n’obéir qu’à sa propre boussole. Pas celle des classements, pas celle des tendances, pas celle des fans qui exigent leur dose de nostalgie comme on réclame un vieux médicament. Sa légende est faite, scellée, vitrifiée dans les granits de l’histoire de la pop. Il est l’un des auteurs-compositeurs les plus importants du XXe siècle, point. Mais le plus intéressant, chez McCartney, n’est pas qu’il puisse tout se permettre : c’est qu’il choisisse encore, malgré ce privilège absolu, de jouer le jeu.

Parce qu’il y a deux manières de vieillir dans le rock. La première, c’est la voie muséale : on répète les gestes, on rejoue la posture, on se transforme en réplique de soi-même, on vend du patrimoine. La seconde, beaucoup plus rare, consiste à rester un musicien : quelqu’un qui cherche, qui doute, qui tente, qui rate parfois, qui réussit souvent, mais surtout qui refuse de n’être que le gardien de son propre monument. McCartney appartient à cette deuxième catégorie. Et cela, paradoxalement, lui vaut autant d’amour que d’agacement.

Car oui, il faut être honnête : suivre Macca sur la durée, c’est accepter un contrat tacite. Dans ce contrat, il y a des sommets de grâce mélodique, des morceaux capables de vous attraper par la nuque en trois notes, des chansons qui semblent écrites par un homme qui a inventé l’idée même de “refrain”. Mais il y a aussi des détours, des fantaisies, des sucreries, des coins de disque où McCartney sourit si fort qu’on a l’impression qu’il va vous tirer la langue. Et certains auditeurs, surtout ceux qui rêvent d’un Paul éternellement “sérieux”, ont parfois envie de lui répondre : “D’accord, mais baisse un peu le curseur.”

Sauf que ce curseur, chez lui, fait partie du moteur.

Sommaire

  • La fantaisie McCartney : ce qu’on aime, ce qu’on tolère, ce qu’on accuse
  • Quand le sucre déborde : l’ombre d’Ebony and Ivory et la tentation du consensus
  • Les années 2000 : retrouver l’équilibre sans se renier
  • Memory Almost Full : l’album d’un homme qui refuse d’être un monument immobile
  • See Your Sunshine : une ballade sous nuages, sauvée par une basse qui s’échappe
  • “C’était dangereux” : l’instant où McCartney se permet de trop jouer
  • La basse McCartney : une voix intérieure plus qu’un instrument
  • Ni Chris Squire ni John Entwistle : la virtuosité au service de la narration
  • Memory Almost Full comme héritier spirituel de Wings
  • La force du détail : pourquoi on revient à ce genre de morceaux
  • Le “droit de faire n’importe quoi” : privilège ou responsabilité ?
  • L’art de “servir la chanson” : une leçon de pop déguisée en jeu
  • Épilogue : pourquoi McCartney reste, malgré tout, une source de joie musicale

La fantaisie McCartney : ce qu’on aime, ce qu’on tolère, ce qu’on accuse

Le malentendu autour de Paul McCartney est vieux comme la séparation des Beatles. Il tient à une idée simpliste : Lennon serait la profondeur, McCartney la légèreté. Lennon le tranchant, McCartney le sourire. Lennon le réel, McCartney la carte postale. Sauf que l’œuvre contredit cette caricature à chaque étage. McCartney a écrit des chansons d’une violence émotionnelle sourde, des morceaux où l’on entend un homme se retenir de s’effondrer. Et Lennon, de son côté, a écrit des chansons absurdes, des comptines tordues, des farces. Les Beatles étaient précisément géniaux parce qu’ils contenaient tout cela en même temps.

Mais ce qui est vrai, c’est que McCartney a toujours revendiqué une forme de whimsy, ce mot anglais intraduisible qui mélange fantaisie, caprice, espièglerie. Une petite manière de ne jamais se prendre totalement au sérieux, même quand le monde entier veut vous figer en statue. Il a souvent été puni pour ça par une partie de la critique, comme si la légèreté était une faute morale. Comme si la pop devait absolument être grave pour être respectable.

