Il y a des amitiés qui commencent par une poignée de main, et d’autres par un test grandeur nature : un rendez-vous à Hawaï, puis un Grand Prix en Australie. Quand Jeff Lynne franchit pour la première fois les grilles de Friar Park, il ne rencontre pas seulement un ex-Beatle : il entre dans un décor trop vaste, trop “posh”, où la moindre phrase de travers semble pouvoir fissurer la légende. Harrison, lui, désamorce tout avec sa méthode à lui — l’esquive maligne. Avant de parler carrière et prises de son, il veut savoir si l’on peut rire ensemble, voyager ensemble, supporter le silence. Cette simplicité-là va tout changer. De cette confiance naît Cloud Nine, retour sans discours où l’orfèvrerie pop de Lynne met en lumière la grâce ironique de Harrison : des guitares qui respirent, des chœurs denses mais chauds, et une écriture qui vise juste. Puis viennent When We Was Fab, nostalgie taillée au scalpel de l’autodérision, et l’évidence fraternelle des Traveling Wilburys, antidote parfait au sérieux des “supergroupes”. Jusqu’aux années 90 et au-delà : Anthology, Brainwashed… une fidélité qui dépasse le studio. Voici l’histoire d’une collaboration où personne ne cherche à dominer, seulement à servir la chanson — et qui, pour ça, continue de sonner incroyablement vivante.
Il existe deux façons de rencontrer un Beatle quand on s’appelle Jeff Lynne. La première consiste à faire semblant d’être parfaitement détendu, à serrer la main, à dire “enchanté”, à masquer la petite voix intérieure qui hurle depuis l’adolescence : c’est lui, c’est vraiment lui. La seconde consiste à avouer qu’on est terrorisé, qu’on ne sait pas où poser les yeux, et qu’on se demande ce qu’on fout là, planté devant une demeure qui ressemble davantage à un décor de film qu’à une maison de rockstar.
Jeff Lynne a plutôt choisi la seconde. Il raconte son arrivée à Friar Park, la gigantesque propriété de George Harrison à Henley-on-Thames, comme on raconte une entrée dans un monde trop grand pour soi. Une maison “trop posh”, trop imposante, un château plus qu’un salon, une Angleterre de carte postale gothique, qui aurait pu intimider n’importe qui, mais qui intimidait encore plus un enfant de Birmingham devenu star par la force des mélodies. Lynne se voit déjà glisser sur les tapis, dire une bêtise, renverser un thé, ruiner l’illusion. Il se demande, littéralement, s’il est capable d’y aller, s’il est capable d’être lui-même face à un ex-Beatle.
Et George Harrison, qui sent les gens comme on sent l’orage avant qu’il éclate, désamorce l’affaire avec une proposition parfaitement absurde, donc parfaitement humaine. Pas de grande discussion sur l’art, pas de mise au point solennelle, pas de réunion de producteurs. Harrison lui dit en substance : avant de travailler ensemble, voyons si on se supporte. Et pour ça, on va faire simple. On va aller au bout du monde regarder des voitures tourner en rond.
Un rendez-vous à Hawaï dans deux semaines. Puis l’Australie, pour un Grand Prix. Une manière typiquement harrisonienne de régler les choses : fuir la lourdeur, préférer l’amitié à la stratégie, remplacer l’industrie par une escapade, et tester la compatibilité comme on teste une guitare, en la mettant dans les mains et en voyant si ça vibre.
Dans ce simple détour, il y a déjà tout. La collaboration Harrison–Lynne ne se construira pas sur une logique de carrière, mais sur un partage de tempérament. Deux hommes qui aiment l’idée d’être célèbres le moins possible, qui préfèrent les blagues aux postures, qui se méfient des professionnels trop sérieux, et qui savent qu’un disque n’est bon que si l’on a envie de rester dans la même pièce que la personne qui le fabrique avec vous.
