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Paul McCartney, “sorcier” de Noël : la rumeur, la punchline, et le disque fantôme

Publié le 26 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Une rumeur “witchcraft” autour de Wonderful Christmastime fait sourire McCartney… et nous ramène à un Noël parallèle : messages privés, humour nonsense, et la mixtape-collage Unforgettable gravée en 1965 pour les autres Beatles.


Il y a des rumeurs qui meurent faute d’oxygène, et d’autres qui survivent précisément parce qu’elles sont absurdes, comme ces petits feux de camp internet entretenus par des mains inconnues, la nuit, loin des villes. En cette fin décembre, Paul McCartney a choisi la méthode la plus maccartneyenne qui soit pour éteindre une de ces flammes idiotes : souffler dessus en riant. À l’entendre, oui, tout est vrai, évidemment : il serait le “grand sorcier d’un coven de Liverpool”, et sa chanson de Noël la plus célèbre serait un manuel de dissimulation pour apprentis mage. Puis il ajoute que c’est n’importe quoi, et qu’on le sait très bien. Le tour est joué.

Ce genre de pirouette dit beaucoup de sa façon de traverser les décennies : ne jamais laisser les autres écrire entièrement l’histoire à sa place. McCartney est un homme qui, depuis soixante ans, se bat contre les caricatures. Le gentil mélodiste contre l’artiste conceptuel, le garçon propre contre le provocateur, le “chansonnier” contre l’architecte sonore. Et voilà qu’en 2025, on lui colle un chapeau pointu de plus sur la tête : le druide de service, le pape d’un Noël occulte. Il répond comme il répond à tout : par l’humour, et par la précision. “The mood is right”, pas “the moon is right”. L’ambiance est bonne, pas la lune. C’est tout.

Mais si cette petite histoire a autant tourné, ce n’est pas seulement parce que les gens adorent les théories débiles. C’est aussi parce que Noël est une période étrange : une saison où la musique se transforme en rituel social, où l’on rejoue chaque année le même théâtre sonore, où l’on confond volontiers souvenirs, mythes et vérités. Et chez les Beatles, plus qu’ailleurs, le mythe est une matière première. Rien n’y échappe : pas les séparations, pas les réconciliations imaginaires, pas les phrases sorties de leur contexte, pas même les chansons destinées à faire lever des verres dans une cuisine de Liverpool.

Surtout, cette rumeur de sorcellerie a un effet inattendu : elle nous ramène à une autre histoire, bien plus intéressante, bien plus révélatrice, et pourtant longtemps restée dans l’ombre. Car avant “Wonderful Christmastime”, avant les synthés et les guirlandes, avant la routine planétaire des playlists et des supermarchés, Paul McCartney avait déjà inventé son propre Noël musical, en secret, pour trois personnes seulement. Un cadeau intime, bricolé à la maison, farci de collages, de voix, de bouts de chansons, d’absurde et d’expérimentation. Un objet fantôme, longtemps raconté comme une légende de collectionneur : Unforgettable.

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Les Beatles et Noël : l’absence qui ressemble à un choix

On a longtemps répété, avec une assurance de comptoir, que les Beatles n’avaient jamais fait de chanson de Noël. C’est une phrase qui claque bien : elle nourrit l’idée d’un groupe trop grand, trop “au-dessus” de la saison des dindes et des clochettes, trop sérieux pour se prêter au jeu. Et puis elle s’accorde avec une autre idée, tout aussi pratique : celle d’un Beatles pur, sanctuarisé, intouchable, qu’on ne mélangerait pas à la guimauve.

Sauf que l’histoire réelle est plus fine, et donc plus passionnante. D’abord parce que le groupe, dans ses premières années, n’a jamais méprisé l’idée de divertir. Beatlemania n’est pas seulement un miracle artistique : c’est aussi une mécanique d’époque, un produit culturel total, une façon d’occuper l’espace médiatique comme personne. Les Beatles savaient très bien jouer le jeu, et l’entourage aussi. L’idée que le groupe aurait “refusé” Noël par principe ne tient pas longtemps face à la réalité de leur quotidien : une industrie qui exige des singles, des passages télé, des photos, des films, des calendriers serrés, des sourires, des costumes, des slogans.