Or, regardez les meilleurs disques de McCartney, ou ceux qui restent vraiment dans la mémoire, et vous verrez qu’ils contiennent presque toujours ces “moments de travers” qui agissent comme des respirations. Des clins d’œil, des chansons qui dansent en coin, des arrangements qui font un pas de côté, une ligne de basse qui vient chatouiller la mélodie au lieu de simplement la soutenir. McCartney a besoin de ce jeu-là pour survivre à son propre talent, et peut-être aussi pour ne pas devenir prisonnier de son image d’auteur “parfait”.

On l’a souvent accusé d’écrire des chansons “trop jolies”. Comme si la beauté était suspecte. Comme si une mélodie lumineuse devait forcément être superficielle. Mais ce reproche rate un point essentiel : McCartney n’écrit pas “joli” par facilité. Il écrit “joli” parce qu’il croit profondément, presque idéologiquement, à la puissance d’une chanson qui rend le monde un peu plus supportable. Son optimisme n’est pas une naïveté, c’est une posture. Une résistance.

Le problème, évidemment, c’est que la frontière entre le sourire qui soulage et le sourire qui écœure est parfois mince.

Quand le sucre déborde : l’ombre d’Ebony and Ivory et la tentation du consensus

Le cas “Ebony and Ivory” est emblématique parce qu’il cristallise un reproche récurrent adressé à McCartney : celui du “trop”. Trop explicite, trop bien intentionné, trop sucré, trop arrondi. La chanson a sa noblesse – un message humaniste frontal, une performance vocale impeccable, et le prestige d’un duo avec Stevie Wonder – mais elle porte aussi cette sensation de consensus fabriqué, comme si l’idée devait être martelée à coups de slogans pour être comprise.

Ce qui gêne, chez certains auditeurs, ce n’est pas le propos, c’est la manière. McCartney sait être subtil, mais il peut aussi choisir la pancarte. Et quand il choisit la pancarte, il s’expose : on lui reproche d’écrire des chansons qui “expliquent” au lieu de faire sentir, des chansons qui s’installent dans la moralité plutôt que dans l’ambiguïté émotionnelle. On lui reproche ce que beaucoup appellent, avec une condescendance paresseuse, le côté “miel”.

Sauf qu’il faut replacer ça dans un contexte plus large. Dans les années 80, la pop grand public se gorge de productions lisses, de refrains calibrés, de messages universels. McCartney n’est pas un extraterrestre : il est aussi un homme de son époque, et il cherche alors une place entre la modernité, l’industrie et son propre héritage. Par moments, il trouve le bon équilibre. Par moments, il force le trait.

Et c’est là qu’arrive un phénomène intéressant : au fil des décennies, McCartney semble comprendre, mieux que quiconque, le dosage que son public attend. Pas parce qu’il cède, mais parce qu’il apprend. Il apprend ce qui passe, ce qui casse, ce qui amuse, ce qui irrite. Il apprend comment rester McCartney sans devenir caricature de McCartney.

Les années 2000 vont être, à ce titre, un laboratoire particulièrement révélateur.

Les années 2000 : retrouver l’équilibre sans se renier

Le Paul des années 2000, c’est un McCartney qui n’a plus rien à prouver mais qui refuse de se contenter de son pedigree. Il a derrière lui des décennies de disques inégaux, des réussites éclatantes, des ratés assumés, des tentatives étranges, des retours en grâce. Il a aussi, et c’est crucial, un rapport à la critique qui s’est durci : pendant longtemps, une partie de la presse a eu une facilité presque cruel à l’attaquer, comme si McCartney devait payer éternellement son statut de “gentil”. Le gentil est souvent suspect : on le croit moins profond, moins dangereux, donc moins “rock”.

Mais l’histoire du rock, si elle a un minimum de justice, finit par rappeler une chose simple : la longévité n’est pas seulement une question de survie. C’est une question de réinvention.

Avec Chaos and Creation in the Backyard, McCartney opère un mouvement de recentrage. Le disque a souvent été perçu comme l’un de ses grands retours critiques. Pas parce qu’il “fait du Beatles”, mais parce qu’il se met dans une position d’exigence. Il accepte une forme de discipline, notamment sous l’impulsion du producteur Nigel Godrich, connu pour son approche précise, presque chirurgicale, des arrangements et des textures. L’idée n’est pas de brider McCartney, mais de l’empêcher de se réfugier dans ses automatismes.