Sommaire
- Deux artisans, pas deux monuments : pourquoi l’alchimie semblait écrite
- Le George des années 80 : la fuite, la lassitude, puis le désir de revenir
- Jeff Lynne : l’orfèvre qui a appris la pop en regardant les Beatles
- Cloud Nine : la renaissance sans grand discours
- When We Was Fab : nostalgie, autoparodie et vérité émotionnelle
- La franchise en studio : pourquoi Lynne était le partenaire idéal
- Les Traveling Wilburys : l’amitié comme antidote au concept de “supergroupe”
- Harrison, Lynne et l’art de disparaître derrière la chanson
- Au-delà des années 80 : une fidélité qui s’étire jusqu’au bout
- Ce que cette histoire dit de George Harrison, finalement
Deux artisans, pas deux monuments : pourquoi l’alchimie semblait écrite
On a souvent parlé de “destin” en évoquant George Harrison et Jeff Lynne, et il faut se méfier de ce mot, parce qu’il gomme le travail, il gomme les choix, il gomme la sueur. Mais il y a, malgré tout, quelque chose d’inévitable dans leur rencontre. Pas parce que l’univers aurait décidé de les réunir, mais parce qu’ils étaient faits de la même matière musicale : la foi dans la chanson, dans le refrain, dans le détail qui fait basculer une mélodie de “joli” à “inoubliable”.
Harrison a toujours été, derrière son image de Quiet Beatle, un architecte de son. Il n’était pas seulement le guitariste qui pose des phrases de slide comme des éclats de verre poli. Il était un homme de texture, un homme de climat. Et surtout, il avait cette obsession très peu rock’n’roll : la justesse émotionnelle. Quand Harrison chante, il ne cherche pas à dominer. Il cherche à toucher. Il vise un endroit précis, un point fragile chez l’auditeur, et il essaie d’y entrer sans frapper trop fort.
Jeff Lynne, lui, est l’autre versant du même souci : le craft. L’artisanat assumé, la fabrique, l’obsession de l’équilibre. Lynne a grandi avec l’idée que le son pouvait être construit comme un objet, qu’un disque est une sculpture, que les couches de voix, les guitares, les percussions, les micros détails d’arrangement doivent servir la chanson comme un costume sert un personnage. Il est de ces producteurs qui pensent en relief. Il entend la chanson en 3D.
La rencontre des deux, c’est donc la rencontre de deux formes de précision. Harrison apporte la grâce, l’élégance, l’ironie, ce jeu de guitare qui a l’air de sourire même quand il pleure. Lynne apporte la charpente, le vernis, la cohérence, le soin maniaque qui transforme une bonne chanson en objet pop qui tient debout.
Et ils ont un autre point commun, moins spectaculaire mais décisif : leur goût pour l’ancienne musique. Pas la nostalgie comme musée, mais le passé comme boîte à outils. Les deux hommes aiment la pop des années 50, les harmonies simples, les refrains qui claquent, les guitares propres, l’idée qu’un morceau doit pouvoir se jouer sur une acoustique sans s’effondrer. Ils partagent la conviction que l’innovation n’a de valeur que si elle ne fait pas fuir la chanson.
C’est pour cela qu’ils se comprennent. Et c’est pour cela que leur association ne sonne jamais comme un “projet de luxe”. Elle sonne comme deux amis qui se mettent au service d’un truc plus grand qu’eux : l’art d’écrire un morceau qu’on a envie de réécouter.
Le George des années 80 : la fuite, la lassitude, puis le désir de revenir
Pour saisir l’importance de Jeff Lynne dans l’histoire de Harrison, il faut revenir à un moment moins glorieux, moins romantique. Les années 80 ne sont pas un âge d’or pour beaucoup d’anciens dieux des sixties. La décennie est cruelle : elle exige de la modernité, du clinquant, du son “actuel”, des synthés, des batteries plastiques, des clips qui ressemblent à des pubs. Et Harrison, qui a déjà survécu à la folie Beatles, n’a plus aucun intérêt à jouer le jeu.
Il se retire. Il fait autre chose. Il s’occupe de cinéma, il vit loin, il jardine, il regarde les voitures, il se construit une vie où la musique n’est plus un combat quotidien. Ce retrait, on l’a parfois interprété comme une paresse ou un désintérêt, alors qu’il ressemble plutôt à une hygiène mentale. Harrison a toujours eu ce réflexe : quand le monde devient trop bruyant, il ferme la porte. Et dans les années 80, le monde est bruyant, mais pas dans le bon sens.
Il y a aussi une dimension plus intime. Harrison a connu l’euphorie et la dépression, la gloire et l’épuisement, le succès solo immense puis l’indifférence relative. Il sait que l’industrie est un manège qui vous aime quand vous êtes utile et vous oublie quand vous ralentissez. Il n’a plus envie de prouver. Il n’a plus envie de se faire avaler.
