Chez Paul McCartney, la rumeur se traite au sourire : un trait d’ironie, une pirouette, et l’incendie médiatique manque d’oxygène. Mais certaines questions résistent au gag, parce qu’elles touchent à quelque chose de plus intime que les théories fumeuses : la place des morts, la mémoire, et ce qu’on a le droit de chanter à leur sujet. Au centre du petit cyclone revient toujours le même monument : Imagine. Pourquoi McCartney ne la chante-t-il pas ? La réponse n’a rien d’une rivalité posthume, et tout d’une pudeur. Imagine est devenue une place publique, un standard cérémoniel, un chant “pour tout le monde” que le monde recycle au point d’en lisser le tranchant. Et McCartney, vieux renard allergique au “moment émotion” programmé, craint le piège : faire du Lennon en grand écran, transformer un ami en statue, ajouter une couche de showbiz sur une absence. Alors il choisit la tangente : des portes d’entrée plus précises, plus charnelles — Strawberry Fields, Help!, Give Peace a Chance — et surtout Here Today, lettre ouverte à Lennon, bien plus risquée parce que vraie. Une manière de rappeler qu’on honore mieux un homme en le retrouvant derrière le mythe, qu’en rejouant son hymne comme un rituel.
Il y a chez Paul McCartney une manière très britannique — très liverpoolienne, même — d’éteindre les incendies à grands seaux d’ironie. Quand Internet se met à voir des pentagrammes dans un refrain de Noël, il répond en souriant, comme on repousse un importun d’un revers de manche : oui, bien sûr, il est le grand sorcier d’un coven local, et Liverpool serait une succursale d’Hogwarts. Puis il ajoute la phrase qui tue, l’air de rien : c’est n’importe quoi. Fin de l’histoire.
Sauf que l’histoire, justement, ne finit jamais. Les Beatles vivent dans un bruit de fond permanent où les faits se mélangent aux fantasmes, où un mot mal entendu devient théorie, où une photo floue devient preuve, où une phrase sortie de son contexte se change en prophétie. Et McCartney, depuis soixante ans, est condamné à cohabiter avec ce vacarme. Il a appris à s’en amuser, parce qu’il n’y a pas d’autre solution : si tu prends tout au sérieux, tu y laisses ta peau.
Mais il existe une autre catégorie de rumeurs, plus sournoises, moins ridicules, plus intimes : celles qui touchent au cœur. Non pas “Paul est un sorcier”, mais “Paul n’ose pas chanter telle chanson”. Non pas un délire folklorique de réseaux sociaux, mais une interrogation qui dit quelque chose de notre rapport aux morts, à la mémoire, à la propriété émotionnelle des œuvres. C’est là que l’on quitte le domaine du gag pour entrer dans celui du sacré laïque.
Car s’il y a bien un morceau autour duquel gravite une mythologie moderne, un hymne devenu plus grand que son auteur, c’est Imagine. Et il y a bien une question qui revient, obstinée, presque gênante, posée à Paul McCartney comme on appuie sur un bleu : pourquoi ne la chante-t-il pas ?
Sommaire
- Les Beatles, ou l’art de se prêter sa voix
- Revenir au répertoire Beatles : de l’évitement à l’étreinte
- “Tout le monde chante Imagine” : le refus comme geste de pudeur
- Imagine, ou l’utopie devenue chant de Noël laïque
- Le piège du martyr : Lennon, ami privé et statue publique
- L’hommage par la tangente : Strawberry Fields, Help!, Give Peace a Chance
- L’exception qui confirme la règle : le jour où Imagine a failli sortir… en douce
- Here Today : l’hommage le plus brutal, parce qu’il est vrai
- Les nouveaux fantômes : du duo virtuel au Beatles “réassemblé”
- La fidélité n’est pas la nostalgie
Les Beatles, ou l’art de se prêter sa voix
Avant de parler du refus, il faut rappeler une évidence : chez The Beatles, la voix n’était pas un passeport strictement contrôlé. Bien sûr, en général, celui qui écrivait tenait le micro. Mais la règle n’était ni juridique ni sacrée. John Lennon pouvait porter un morceau de McCartney si l’arrangement, l’énergie, l’intention le demandaient. Les harmonies circulaient comme le sang dans un même organisme. Et parfois, le groupe lui-même ressemblait à un animal à quatre têtes qui respirait en polyphonie.
C’est aussi pour cela que les chansons des Beatles sont si physiques : elles ont une peau. Elles ont des timbres. Elles ont des grains de gorge. La même mélodie, chantée par John ou par Paul, ne raconte pas la même histoire, parce que l’un a l’acide et l’autre le miel, l’un a la lame et l’autre la caresse. Quand tu changes la voix, tu changes la lumière.