Dans ce disque, la fantaisie existe encore, mais elle est encadrée. Prenez “English Tea” : c’est typiquement un morceau qui pourrait basculer dans la carte postale, mais il est sauvé par une forme de délicatesse et de mise en scène sonore qui le rend charmant plutôt que mièvre. C’est McCartney qui fait du McCartney, mais en s’écoutant davantage. Avec ce disque, il rappelle qu’il peut être minimaliste, introspectif, presque fragile, sans perdre sa signature.

Et c’est précisément ce regain de confiance qui ouvre la porte à l’étape suivante : un disque plus extroverti, plus “album”, plus proche d’une dynamique Wings, mais avec la conscience du vétéran.

Memory Almost Full : l’album d’un homme qui refuse d’être un monument immobile

Quand Memory Almost Full arrive, on sent McCartney dans une autre énergie. Le disque n’est pas “le meilleur” de sa carrière, et il n’a pas besoin de l’être. Ce qui compte ici, c’est son attitude : il avance. Il assume une forme de rétrospective sans nostalgie servile. Il reprend certains réflexes de composition plus “classiques”, mais il les place dans un cadre moderne, parfois nerveux, parfois volontairement inégal, comme un disque qui veut vivre plutôt qu’être poli.

Le disque est produit par David Kahne, producteur capable d’encourager McCartney à oser des textures plus percussives, des guitares plus rugueuses, et surtout une dynamique de groupe plus organique. On entend un Paul qui aime encore le rock, pas comme un costume mais comme un geste physique. Des morceaux comme “Only Mama Knows” carburent à l’énergie. Ce n’est pas du rock “de vieux”, c’est du rock d’artisan : un homme qui sait exactement comment allumer l’étincelle, même s’il n’a plus besoin de la prouver.

En même temps, Memory Almost Full porte l’une des obsessions constantes de McCartney : l’architecture. Il aime les disques qui ressemblent à des parcours, pas seulement à une collection de titres. La fin de l’album, notamment, fonctionne comme une sorte de suite où les chansons s’enchaînent et se répondent, dans une logique qui rappelle ce que les Beatles avaient exploré sur la face B d’Abbey Road : l’idée d’un disque comme narration. McCartney a toujours été obsédé par la forme album, par l’idée de construire un objet, un monde.

Mais au milieu de cette architecture, il place aussi des morceaux qui semblent presque anodins, des chansons qui pourraient passer pour des ballades “classiques” de McCartney. Et c’est là qu’on arrive à l’un des joyaux discrets du disque : “See Your Sunshine”.

See Your Sunshine : une ballade sous nuages, sauvée par une basse qui s’échappe

“See Your Sunshine” est, sur le papier, une ballade McCartney assez typique. Une chanson d’amour, une mélodie soignée, une progression harmonique qui sait comment créer une légère mélancolie sans tomber dans la tragédie. Le titre lui-même est révélateur : voir le soleil chez l’autre, chercher une éclaircie, demander une lumière. Chez McCartney, la métaphore solaire n’est jamais loin, parce qu’il pense la pop comme un art de l’éclat.

Et pourtant, dans Memory Almost Full, la chanson arrive après des titres plus immédiatement “enjoués”, plus bondissants. Elle introduit une gravité légère, une sorte de morosité douce. Rien de désespéré, mais une tension. Comme si la chanson hésitait entre le baume et l’inquiétude. C’est précisément ce type de zone émotionnelle que McCartney sait très bien gérer : un sentiment ambigu, jamais totalement noir, jamais totalement blanc.

Ce qui rend “See Your Sunshine” si intéressante, c’est qu’elle ne brille pas d’abord par son texte ou son refrain, mais par un détail de musicien : la manière dont McCartney joue de la basse comme d’un personnage. Non pas une basse “fonctionnelle”, ce tapis qui soutient l’accord et disparaît, mais une basse qui parle, qui commente, qui contredit parfois la voix, qui vient glisser des apartés.