Et puis, quelque part vers le milieu de la décennie, revient un désir très simple : refaire de la musique pour les bonnes raisons. Pas pour “faire un comeback”, expression qu’il a toujours tournée en dérision, mais pour retrouver le plaisir de jouer, le plaisir de chanter, le plaisir de fabriquer un album comme on fabrique un jardin : avec patience, avec humour, avec le droit de ne pas être à la mode.
C’est là que Jeff Lynne entre dans le tableau. Parce que Lynne arrive comme une solution à un problème précis : comment retrouver l’élan sans se trahir ? Comment faire un disque qui sonne vivant dans une époque qui préfère souvent le synthétique ? Comment réapparaître sans entrer dans le cirque ?
Harrison a une formule qui résume son état d’esprit au moment de revenir : il veut des “vrais” instruments, des “vrais” musiciens, des “vraies” chansons. Il veut que la musique respire. Et Lynne, paradoxalement, malgré sa réputation de producteur très construit, est l’homme idéal pour ça, parce qu’il sait fabriquer un son dense sans étouffer la mélodie. Il sait rendre la pop brillante sans la rendre vide.
Jeff Lynne : l’orfèvre qui a appris la pop en regardant les Beatles
Lynne n’est pas seulement un producteur disponible au bon moment. Il est, en un sens, un enfant des Beatles. Pas un imitateur, pas un suiveur, mais quelqu’un dont l’oreille a été formée par cette révolution-là. Il a grandi avec l’idée que les chansons peuvent être des mini-films, que les harmonies peuvent raconter une histoire, que la production peut devenir un langage. Et il a passé sa vie à prolonger cette leçon dans un autre univers, celui de Electric Light Orchestra, où le rock flirte avec l’orchestre, où les refrains s’habillent de cordes, où le son devient une couleur.
Quand Harrison dit que Lynne est un “craftsman”, il ne fait pas un compliment vague. Il décrit une obsession réelle : la capacité de Lynne à assembler des “bits and pieces”, des petites pièces, des détails, des micro-gestes, pour fabriquer un tout cohérent. Lynne pense comme un monteur. Il coupe, il colle, il densifie. Il est capable de faire sonner une chanson comme un souvenir collectif, même si elle vient de naître.
Et ce qui rend l’affaire encore plus savoureuse, c’est que Lynne, malgré sa carrière immense, arrive chez Harrison avec une humilité presque comique. Il n’a pas l’attitude du producteur-star. Il a l’attitude du fan qui a peur de mal faire. Il est intimidé par la maison, par l’aura, par le passé. Mais il n’est pas intimidé par la musique, parce qu’il sait exactement pourquoi Harrison l’a appelé : pour dire la vérité en studio, pour proposer, pour pousser, pour être un partenaire, pas un valet.
C’est un point crucial. La plupart des ex-Beatles ont eu des relations compliquées avec les producteurs, parce que leur nom suffit à imposer un pouvoir. Peu de gens osent leur dire : “tu peux mieux chanter ça”, “refais cette prise”, “ce couplet manque d’air”. Harrison, lui, veut quelqu’un qui ose. Et Lynne ose parce qu’il n’a pas besoin de prouver qu’il ose. Il le fait naturellement, sans arrogance, comme on aide un ami à rendre une chanson plus juste.
Cloud Nine : la renaissance sans grand discours
Le retour de George Harrison prend un nom presque ironique : Cloud Nine. Comme si l’homme le plus méfiant envers les slogans choisissait, pour marquer sa réapparition, un titre qui évoque le bonheur suspendu. En réalité, l’album est moins un disque d’euphorie qu’un disque de réconciliation. Réconciliation avec la musique, avec la chanson pop, avec le plaisir.
Enregistré à Friar Park, co-produit par George Harrison et Jeff Lynne, Cloud Nine sonne comme un album fait à l’abri du monde. On y entend une chaleur rare pour l’époque. Les guitares sont présentes, les batteries ont du grain, les chœurs sont travaillés mais pas froids. Lynne remet en avant ce que beaucoup de productions des années 80 avaient tendance à sacrifier : la sensation d’un groupe de gens qui jouent ensemble.
Harrison, lui, retrouve une forme de légèreté. Il chante avec ce mélange unique d’ironie et de douceur, cette manière de sourire en parlant de choses graves. Il n’a pas l’énergie d’un jeune homme qui veut conquérir, il a l’assurance d’un homme qui n’a plus rien à prouver. Et cette assurance le rend, paradoxalement, plus pop que jamais.