Ce jeu d’échanges, d’emprunts, de glissements, a nourri le mythe d’un groupe où l’identité était collective. Et c’est précisément ce qui rend la séparation si douloureuse : une fois la machine brisée, chaque voix retourne à sa solitude. Les Beatles, c’était aussi une manière de ne jamais être seul.
Après la rupture, pourtant, la tentation est là : reprendre l’autre, l’inclure, le faire revenir. Pour McCartney, la scène devient l’endroit où l’on peut convoquer les fantômes. Mais convoquer n’est pas posséder. Et tout se complique dès qu’on touche à ce qui ressemble à un monument.
Revenir au répertoire Beatles : de l’évitement à l’étreinte
Il y a eu, chez McCartney, une longue période de contournement. Non pas qu’il reniait The Beatles — personne ne peut renier une planète — mais il voulait exister autrement. Wings fut, à bien des égards, une stratégie de survie : prouver qu’il pouvait être un groupe, un frontman, un songwriter, sans la cage dorée du quatuor. Se donner le droit d’être “présent”, pas seulement “ancien”.
Puis le temps fait son travail. Les colères refroidissent. Les procès se terminent. Les tragédies, surtout, redessinent les priorités. Quand John Lennon est assassiné, le mot “Beatles” cesse d’être seulement une marque, un héritage, une compétition ; il devient aussi un deuil impossible à solder. Et, face à l’absence définitive, la question se renverse : ne pas jouer les Beatles, est-ce encore une manière d’être fidèle — ou une manière de fuir ?
Quand McCartney retourne massivement au répertoire Beatles sur scène, il ne fait pas juste plaisir au public. Il accepte son histoire. Il reconnaît que ces chansons ne sont pas des reliques, mais une partie active de son vocabulaire. Il se réapproprie ce que le monde lui réclame depuis toujours, non pas comme un musée, mais comme un présent.
Ce mouvement est capital pour comprendre le cas Imagine. Car s’il accepte de chanter des titres estampillés Beatles, s’il peut même, parfois, effleurer des morceaux très “lennoniens”, pourquoi pas celui-là ? Pourquoi ce blocage particulier ?
“Tout le monde chante Imagine” : le refus comme geste de pudeur
La réponse, Paul McCartney l’a donnée un jour avec une franchise presque brutale, dans une interview devenue légendaire. Il explique qu’il avait envisagé un hommage appuyé à John Lennon en tournée : une grande image, une déclaration, quelque chose de frontal. Et puis il s’est ravisé. Trop “showbiz”. Trop “précieux”. Trop proche d’un numéro de scène construit pour provoquer des larmes.
Et surtout, raconte-t-il, les gens ont commencé à lui demander : “Pourquoi tu ne fais pas Imagine ?” C’est là que sa réaction fuse, instinctive, épidermique : “Mais… tout le monde chante Imagine.” Sous-entendu : si je la chante moi aussi, je ne rends pas John plus vivant ; je me contente d’ajouter ma voix à une chorale mondiale où son nom se dissout dans la tradition.
Ce refus n’est pas seulement une histoire d’égo ou de rivalité posthume. C’est une question de place. Imagine est devenue une sorte de chant public, un morceau que l’on sort dans les cérémonies, les hommages, les commémorations. Elle appartient presque au protocole. Le danger, pour McCartney, c’est de transformer l’hommage en cliché. Et le cliché, pour quelqu’un qui a passé sa vie à lutter contre l’idée d’être “le gentil Beatle”, c’est une condamnation.
Il y a aussi une pudeur très anglaise là-dedans : l’émotion doit rester dans la chanson, pas dans la mise en scène. Montrer trop explicitement qu’on pleure, c’est déjà un peu jouer à pleurer. McCartney déteste cette frontière floue où la sincérité ressemble à un effet.
Alors il refuse. Non pas parce qu’il méprise Imagine, mais parce qu’il la respecte trop pour la traiter comme un passage obligé.
Imagine, ou l’utopie devenue chant de Noël laïque
Le paradoxe, c’est que Imagine a précisément survécu parce qu’elle est simple. Une ligne de piano, une mélodie presque enfantine, et une proposition : essayons de penser autrement. C’est une chanson qui ressemble à une berceuse et qui, en réalité, porte une charge idéologique redoutable. Elle te prend par la main et te conduit doucement vers une idée de monde sans frontières, sans religions dominatrices, sans propriété comme obsession.
John Lennon lui-même reconnaissait le truc : mettre le message politique “avec du miel”. La douceur comme cheval de Troie. La chanson comme sucre qui aide à avaler le médicament.
