Sous les projecteurs bleus de Buffalo, Paul McCartney ressemble à une évidence… et à un mystère. Debout derrière son « magic piano », il clôt 2025 comme il l’a traversée : en mouvement, les mains dans le cambouis, l’œil rivé sur la salle. Son dernier rendez-vous « You Gave Me The Answer » de l’année le prouve mieux qu’un rappel : à 83 ans, il répond aux fans avec une simplicité désarmante et, mine de rien, dresse le portrait d’un artiste qui refuse le mode musée. Il y a le Got Back Tour et cette obsession de « voir le blanc des yeux », mais aussi ces concerts sans téléphones (Bowery, Santa Barbara, Nashville) où l’instant redevient rare. Il y a Wings qui revient à la maison, via un livre et un disque, comme une réparation du récit. Il y a enfin High in the Clouds, projet fantôme qui s’anime pour de bon, et l’ombre d’un film de Morgan Neville, Man on the Run. Surtout, il y a ce futur lâché sans emphase : un nouvel album en 2026. Plongez dans ses réponses, ses anecdotes (Liverpool, Lennon sans lunettes), et ce qu’elles disent en creux : chez McCartney, la légende n’a de sens que si elle continue de jouer, maintenant, tout de suite.
L’image est parfaite, presque trop parfaite pour être honnête : Paul McCartney debout derrière son « magic piano », le visage mangé par des lumières bleues de scène, comme s’il se tenait au milieu d’un océan électrique. Buffalo, KeyBank Center, décembre qui claque dehors, chaleur dedans. On connaît le tableau : les arènes modernes, les gradins qui montent comme une vague figée, les écrans géants, la foule qui vient chercher son morceau de légende. Et pourtant, dans ce cliché-là, il y a autre chose qu’un simple souvenir de concert. Il y a l’étrangeté persistante de McCartney en 2025 : un homme qui a tout vécu, tout vu, tout gagné, et qui continue à se tenir droit face au public comme si c’était encore un examen. Un musicien qui pourrait se contenter d’être un monument, mais qui préfère rester un artisan. Un survivant de l’époque où l’on écrivait l’histoire au présent, devenu un vieux monsieur au sourire tendre, mais toujours capable de parler de musique comme d’une chose urgente.
C’est dans cette atmosphère de fin d’année, entre le sapin et l’ampli, qu’arrive le dernier rendez-vous « You Gave Me The Answer » de 2025, cette série de questions-réponses où l’on prend des nouvelles du capitaine et où, surtout, on vérifie que la machine intérieure tourne encore. Les fans posent des questions simples, parfois innocentes, parfois tellement précises qu’elles ressemblent à des scalps d’archéologues. Et Paul répond. Il répond comme il a toujours répondu : sans posture, avec ce mélange de malice et de sérieux, cette manière d’être à la fois l’oncle cool et le plus grand songwriter vivant. Il répond et, mine de rien, il dresse un bilan de l’année, puis entrouvre la porte de celle qui arrive.
Ce texte, c’est une plongée dans ces réponses, mais aussi dans ce qu’elles racontent en creux : un artiste qui, à 83 ans, parle encore de projets futurs comme un étudiant surexcité. Un homme qui, au lieu de se répéter, invente des manières de rejouer la même histoire autrement. Et si l’on veut comprendre ce que Paul McCartney a été en 2025, il faut l’écouter précisément là : quand il ne chante pas, quand il parle. Quand il raconte ce qui l’a fait vibrer. Quand il dit, sans grandiloquence, qu’il voit enfin « tout revenir à la maison ».