Ensuite parce que Noël, pour eux, n’était pas qu’un marché : c’était un moment particulier de leur relation aux fans. Au milieu de la frénésie, au cœur du bruit, il y avait cette nécessité de maintenir un lien direct, presque domestique, avec ces milliers de gens qui les suivaient religieusement. Un lien paradoxal : intime et de masse à la fois. Dans un monde où chaque geste devient public, où chaque phrase peut se transformer en gros titre, comment offrir quelque chose qui ressemble encore à une attention ?

La réponse a pris une forme très britannique, très sixties, très “on se marre parce qu’on étouffe” : des disques de vœux envoyés au fan club. Pas des singles vendus en boutique, pas des hymnes calibrés, mais des objets bizarres, fragiles, souvent improvisés, parfois carrément surréalistes. Des messages de Noël qui sonnent comme des sketches de fin de soirée, quand l’alcool commence à parler et que l’on se met à rire pour ne pas penser au lendemain.

Noël chez les Beatles n’a donc pas été une absence : cela a été une déviation. Un choix de côté, une voie parallèle, une manière de célébrer sans se livrer entièrement au commerce. Et au milieu de cette voie parallèle, il y a un moment charnière : 1965, l’année où le groupe devient un autre groupe, et où McCartney commence à révéler, dans l’ombre, son obsession pour le son comme matière.

Les flexi-discs du fan club : une contrebande d’humour à l’intérieur de la machine

Imaginez la scène. Vous êtes fan, vous payez votre cotisation, vous attendez quelque chose de spécial. Le courrier arrive. À l’intérieur, un disque mince, presque ridicule, un flexi-disc qu’on manipule avec la prudence qu’on réserve aux objets fragiles. Vous le posez sur la platine, vous baissez le bras, et au lieu d’une chanson, vous entendez une sorte de cabaret privé : des voix qui plaisantent, des boutades, des mini-scènes, des chansons massacrés exprès, des rires, parfois une allusion politique qui glisse comme un caillou dans la chaussure du divertissement. Ce n’est pas “propre”, ce n’est pas poli, ce n’est pas calibré. C’est vivant.

Ces enregistrements de Noël envoyés au fan club entre 1963 et 1969 ont une valeur rare : ils capturent un groupe qui se permet d’être un groupe, sans la pression de la perfection. C’est là qu’on entend la sociabilité interne, le jeu, la moquerie, le plaisir enfantin de faire les idiots dans un studio qui, le reste du temps, fabrique des monuments. Et c’est là qu’on mesure aussi l’évolution. Plus les années passent, plus le ton se déplace. Les premiers messages ont encore quelque chose du showbiz : on remercie, on souhaite, on sourit en chantant faux. Puis l’humour se tord, devient plus narratif, plus étrange, presque théâtral. Comme si le groupe, au lieu de produire un simple “bonnes fêtes”, inventait chaque fois un mini-univers.

Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est le contraste. Au même moment, les Beatles deviennent plus ambitieux, plus audacieux, plus “sérieux” aux yeux de l’histoire officielle : l’album pensé comme un tout, les arrangements, l’expérimentation, l’élargissement du vocabulaire pop. Et pourtant, chaque fin d’année, ils continuent d’envoyer à leurs fans une sorte de bazar sonore, un carnaval de second degré. Comme si Noël servait d’exutoire : un moment où l’on peut se permettre d’être idiot, parce que le monde entier exige de vous que vous soyez brillant.

Il faut aussi entendre, dans ces disques, quelque chose d’émouvant : la conscience aiguë de leur propre situation. Ils sont partout, ils n’ont plus de vie normale, et pourtant ils cherchent encore des occasions de rire ensemble. Les disques de Noël du fan club sont une manière de se rappeler qu’avant d’être des icônes, ils sont quatre gars qui partagent un humour, un accent, une culture commune. Un humour qui vient de la radio, des Goons, des comédies anglaises, de la tradition du nonsense. Un humour qui peut paraître idiot, mais qui est une stratégie de survie.

Et c’est précisément ce qui rend 1965 fascinante. Parce qu’en 1965, tout change. Le groupe se déplace. Les chansons se densifient. Les esprits se fatiguent. La pop commence à se prendre au sérieux, et eux plus que quiconque. Et c’est aussi l’année où Paul fabrique, hors du regard des fans, un autre objet de Noël. Pas pour la foule. Pour les trois autres.