Le succès de Got My Mind Set on You, reprise transformée en hit massif, a souvent masqué le reste, comme si l’album n’était qu’un véhicule pour un single. Mais c’est l’ensemble qui compte. Cloud Nine est un album de détails, de textures, de guitares qui respirent. Et surtout, c’est un disque où Harrison semble stimulé, réveillé, “boosted”, pour reprendre son propre terme lorsqu’il parle de Lynne. Comme si le simple fait d’avoir en face un partenaire attentif lui donnait envie d’être meilleur.
On entend aussi des présences symboliques : Ringo Starr passe derrière la batterie, comme un clin d’œil fraternel, un rappel que le passé peut redevenir un jeu plutôt qu’un poids. D’autres musiciens gravitent autour, et tout cela crée une sensation très rare : un disque d’ex-Beatle qui ne sonne pas comme un disque d’ex-Beatle cherchant sa place, mais comme un disque d’homme adulte retrouvant son plaisir de faire de la musique.
When We Was Fab : nostalgie, autoparodie et vérité émotionnelle
Il fallait bien, à un moment, que le passé des Beatles réapparaisse de manière explicite. Harrison n’a jamais aimé l’exploitation nostalgique, mais il a toujours eu un humour très anglais face à sa propre légende. Et When We Was Fab est précisément cette opération : une chanson qui parle des Beatles sans prononcer le mot, une chanson qui joue avec les images psychédéliques, les souvenirs, les fantasmes, comme on joue avec un miroir.
Lynne est l’homme idéal pour produire ça, parce qu’il comprend le langage sonore des Beatles non pas comme un truc à copier, mais comme un vocabulaire à réactiver. Les petites touches “sixties”, les textures rappelant l’ère Sgt. Pepper, les harmonies, les couleurs, tout cela est orchestré avec le soin d’un fan qui sait que le fanatisme est dangereux. Il faut évoquer sans plagier, rappeler sans refaire.
Ce morceau est souvent entendu comme un exercice de style, mais il est plus profond que ça. Il contient une vérité triste : Harrison regarde son propre passé comme on regarde une photo dont on ne sait plus si elle nous appartient. Il y a de la tendresse, mais aussi une distance. L’époque “fab” n’est pas seulement un souvenir glorieux, c’est un endroit où il a perdu une partie de lui-même. Et la chanson, en jouant la carte de l’autodérision, évite le pathos. C’est du Harrison pur : traiter une douleur par l’ironie élégante.
Lynne, dans ce contexte, agit comme un amplificateur. Il rend la chanson plus lumineuse, donc plus mélancolique. Parce que la nostalgie, quand elle est bien fabriquée, n’est jamais seulement douce. Elle est aussi un rappel de ce qui ne reviendra pas.
La franchise en studio : pourquoi Lynne était le partenaire idéal
Le récit de leur collaboration insiste souvent sur un point : Lynne savait dire les choses simplement. Pas de psychologie, pas de diplomatie interminable. Si Harrison pouvait mieux chanter, Lynne le disait. Si une prise manquait d’énergie, Lynne le signalait. Et Harrison, au lieu de se vexer, s’en nourrissait.
C’est un aspect qu’on sous-estime quand on parle de génie. Un grand artiste n’a pas seulement besoin d’idées. Il a besoin de résistances. Il a besoin de quelqu’un qui ne le laisse pas se reposer sur sa légende. Harrison, qui avait connu les années Beatles où l’exigence était quotidienne, avait sans doute besoin de retrouver cette tension positive : un cadre qui pousse, sans être une prison.
Lynne avait la bonne dose : assez exigeant pour tirer le meilleur, assez respectueux pour ne pas écraser. Ce n’est pas un détail, c’est la condition même de la réussite de Cloud Nine. Sans cette balance, le disque aurait pu devenir une curiosité sympathique, un album de plus. Avec cette balance, il devient un vrai retour, un disque qui remet Harrison au centre non pas comme relique, mais comme auteur vivant.
Et surtout, Lynne n’essayait pas de transformer Harrison en autre chose. Il ne cherchait pas à le “moderniser” de force. Il cherchait à faire sonner Harrison comme Harrison, mais dans un écrin où ses qualités deviennent évidentes : la guitare, la mélodie, l’élégance, cette manière de parler du monde sans élever la voix.