Le problème, c’est que le sucre finit par masquer le médicament. À force d’être reprise, utilisée, recyclée, Imagine a parfois été vidée de sa dimension radicale. Elle devient un décor sonore d’unité consensuelle, là où Lennon parlait d’une refonte totale des structures mentales. Les institutions qui l’adorent sont parfois exactement celles que la chanson met en cause. C’est le destin ironique des hymnes : quand ils deviennent universels, ils deviennent récupérables.
Pour McCartney, chanter Imagine, c’est risquer d’entrer dans ce théâtre-là. Ce théâtre où l’on applaudit l’idée de paix en oubliant ce qu’elle implique. Et surtout, c’est risquer de chanter un morceau qui n’est plus “John Lennon”, mais “la chanson que tout le monde connaît”. Autrement dit : un standard.
Or on ne rend pas hommage à un ami en interprétant son standard comme on joue un evergreen dans un hôtel. On rend hommage en retrouvant la personne derrière l’œuvre.
Le piège du martyr : Lennon, ami privé et statue publique
Dans les années qui suivent la mort de Lennon, McCartney vit un phénomène étrange : il se retrouve en compétition avec un fantôme. Pas une compétition artistique, au sens trivial, mais une compétition de récits. Lennon devient l’icône politique, le martyr, le symbole. McCartney, lui, reste le survivant : l’homme vivant sur qui l’on projette des attentes contradictoires, l’homme qui doit sourire et se taire pendant que l’autre devient légende.
Il y a quelque chose de profondément injuste là-dedans, et McCartney le sait. Il le dit parfois : si je parle, on dira que je salis John ; si je ne parle pas, on continuera à me réduire au rôle du “wimp”. C’est un piège médiatique parfait. Et c’est exactement pour cela qu’il se méfie des hommages trop frontaux : ils nourrissent la statue.
Chanter Imagine en concert, avec un écran géant, des lumières, un moment “émotion” programmé, c’est participer à la fabrication du monument. C’est entériner Lennon comme un saint laïque. Et McCartney, qui l’a connu vivant, drôle, chiant, brillant, parano, vulnérable, sait à quel point cette sanctification est mensongère.
Peut-être que le vrai hommage consiste, au contraire, à refuser le rituel.
L’hommage par la tangente : Strawberry Fields, Help!, Give Peace a Chance
Ce qui est fascinant, c’est que Paul McCartney n’a pas évité John Lennon sur scène. Il l’a simplement contourné intelligemment. Il a choisi d’autres portes d’entrée. Et ces portes sont plus révélatrices que Imagine.
Il y a eu, par exemple, ce moment de 1990 à Liverpool, un retour chargé d’électricité. McCartney, chez lui, dans sa ville, face à un public qui porte encore Lennon comme une blessure locale et mondiale. Là, il ne sort pas Imagine au grand jour. Il joue autre chose : un medley qui dit Lennon sans dire Lennon, qui raconte Lennon sans le figer.
Strawberry Fields Forever, d’abord : le Lennon enfant, le Lennon mémoire, le Lennon qui transforme un orphelinat de son quartier en paysage mental. Puis Help! : non pas l’hymne pop enjoué, mais le cri d’un homme qui, au sommet, étouffe et demande de l’air. Enfin Give Peace a Chance : la chanson-mantra, le slogan devenu refrain collectif, mais qui, chanté par une foule à Liverpool, redevient quelque chose de charnel, de vécu.
Ce trio est un hommage plus subtil que Imagine, parce qu’il est plus précis. Il ne s’adresse pas à l’humanité abstraite ; il s’adresse à Lennon. Il le montre sous plusieurs angles : l’enfance, la panique, le militantisme. Et surtout, il laisse la place au public d’être acteur. Quand une foule chante “Give peace a chance”, McCartney n’est plus le prêtre d’une cérémonie ; il est le type au micro qui laisse les autres faire vivre l’idée.
C’est peut-être cela, la solution McCartney : ne pas porter le message seul. Partager la charge.
L’exception qui confirme la règle : le jour où Imagine a failli sortir… en douce
Et puis il y a ce détail délicieux, presque romanesque, qui dit beaucoup du rapport de McCartney à Imagine : il l’a, semble-t-il, approchée une fois… mais hors du théâtre principal. Pas devant les projecteurs, pas dans le “moment” du show. En balance. En coulisses. Dans cet espace où les chansons redeviennent ce qu’elles sont, au fond : des objets de travail, des suites d’accords, des tentatives.