1965 : quand le vernis craque, quand le son s’approfondit

1965, c’est l’année où les Beatles cessent définitivement d’être “seulement” le plus grand groupe pop du monde pour devenir autre chose : un laboratoire. Ce basculement ne vient pas d’un événement unique, mais d’un état général : la saturation. Les tournées, la pression, la répétition, les attentes. À force d’être un phénomène, on finit par chercher une sortie de secours. Certains la trouvent dans la drogue, d’autres dans la spiritualité, d’autres dans l’art, d’autres dans le travail maniaque. Chez eux, tout cela se mélange.

C’est aussi l’année où l’on sent naître un autre Beatles : plus acoustique, plus introspectif, plus littéraire. Un Beatles qui écoute autrement, qui se compare autrement, qui se mesure à d’autres ambitions. Les chansons deviennent des scènes, des personnages, des points de vue. Les arrangements s’allègent parfois pour laisser la place à des détails psychologiques, à des torsions harmoniques, à des ambiguïtés morales. Le groupe commence à comprendre qu’une chanson peut contenir un roman miniature, et que cette densité-là est une forme de liberté.

Mais la liberté a un prix. À mesure que l’univers s’élargit, l’unité interne se fragilise. Chacun pousse dans son sens, chacun cherche une prise dans le chaos. Et chez McCartney, cette prise est souvent le travail : la méthode, l’obsession, la fabrication. Paul est celui qui, face au vertige, construit. Il prend la panique et la transforme en musique, en idées, en arrangements, en organisation. C’est une qualité, mais c’est aussi une fuite : quand on fabrique, on évite de regarder le gouffre.

Or, en 1965, Paul est aussi un jeune homme qui découvre le plaisir très simple de jouer avec des machines chez lui. Pas dans le temple Abbey Road, pas dans la solennité d’une session officielle, mais dans l’espace domestique : le salon, une pièce, une table, une bande qui tourne. C’est là que se forme une intuition cruciale : le studio n’est pas un lieu, c’est un geste. Et si le studio peut être un geste, alors il peut exister partout.

Ce contexte rend Unforgettable presque inévitable. Offrir un disque à ses trois partenaires, à Noël, c’est une façon de dire : on est encore une bande, malgré tout. Mais offrir un disque bizarre, expérimental, plein de collages et de sons décalés, c’est aussi une façon de dire : regardez, je suis en train de devenir autre chose. Un message à l’intérieur du message. Une confession déguisée en blague.

Unforgettable : le cadeau secret de Paul, entre mixtape et collage sonore

Le mythe a longtemps circulé comme une histoire qu’on se raconte à voix basse, dans les marges de la grande narration Beatles. Paul McCartney aurait enregistré, vers Noël 1965, une sorte d’album maison pour John Lennon, George Harrison et Ringo Starr. Un objet privé, pressé en quelques exemplaires seulement, jamais destiné au public. Pendant des années, l’histoire sentait à la fois le plausible et le trop beau : le genre de légende parfaite pour alimenter la religion beatlesienne. Puis McCartney lui-même a fini par confirmer l’existence de ce disque, et par en décrire l’esprit : une émission imaginaire, un programme “magazine”, une succession de séquences, d’interviews absurdes, de musique, de bricolage sonore.

Le titre, déjà, est un petit gag : Unforgettable, comme la chanson de Nat King Cole, que Paul utilise en ouverture. On entendrait d’abord la voix suave, puis Paul qui débarque au-dessus, en annonceur, comme un animateur américain qui ferait tourner les disques à toute vitesse dans une radio new-yorkaise fantasmée. L’idée est magnifique : Paul se met en scène en DJ d’un monde parallèle, et ce monde parallèle s’adresse à trois auditeurs seulement. Le geste est à la fois tendre et moqueur. Tendre, parce qu’il s’agit d’un cadeau d’amitié. Moqueur, parce qu’il détourne le format radiophonique, cette culture pop qui a nourri les Beatles, pour en faire une farce intime.