Les Traveling Wilburys : l’amitié comme antidote au concept de “supergroupe”
La suite logique, après Cloud Nine, aurait pu être un autre album solo, une tournée, une stratégie. Harrison, lui, choisit la solution la plus drôle : faire un groupe qui ressemble à une blague, mais dont les chansons seront parmi les plus solides de la fin des années 80. Les Traveling Wilburys naissent comme naissent les meilleures choses : par accident, par camaraderie, par un concours de circonstances où l’on se retrouve un jour dans un studio avec trop de talents et pas assez de temps pour se prendre au sérieux.
L’histoire est connue : Harrison doit enregistrer une face B, il se retrouve à écrire avec Lynne, il croise Tom Petty, Roy Orbison, Bob Dylan, et au lieu de faire un simple supplément, ils fabriquent une chanson trop bonne pour être reléguée derrière un single. Handle with Care est ce genre de morceau qui force la décision. Quand une chanson sonne comme un single naturel, l’industrie le sent immédiatement, et l’industrie, pour une fois, a raison : ce serait un gâchis de l’enterrer.
Plutôt que de négocier un plan marketing, Harrison propose un plan d’amitié : faisons un album. Rapide. Léger. Sans ego. Avec des pseudonymes ridicules. Comme si l’on inventait un groupe de garage version légende vivante.
Dans cette aventure, Jeff Lynne est un pivot. Pas seulement parce qu’il produit, mais parce qu’il sait organiser le chaos. Un supergroupe peut vite devenir un duel d’ego, une compétition d’aura. Lynne, par son tempérament d’artisan, par son goût du collectif, aide à transformer l’assemblage en groupe réel. Et Harrison, qui a survécu au plus célèbre groupe de l’histoire, sait exactement comment empêcher l’affaire de virer au drame : il la transforme en jeu.
Les Traveling Wilburys, c’est la preuve que ces hommes, au fond, n’avaient plus besoin de prouver quoi que ce soit. Ils avaient juste besoin de se faire plaisir. Et ce plaisir s’entend. Il y a dans Vol. 1 une énergie de bande, une simplicité presque insolente : des guitares acoustiques, des voix qui tournent, des refrains directs. Une musique qui ne cherche pas à être “moderne”, mais qui sonne immédiatement intemporelle, parce qu’elle est faite avec une évidence artisanale.
Harrison, Lynne et l’art de disparaître derrière la chanson
Ce qui rend la relation Harrison–Lynne si rare, c’est leur capacité commune à disparaître derrière la chanson. Dans une époque obsédée par l’image, par l’identité, par le branding, ils restent attachés à une idée presque archaïque : le morceau doit primer. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’ego, évidemment. Cela veut dire qu’ils ont un ego orienté vers la fabrication, pas vers l’exposition.
Harrison a toujours eu cette attitude : parler le moins possible, jouer le plus précisément possible. Il n’est pas un guitar hero au sens flamboyant. Son jeu est un langage. Un slide qui chante, qui pleure, qui tient une note avec une pureté presque vocale. Lynne le dira plus tard avec une admiration très simple : Harrison est, à ses oreilles, le meilleur slide qu’il ait jamais entendu, parce qu’il est précis, expressif, capable de faire “chanter” et “pleurer” l’instrument. Et ce compliment, venant d’un homme qui a passé sa vie à écouter des guitares, vaut plus qu’un trophée.
Lynne, de son côté, a une modestie structurelle : il se voit comme un ouvrier du son. Il aime les belles chansons, il aime les refrains, il aime les harmonies, il aime les petits détails qui font sourire l’oreille. Il ne cherche pas à être le héros, il cherche à faire briller le matériau. C’est pourquoi Harrison le respecte. Parce qu’un ex-Beatle peut sentir immédiatement quand quelqu’un veut se servir de lui, et Lynne ne s’est jamais servi de Harrison. Il l’a accompagné.
Cette dynamique produit une chose très rare dans la pop : une collaboration où personne ne cherche à prendre le pouvoir. Harrison reste Harrison, Lynne reste Lynne, et ensemble ils fabriquent un troisième espace, un territoire commun où le passé Beatles devient une couleur parmi d’autres, et où la modernité n’est pas une contrainte mais une option.