Sur un morceau plus sombre, cette basse agit comme une main qui relève le menton. Elle n’efface pas la mélancolie, elle la traverse. Elle ajoute du mouvement là où la chanson pourrait se laisser couler. Elle rappelle que McCartney, même quand il écrit une ballade, pense en arrangeur.

Et c’est là que se loge le paradoxe : McCartney a parfois été accusé, dans ses ballades, de surcharger, de sucrer, de mettre trop de nappes. Ici, c’est l’inverse : il ajoute non pas du sucre, mais de la vie rythmique. Son overdub de basse devient une forme de relief.

“C’était dangereux” : l’instant où McCartney se permet de trop jouer

McCartney a raconté lui-même, avec ce ton faussement candide qu’il maîtrise à la perfection, comment cette basse est née. Il explique avoir d’abord enregistré une partie assez simple, puis s’être mis à “s’amuser”, pour son plaisir. Et c’est là que survient le petit déclic qui change tout : le producteur lui dit que c’est très bien. McCartney comprend alors qu’il a le champ libre, et il décide d’aller au bout du geste.

On peut résumer sa pensée dans une phrase qui dit tout de son rapport au studio : il sait que l’encouragement est “dangereux”, parce qu’il ouvre la porte à l’excès. Et il y va quand même. Il a cette lucidité amusée du musicien qui connaît ses propres travers et qui choisit de s’y abandonner, mais de manière contrôlée. Dans ses mots, il dit en substance : « J’ai posé une basse assez simple, puis je me suis amusé. Le producteur a dit : “C’est génial.” Alors j’ai sorti tous les plans. »

Ce passage est révélateur à plusieurs niveaux. D’abord, il montre un McCartney qui travaille encore comme un gamin. Il joue. Il teste. Il “goof”, il bidouille. On oublie trop souvent que la virtuosité, chez lui, ne vient pas d’un désir de démonstration, mais d’un désir de jeu. Ensuite, il montre un McCartney conscient de son pouvoir : il sait qu’il peut devenir envahissant, qu’il peut remplir l’espace, qu’il peut “trop” faire. Mais il sait aussi, et c’est essentiel, que ce “trop” peut devenir exactement ce dont la chanson a besoin.

Sur “See Your Sunshine”, cette basse “over the top” ne ressemble pas à un caprice. Elle ressemble à une idée d’arrangement.

La basse McCartney : une voix intérieure plus qu’un instrument

Depuis les Beatles, McCartney a développé un style de basse immédiatement reconnaissable. Un style qui ne se contente pas de poser des fondamentales, mais qui dessine des mélodies parallèles. Chez lui, la basse est souvent un second chant. Par moments, elle est même le narrateur secret du morceau : la voix dit une chose, la basse en dit une autre. Elle glisse, elle danse, elle ironise, elle caresse, elle relance.

Ce style vient de plusieurs sources. Il vient d’une écoute très profonde de la musique noire américaine, où la basse peut être un instrument mélodique et un moteur, pas seulement un socle. Il vient aussi d’une intuition très “classique” de l’arrangement : McCartney pense souvent en contrepoint. Il aime les lignes qui s’entrecroisent. Il aime l’idée que la chanson est un petit théâtre où chaque instrument a un rôle.

Ce qui le distingue, c’est que cette sophistication n’est jamais affichée comme telle. Il ne joue pas pour qu’on dise “quel grand bassiste”. Il joue parce que, dans sa tête, la chanson appelle ce mouvement. Quand la mélodie laisse un trou, il le remplit. Quand l’harmonie peut respirer, il la fait respirer. Et quand un morceau risque de s’alourdir, il injecte de la mobilité.

Sur “See Your Sunshine”, ce mécanisme est exactement à l’œuvre. La chanson, assez douce dans son écriture, pourrait rester au sol. La basse lui donne des jambes.

Ni Chris Squire ni John Entwistle : la virtuosité au service de la narration

Comparer McCartney à des bassistes comme Chris Squire ou John Entwistle est tentant parce que ce sont des figures de basse “visible”, des bassistes qui, dans leurs groupes, jouent parfois un rôle de lead instrument. Mais la comparaison est aussi trompeuse.