Ce qui compte, ce n’est pas seulement ce qu’on entend, mais ce que cela révèle : McCartney fait du montage. Il pense en séquences. Il imagine une continuité fabriquée, une narration sonore. Il n’écrit pas seulement une chanson, il construit une expérience. Et surtout, il le fait chez lui, avec des machines de bande, dans une logique de jeu. Ce n’est pas encore la grande expérimentation officielle, celle qui deviendra visible à la fin des années 60. C’est un préambule. Une petite porte entrouverte sur ce qu’il aime vraiment : la liberté technique, le collage, la possibilité de transformer la musique en art plastique.

Autour de ce squelette, on trouve des fragments de culture pop : des morceaux d’autres artistes, des titres que les Beatles aiment, des disques qu’ils connaissent, des choix qui ressemblent à des clins d’œil. Unforgettable fonctionne comme une mixtape avant l’heure, mais une mixtape augmentée : pas seulement une sélection, aussi une mise en scène. Paul ne se contente pas de dire “j’aime ça”, il fabrique un théâtre où ces chansons deviennent des personnages secondaires.

Et puis il y a le tragique discret de l’objet. Parce que Unforgettable n’a pas été pressé sur un vinyle solide, destiné à durer. Il a été gravé sur des acétates, ces disques fragiles qui s’usent vite. On peut y voir une métaphore involontaire : un cadeau intime qui, à force d’être joué, s’efface. Comme si la bande elle-même refusait de devenir un monument. Comme si elle voulait rester ce qu’elle était : une farce de Noël entre amis, vouée à disparaître.

C’est peut-être ce qui rend l’histoire si fascinante. Tout ce qui est rare attire, mais tout ce qui est rare et fragile devient mythique. Et chez les Beatles, le mythe colle à la peau des objets.

Brenell, bandes, boucles : l’atelier domestique qui annonçait demain

Pour comprendre la portée de Unforgettable, il faut imaginer la technologie de l’époque. Nous sommes avant la démocratisation de l’enregistrement multipiste à la maison, avant les home studios, avant les logiciels, avant la possibilité de “faire comme au studio” avec un ordinateur portable. Les Beatles, eux, ont accès à tout, mais l’accès n’abolit pas le désir : il le déplace. Quand on passe ses journées dans les meilleurs studios du monde, le rêve devient paradoxalement très simple : enregistrer sans règles. Sans ingénieur qui regarde l’horloge, sans producteur qui attend une chanson, sans agenda.

La bande magnétique est l’outil parfait pour ça. Elle permet l’erreur, la répétition, le collage, la boucle. Elle permet surtout une chose fondamentale : le temps. On peut laisser tourner, revenir, couper, recommencer. On peut faire de la musique comme on fait du bricolage. Et McCartney adore bricoler. Il a cette curiosité artisanale, cette joie enfantine devant une machine qui fait quelque chose. La bande est un jouet, mais un jouet sérieux : un jouet qui ouvre la porte à une autre conception de la composition.

Dans le récit de McCartney, il y a un détail important : il compare ses boucles maison à celles qui seront utilisées plus tard sur “Tomorrow Never Knows”. Cette phrase remet en cause une idée trop simple : celle d’un Paul strictement mélodiste face à un John strictement avant-gardiste. La réalité est plus entremêlée. Lennon ira plus loin, plus radicalement, dans l’exposition publique de l’expérimentation. Mais McCartney, lui, est là très tôt, dans l’ombre, à faire tourner des bandes, à coller des sons, à explorer.

Ce n’est pas un hasard si les Beatles, lorsqu’ils basculent dans le studio comme instrument, sont déjà prêts. La modernité n’arrive jamais d’un coup : elle se prépare dans des chambres, dans des salons, dans des gestes privés. Unforgettable est une preuve de cette préparation. Un Noël où Paul ne se contente pas d’offrir un disque : il offre un aperçu de son cerveau en action, un mélange d’humour et de technique, de pop et de montage.

Il y a, dans ce geste, une forme de confidence. Pas une confidence verbale, pas une grande discussion existentielle entre quatre garçons débordés, mais une confidence artistique : “regardez ce que je fais quand je suis seul”. Et ce “seul” est capital. Parce que dans les Beatles, l’acte créatif est toujours une négociation. À la maison, Paul n’a pas à négocier. Il peut être bizarre. Il peut être libre.