Au-delà des années 80 : une fidélité qui s’étire jusqu’au bout
Le plus beau, dans cette histoire, c’est qu’elle ne se limite pas à un “moment” glorieux. Harrison et Lynne ne sont pas deux artistes qui se croisent pour un disque puis se saluent. Ils deviennent une sorte de famille musicale. Lynne joue sur Harrison, Harrison joue sur Lynne. Les cercles se recoupent. Leurs amis deviennent des collaborateurs communs. Le studio devient un lieu de retrouvailles.
Harrison apporte sa guitare et ses chœurs à l’album solo de Lynne, Armchair Theatre, en 1990, comme un geste de réciprocité : tu m’as aidé à revenir, je viens chez toi. Plus tard, Harrison apparaît encore dans l’univers de Lynne, notamment sur des projets liés à ELO, comme si cette amitié s’inscrivait dans une logique naturelle : quand on a trouvé un partenaire qui comprend votre langue, on ne le laisse pas sortir de votre vie.
Il y a un moment symbolique, aussi, qui dépasse Harrison lui-même : la réunion partielle des Beatles dans les années 90. Quand il s’agit de terminer des démos de Lennon pour le projet Anthology, la question du producteur devient immédiatement politique. Qui a le droit d’être là ? Qui peut s’asseoir dans la pièce où les Beatles tentent, sans John, de redevenir un “nous” ?
Le choix de Lynne n’est pas seulement pratique. Il est affectif. Harrison veut Lynne. Il lui fait confiance. Il sait que Lynne respectera l’intégrité, qu’il ne jouera pas au savant, qu’il ne transformera pas l’affaire en démonstration. Lynne est le pont idéal : suffisamment fan pour comprendre la charge symbolique, suffisamment professionnel pour gérer la technique, suffisamment ami pour que Harrison se sente en sécurité.
Cela raconte quelque chose de bouleversant : à la fin, Harrison choisit la confiance plutôt que la légitimité historique. Il choisit un compagnon de route plutôt qu’un grand nom. Parce qu’un Beatle, même entouré de mythologie, reste un homme qui a besoin de se sentir à l’aise pour chanter.
Et puis vient la dernière étape, la plus poignante : Brainwashed, l’album posthume de Harrison, achevé par son fils Dhani et par Lynne. Là, on quitte la pop et on entre dans la fidélité pure. Lynne n’est plus seulement un collaborateur, il devient un gardien. Il aide à finir ce que Harrison n’a pas pu finir. Il travaille sur un disque qui n’est pas un projet de carrière, mais un adieu. Ce rôle-là, on ne le confie pas à un technicien. On le confie à un ami.
Ce que cette histoire dit de George Harrison, finalement
On a tendance à réduire Harrison à quelques images : le Beatle spirituel, le guitariste discret, l’homme qui se moquait gentiment du cirque. Mais son histoire avec Jeff Lynne révèle une autre facette, plus précise : Harrison était un homme qui savait reconnaître les bonnes personnes. Il avait une intuition humaine très fine. Il pouvait être méfiant, il pouvait être sarcastique, mais quand il aimait, il était loyal.
Sa collaboration avec Lynne n’a pas seulement produit Cloud Nine et les Traveling Wilburys. Elle a réinstallé Harrison dans un espace où il pouvait créer sans se renier. Elle lui a offert une seconde jeunesse artistique, non pas au sens d’un retour flamboyant, mais au sens d’un retour à l’essentiel : des chansons, des guitares, des amis, du temps.
Et c’est là que l’on comprend pourquoi l’alchimie semblait “inévitable”. Pas parce que le destin écrit les crédits d’album, mais parce que certains tempéraments, lorsqu’ils se rencontrent, fabriquent instantanément un refuge. Harrison avait besoin d’un refuge pour revenir à la musique. Lynne avait besoin d’un lieu où son artisanat ne serait pas vu comme une manie, mais comme une vertu. Ils se sont trouvés. Ils ont regardé des voitures à Adelaide après un rendez-vous à Hawaï. Puis ils ont fabriqué de la pop comme on fabrique des objets durables.
La “magie”, dans leur cas, n’a rien de mystique. Elle a la forme très simple d’une amitié qui rend le travail possible. Une amitié qui vous pousse sans vous écraser. Une amitié qui vous dit la vérité sans vous humilier. Une amitié qui vous rappelle que, derrière les légendes, il y a toujours des gens qui veulent juste faire une bonne chanson, et la jouer assez fort pour qu’elle chasse le bruit du monde.