Squire et Entwistle appartiennent à une tradition où la basse peut être frontale, agressive, presque guitaristique. Chez McCartney, la virtuosité est plus sournoise. Elle ne cherche pas à dominer. Elle cherche à raconter. C’est une virtuosité d’auteur, pas de gladiateur.

Même quand il “sort tous les plans”, comme sur “See Your Sunshine”, il ne transforme pas le morceau en démonstration. Il le transforme en scène vivante. Sa basse fait des petites pirouettes, oui, mais ces pirouettes soulignent la dynamique émotionnelle. Elles apportent de la lumière à un morceau plus morose. Elles créent une tension agréable : la voix est un peu lourde, la basse est légère. La chanson devient un dialogue entre gravité et mouvement.

Et c’est là que l’on touche à ce que McCartney fait de mieux comme musicien : servir la chanson. C’est une formule qu’on utilise souvent comme un cliché, mais chez lui, elle a un sens presque moral. McCartney ne respecte pas la chanson comme une entité abstraite. Il respecte la chanson comme une promesse faite à l’auditeur : “je vais te faire traverser quelque chose.” Si la basse peut rendre cette traversée plus intense, il y va. Si la basse risque de nuire, il se retient. Et si, exceptionnellement, l’excès devient le cœur de l’idée, il assume l’excès.

C’est exactement ce qui se passe ici.

Memory Almost Full comme héritier spirituel de Wings

Ce qui rend le geste encore plus intéressant, c’est qu’il s’inscrit dans une esthétique “Wings” réactualisée. Les albums de Wings sont souvent construits sur un équilibre entre chansons immédiates et arrangements plus élaborés, entre rock direct et ballades plus chargées. McCartney y jouait déjà avec cette frontière entre le bon goût et la gourmandise, entre la simplicité pop et l’ornement.

Sur Memory Almost Full, on retrouve cette logique : des titres rapides, presque rageurs, des morceaux plus légers, et au milieu une ballade comme “See Your Sunshine” qui pourrait être un titre “classique” de McCartney, mais qui est rendue singulière par une décision de production et d’interprétation.

C’est aussi une manière, pour McCartney, de réaffirmer son identité de musicien complet. Il n’est pas seulement un “auteur” qui apporte des chansons à un producteur. Il est un instrumentiste. Un arrangeur. Un homme qui se met derrière son instrument et cherche des solutions à l’intérieur même du son.

Beaucoup d’artistes, à son âge, délèguent. McCartney, lui, continue à chercher des petits accidents de studio.

La force du détail : pourquoi on revient à ce genre de morceaux

Il y a une ironie délicieuse dans le fait que l’un des moments les plus parlants de Memory Almost Full se trouve dans une chanson qui n’est pas forcément un classique incontestable de son catalogue. Ce n’est pas un “Let It Be”, ce n’est pas un “Penny Lane”, ce n’est pas un sommet unanimement reconnu. Et pourtant, c’est typiquement le genre de morceau qui explique pourquoi McCartney reste passionnant.

Parce qu’on peut discuter de la qualité d’écriture de telle ou telle ballade tardive. On peut trouver certaines chansons trop sages, d’autres trop sucrées, d’autres trop “McCartney”. Mais on ne peut pas lui retirer ce goût du détail, cette capacité à inventer un petit événement musical dans un endroit où la plupart des artistes se contenteraient d’un arrangement standard.

Sur “See Your Sunshine”, la basse devient cet événement. Ce n’est pas une décoration, c’est une idée dramatique : elle change la perception de la chanson. Elle prouve que McCartney reste un bassiste de très haut niveau, mais surtout un bassiste intelligent, au sens où il sait pourquoi il joue.

Le studio, pour lui, n’est pas un lieu où l’on enregistre des chansons. C’est un lieu où l’on découvre ce que la chanson peut devenir.

Le “droit de faire n’importe quoi” : privilège ou responsabilité ?

Revenons à l’idée de départ : McCartney a le droit de faire ce qu’il veut en studio. Mais ce droit n’est pas un permis d’être paresseux. C’est presque l’inverse : c’est une responsabilité. Parce que quand on est McCartney, chaque geste est comparé à l’impossible. Chaque chanson est jugée à l’aune d’un héritage qui écrase. On attend de lui qu’il écrive des “classiques” en série, comme si les classiques étaient une chaîne de production.