On pourrait même dire que Unforgettable anticipe une part de son futur : le McCartney solitaire qui enregistrera presque tout lui-même sur certains projets, l’homme qui aime fabriquer, accumuler, superposer. Le McCartney qui, plus tard, pourra écrire une chanson de Noël à la fois simple et étrange, presque hypnotique, sur des synthés froids. Le McCartney qui comprend que la pop est un objet malléable, et que l’on peut la tordre sans la casser.

Le disque qui s’use, le mythe qui reste : la vie clandestine d’un objet fantôme

Tout objet rare a deux vies. La première est celle de son usage réel : ici, un cadeau de Noël, un disque qu’on écoute entre amis, qu’on passe peut-être un soir, qu’on ressort pour rire, qu’on abîme sans y penser. La seconde est celle du récit : l’objet devient une histoire, une rumeur, une preuve imaginaire d’un secret. Et quand la première vie s’efface, la seconde devient plus forte.

C’est exactement ce qui arrive avec Unforgettable. L’acétate s’use, les exemplaires disparaissent, mais la légende grossit. Elle se nourrit de ce que les Beatles ont toujours produit malgré eux : un univers de reliques. Des bandes, des démos, des prises alternatives, des sessions perdues, des fragments. Chez eux, l’archive n’est pas un supplément : c’est une partie de l’œuvre, parce que l’œuvre a toujours été entourée de mystère.

Le paradoxe, c’est que l’objet n’était pas destiné au public. Et pourtant, le public finit par le vouloir. C’est le destin de tout ce que touche le groupe : même les blagues internes deviennent du patrimoine. Même un cadeau entre quatre hommes devient une pièce du puzzle culturel.

Quand des fragments finissent par circuler, bien plus tard, l’effet est étrange : on n’écoute pas seulement un collage de musique et de voix. On écoute le bruit d’une porte entrouverte sur un moment privé. Et ce bruit-là est chargé d’affect. Il fait travailler l’imagination : on reconstitue la scène, on voit Lennon ricaner, George lever un sourcil, Ringo sourire, Paul fier de son jouet sonore. On ne sait pas exactement ce qui a été entendu, ni combien de choses manquent, mais l’essentiel est ailleurs : dans la sensation de proximité.

C’est aussi là que le mythe se révèle. Parce qu’on voudrait souvent que ces objets perdus soient des chefs-d’œuvre. On voudrait que chaque bande cachée soit un trésor. Or, Unforgettable n’est pas un grand album secret : c’est un geste. Et ce geste vaut plus que la “qualité” musicale. Il vaut par ce qu’il raconte de leur humanité, de leur humour, de leur relation. Il vaut par ce qu’il révèle de McCartney : sa curiosité, son envie de fabriquer, sa manière de dire je t’aime sans le dire.

Il y a quelque chose de profondément beatlesien dans cette trajectoire : un objet conçu pour être éphémère devient éternel parce qu’il est devenu une histoire. Une farce de Noël se transforme en graal de collectionneur. Et au fond, cela résume une bonne partie de la culture pop moderne : nous vivons dans un monde où les coulisses finissent par être plus désirées que la scène.

De la chambre au monde : comment Paul a apprivoisé Noël en solo

Quatorze ans après Unforgettable, Paul McCartney enregistre “Wonderful Christmastime”. Cette fois, ce n’est plus un cadeau privé, c’est un single destiné au monde. Et pourtant, il y a une continuité troublante : Paul est encore dans une logique de bricolage solitaire. Il joue lui-même, il construit, il superpose, il fabrique une petite machine musicale qui tourne en boucle, comme une guirlande électrique. Là où Lennon aurait cherché l’attaque, la rupture, la provocation, McCartney cherche la répétition hypnotique : un refrain qui se colle à la peau, une ambiance, une scène de fête vue depuis un coin de salle.

La chanson deviendra un classique, au sens étrange du terme : un morceau qui revient chaque année comme un fantôme familier. Et ce retour annuel produit un phénomène particulier : l’usure et l’attachement en même temps. Il y a ceux qui la détestent, ceux qui l’adorent, ceux qui la subissent, ceux qui la défendent. Une chanson de Noël est un objet brutal : elle s’impose. Elle n’est pas “découverte”, elle est rencontrée. Et plus on la rencontre, plus elle devient un test de personnalité.