Le soundcheck, c’est l’endroit où l’on peut jouer sans se compromettre. L’endroit où l’on peut toucher un morceau et le reposer, comme on ouvre un livre et qu’on le referme. Si McCartney a réellement essayé Imagine à ce moment-là, ça ne contredit pas son refus public ; ça le confirme. Il ne s’interdit pas la chanson. Il s’interdit la mise en scène.
Il y a une différence fondamentale entre chanter Imagine et la “faire” en concert. Dans le premier cas, tu es musicien. Dans le second, tu deviens symbole. Et McCartney, vieux renard, sait exactement quand il change de rôle.
Here Today : l’hommage le plus brutal, parce qu’il est vrai
Si l’on veut comprendre ce que McCartney considère comme un hommage légitime à Lennon, il faut écouter Here Today. Là, on n’est plus dans le slogan mondial, ni dans l’utopie générale. On est dans la conversation impossible, l’adresse directe, la phrase qu’on n’a pas dite assez tôt. C’est une chanson qui n’essaie pas d’être universelle, et c’est précisément pour cela qu’elle le devient.
Here Today, c’est McCartney qui écrit à Lennon comme on écrit à un mort, avec cette honte de n’avoir pas su être tendre quand il était vivant. C’est une chanson d’homme adulte, pas de Beatle mythique. Il y a de la gêne, de l’affection, de l’humour même, parce que la vraie intimité n’est jamais grandiloquente. Elle se planque derrière une blague, derrière un souvenir, derrière une pique gentille.
Et sur scène, c’est souvent là que McCartney craque. Pas sur les hits. Pas sur les moments où 60 000 personnes chantent à l’unisson. Sur cette chanson courte, presque fragile, qui ressemble à une lettre. C’est l’inverse d’un hommage “showbiz”. C’est une confession.
En un sens, Here Today est la réponse définitive à la question “Pourquoi pas Imagine ?” Parce que McCartney a déjà son Imagine à lui, et qu’elle s’appelle Here Today. Un chant non pas pour le monde, mais pour un ami.
Les nouveaux fantômes : du duo virtuel au Beatles “réassemblé”
Ces dernières années, la technologie a ajouté une couche supplémentaire à la mythologie Beatles : le fantôme devient littéralement visible. McCartney peut chanter “avec” Lennon via des images d’archives, recréer des duos impossibles, faire revivre une présence. C’est fascinant, émouvant, parfois troublant. Et c’est aussi, encore une fois, une manière de contourner Imagine.
Parce que ce que McCartney cherche, ce n’est pas de “reprendre” Lennon. C’est de le faire apparaître, sans usurper sa place. Le duo virtuel est une solution élégante : Lennon reste Lennon. McCartney n’emprunte pas sa voix. Il dialogue avec elle. Il accepte l’artifice, mais il le met au service d’une idée simple : on n’est pas obligé de faire comme si les morts étaient vivants ; on peut admettre qu’ils sont absents, et pourtant présents dans la mémoire.
Dans ce contexte, chanter Imagine lui-même deviendrait presque incohérent. Pourquoi prendre la parole à la place de Lennon, alors qu’on a précisément trouvé des dispositifs pour lui rendre sa voix ?
La modernité des Beatles, c’est aussi ça : leur musique continue de poser des questions éthiques. Qu’est-ce qu’on a le droit de faire avec une œuvre ? Avec un catalogue ? Avec une voix disparue ? Et surtout : à qui appartient l’émotion ?
La fidélité n’est pas la nostalgie
On confond souvent fidélité et nostalgie. On imagine que rendre hommage, c’est répéter. C’est rejouer. C’est faire “comme avant”. Mais Paul McCartney a toujours été trop malin pour ça. Sa fidélité est mobile. Elle consiste moins à reproduire qu’à protéger un certain esprit. Et cet esprit, chez les Beatles, c’était la vie, le mouvement, la surprise, le refus de s’installer.
Ne pas chanter Imagine, dans cette logique, n’est pas une rigidité. C’est un choix esthétique et moral. C’est refuser d’ajouter une couche de vernis sur une statue. C’est refuser d’être l’officiant d’une messe pop. C’est choisir, à la place, des hommages obliques, des chansons plus pointues, plus personnelles, plus risquées émotionnellement.
En réalité, McCartney ne fuit pas Lennon. Il fuit l’idée de Lennon fabriquée par le monde. Il fuit l’icône pour rester fidèle à l’homme.
Et s’il faut une dernière image, prenons la plus simple : Imagine est une place publique. Tout le monde peut y entrer, y chanter, y déposer une bougie. Here Today, c’est une chambre. La porte est entrouverte, mais on entre sur la pointe des pieds. McCartney préfère la chambre, parce que c’est là que les vrais adieux se disent.