Or, l’art ne fonctionne pas ainsi. Et McCartney, au fond, le sait mieux que quiconque. Il a vécu le miracle Beatles de l’intérieur : il sait qu’une chanson “classique” ne se fabrique pas sur commande. Elle surgit. Elle arrive quand elle veut. Le reste du temps, on travaille. On cherche. On joue. On fait des disques qui sont parfois inégaux, parfois splendides, parfois juste vivants.

Ce qui est beau, dans sa trajectoire tardive, c’est qu’il ne cherche pas à réécrire “Penny Lane”. Il cherche à rester un musicien actif. Il accepte le risque d’être jugé “trop”. Trop sucré. Trop léger. Trop appliqué. Trop exubérant. Mais il préfère ce risque à la paralysie nostalgique.

Et le geste de la basse sur “See Your Sunshine” est un symbole parfait de cette philosophie. Il n’avait pas besoin de le faire. La chanson aurait fonctionné avec une basse sage. Mais il s’est autorisé à aller plus loin, parce que c’était amusant, parce que c’était vivant, parce que le producteur l’a encouragé, et parce qu’au final, cela sert le morceau.

L’art de “servir la chanson” : une leçon de pop déguisée en jeu

Dire que McCartney “sert la chanson” n’est pas une formule de fan. C’est une réalité technique. Beaucoup de musiciens savent jouer. Peu savent jouer juste. C’est-à-dire jouer exactement ce qui transforme un morceau en expérience.

McCartney a toujours eu cette intelligence-là. Et ce qui est fascinant, c’est qu’elle ne s’est pas émoussée avec l’âge. Au contraire : elle s’est parfois raffinée. Là où un jeune musicien veut prouver qu’il est bon, un musicien mûr veut prouver que la chanson est bonne. McCartney, même quand il s’amuse, n’oublie pas ce principe. Il peut se laisser emporter, mais il revient toujours à cette idée centrale : la chanson d’abord.

Sur “See Your Sunshine”, il y a quelque chose de presque pédagogique : on entend comment un instrument peut changer le climat émotionnel d’un titre. La basse ne fait pas que soutenir. Elle dialogue. Elle insuffle. Elle ironise un peu, comme si elle disait à la voix : “Ok, tu es triste, mais regarde, on peut encore bouger.”

Et c’est peut-être ça, au fond, le cœur de McCartney : cette croyance obstinée que la musique est une façon de remettre du mouvement là où la vie se fige.

Épilogue : pourquoi McCartney reste, malgré tout, une source de joie musicale

Il y a des artistes qui vieillissent en devenant des ombres d’eux-mêmes. Il y en a d’autres qui vieillissent en devenant des institutions. Paul McCartney, lui, vieillît en restant un musicien. Avec tout ce que cela implique : l’envie de jouer, l’envie de tester, l’envie de se tromper parfois, l’envie de faire sourire, l’envie de faire pleurer, l’envie d’assembler un disque comme on assemble une maquette, en collant des morceaux de soi.

Memory Almost Full n’est pas un sommet absolu. Mais il contient ce que les grands disques tardifs contiennent toujours : des preuves de vie. Et dans ces preuves de vie, “See Your Sunshine” occupe une place particulière, parce qu’il montre un McCartney en train de se faire plaisir, de prendre un petit risque, et de transformer ce risque en atout.

Ce n’est pas l’énergie d’un Entwistle, ce n’est pas la flamboyance prog d’un Squire. C’est autre chose, plus rare peut-être : l’énergie d’un auteur qui continue à jouer comme si la musique était encore un jeu, et comme si, même après tout ce qu’il a fait, il restait encore un espace à explorer entre deux accords.

Et tant que McCartney entre en studio avec cette curiosité-là, il n’a pas seulement “le droit” de faire ce qu’il veut. Il a surtout la capacité, encore et toujours, de nous rappeler pourquoi on écoute de la pop : pour ressentir, pour respirer, pour bouger, et parfois, oui, pour sourire.


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