En 2025, on en est là : une chanson de 1979 est suffisamment omniprésente pour générer des théories farfelues sur la sorcellerie, et suffisamment ancrée dans la culture pour que McCartney puisse en rire publiquement. Ce qui déclenche la rumeur est presque comique : une mauvaise écoute, un glissement de mot, “moon” au lieu de “mood”. On ne construit pas une mythologie avec grand-chose : il suffit parfois d’une syllabe. Et l’époque adore ça, parce que l’époque adore l’idée qu’il y aurait toujours un sens caché. Comme si l’on refusait l’idée qu’une chanson puisse être simplement ce qu’elle dit : une ambiance, un verre levé, une soirée de Noël.

McCartney, lui, ramène tout à Liverpool. Pas à l’ésotérisme, pas au symbolisme cosmique, mais aux fêtes familiales, à l’atmosphère, à la chaleur un peu alcoolisée des réunions. C’est cohérent : Paul a toujours eu ce talent d’attraper l’universel par le domestique. Il ne décrit pas Noël comme un concept, il le décrit comme une pièce où l’on parle fort, où l’on rit, où l’on se retrouve.

Et c’est là que le pont avec Unforgettable devient évident. Car l’histoire de Noël chez McCartney, c’est précisément cette tension entre l’intime et le massif. En 1965, il fabrique une émission imaginaire pour trois amis, comme un secret partagé. En 1979, il fabrique un hymne qui entrera dans des millions de maisons. Dans les deux cas, il y a le même geste fondamental : créer une ambiance, fabriquer une scène, produire un décor sonore. Ce décor peut être un petit théâtre privé ou une grande fête mondiale, mais la logique est la même : Paul est un metteur en scène.

Ce que raconte vraiment ce Noël parallèle

On peut écouter ces histoires comme des curiosités : une rumeur de sorcier, un disque perdu, des flexi-discs de fan club. Mais si l’on prend deux secondes pour les regarder ensemble, elles dessinent quelque chose de plus profond : une manière d’exister dans la pop sans se faire avaler entièrement par elle.

Les Beatles ont été un phénomène collectif, mais ils ont toujours cherché des poches de liberté. Noël, chez eux, est l’une de ces poches. Les messages au fan club, c’est un espace de jeu au milieu d’une industrie lourde. Unforgettable, c’est un espace de jeu au milieu d’un groupe qui se transforme. Wonderful Christmastime, c’est un espace de jeu au milieu d’une carrière solo où McCartney doit constamment réaffirmer qu’il est plus qu’un “ex-Beatle”.

Ce que tout cela raconte, au fond, c’est que la musique de Noël n’est pas qu’une industrie : c’est un miroir. Elle renvoie l’artiste à la question la plus simple et la plus difficile : à qui je m’adresse, vraiment ? À la foule, à mes proches, à moi-même ? En 1965, McCartney répond : à mes trois camarades. En 1979, il répond : au monde, mais avec les images de mon enfance. En 2025, il répond : à internet, mais en gardant le contrôle par le rire.

Et c’est peut-être ça, la vraie magie. Pas la sorcellerie de Liverpool, pas les covens, pas les lunes mal entendues. La vraie magie, c’est cette capacité à transformer un moment banal — un Noël, une fête, un disque qu’on passe, une blague — en quelque chose qui traverse le temps. Un geste qui devait s’user en quelques semaines devient un récit qui dure soixante ans. Une chanson qu’on trouvait “trop répétitive” devient un rituel annuel. Un malentendu de parole devient une légende, puis une punchline signée McCartney.

Noël chez Paul McCartney n’est pas un chapitre marginal. C’est un fil secret qui traverse son œuvre : le goût du décor, l’amour du jeu, la nostalgie assumée, et cette obsession très britannique de ne jamais être trop sérieux trop longtemps. Parce qu’à trop se prendre au sérieux, on finit par devenir une statue. Et Paul, lui, préfère être un homme qui fabrique encore des petits théâtres sonores, quitte à porter, pour rigoler, le costume ridicule de “grand sorcier” pendant quelques minutes.


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