Sommaire
- Un rituel de décembre : le fan, la question, l’homme derrière la légende
- 2025, l’année du « tout arrive en même temps »
- Le Got Back Tour : la grande messe, encore et toujours
- Les concerts sans téléphones : Bowery, Santa Barbara, Nashville, ou l’art de retrouver la sueur
- Wings : réhabiliter le groupe mal aimé, ou comment McCartney recoud son propre récit
- High in the Clouds : le projet fantôme qui devient enfin un film
- McCartney consommateur de culture : séries, musiques, et ce que ça dit de lui
- Noël selon Paul : cadeaux, vêtements, et l’intimité sans folklore
- La crèche, Liverpool, Lennon sans lunettes : une anecdote qui dit l’amitié
- 2026 : un nouvel album, un film, et l’art de ne jamais dire « c’est fini »
- Ce que ce Q&A raconte vraiment : la persistance comme esthétique
Un rituel de décembre : le fan, la question, l’homme derrière la légende
Il y a quelque chose de très maccartnien dans l’idée même de ce format. Une rubrique de fin d’année, un échange direct, un petit feu de cheminée numérique où l’on se passe le micro. On pourrait sourire : après tout, la communication des stars est devenue une industrie, une mécanique huilée où l’intimité se fabrique en studio comme un album. Mais avec Paul McCartney, la chose prend une autre couleur. Parce que McCartney a traversé toutes les époques de la médiatisation : l’époque où l’on n’expliquait rien et où la presse inventait le reste, l’époque des grandes interviews fleuves, l’époque des talk-shows, l’époque des réseaux sociaux. Il a été un visage projeté sur des murs de chambres d’adolescents, puis un nom sur des affiches de stades, puis une icône recyclée par des générations qui n’étaient même pas nées quand les Beatles existaient.
Alors, quand il répond à des fans en décembre 2025, il fait plus qu’alimenter une rubrique : il prolonge une conversation commencée il y a plus de soixante ans. La différence, c’est que la conversation a changé de décor. Les fans ne crient plus « Paul ! » sur le quai d’une gare, ils écrivent sur un écran. Les questions ne se perdent plus dans le vacarme, elles s’archivent. Et McCartney, lui, semble apprécier cette forme de lenteur : prendre le temps de dire merci, de raconter une anecdote, de replacer un souvenir.
Dans ce dernier épisode de l’année, il y a un parfum de bilan, évidemment. On sent la saison : la petite musique de Noël, le verre chaud, la nostalgie qui rôde. Mais ce qui frappe, c’est le ton : McCartney ne sonne jamais comme un homme qui referme un chapitre. Il sonne comme quelqu’un qui tourne la page avec une main, tout en écrivant déjà la suivante avec l’autre. Il parle de 2025 comme d’une année dense, presque trop dense, une année où les projets ont afflué d’un coup. Il utilise une image très parlante : un embouteillage, un « log jam », ce moment où tout se bloque… puis se débloque brutalement. C’est une image de menuisier plus que de poète, une image concrète, physique. Et pourtant, elle dit tout : la création chez McCartney n’est pas un geste abstrait, c’est un flux. Ça se coince, ça se libère, ça repart.
Ce rituel de fin d’année a aussi une vertu : il ramène Paul McCartney à une échelle humaine. Quand il parle de sa femme Nancy, de vêtements, de cadeaux, de séries télé qu’il regarde à moitié, il casse le mythe sans l’abîmer. Il rappelle qu’il est un homme qui vit, pas seulement une discographie. Mais il le fait sans fausse modestie. Il sait qui il est. Il sait ce qu’il représente. Et justement, il peut se permettre d’être simple.
2025, l’année du « tout arrive en même temps »
La phrase la plus révélatrice de cette session, c’est peut-être celle-là : l’impression que « tout revient à la maison ». Comme si les graines plantées sur des décennies, parfois laissées dans un tiroir, parfois évoquées puis oubliées, se mettaient soudain à germer toutes ensemble. Dans la bouche de Paul McCartney, ce n’est pas un discours de marketeur, c’est une sensation d’artiste : la joie bizarre de voir ses obsessions anciennes redevenir présentes.
Il cite plusieurs choses : un livre sur Wings, un disque Wings, la concrétisation enfin d’un projet longtemps repoussé, High in the Clouds en animation, et bien sûr la tournée Got Back qu’il décrit comme spectaculaire, chaleureuse, réussie. Il y a dans cette liste un mélange très McCartney : le passé et le présent, le grand public et le projet de niche, le stade et le club, le rock et l’animation. C’est comme si son année 2025 avait été une version accélérée de toute sa carrière.
Car c’est ça, au fond, la singularité de McCartney en 2025 : il ne se contente pas d’exister en tant que vétéran. Il joue sur plusieurs tableaux à la fois. D’un côté, il est l’homme des grandes salles, le garant d’un répertoire que des millions de personnes connaissent par cœur. De l’autre, il est encore un producteur d’idées, un artisan de projets qui n’ont rien d’évident. Qui, à son âge, se dit : « Tiens, on va enfin faire ce film d’animation adapté de ce livre que j’ai écrit il y a des années » ? Qui se dit : « On va ressortir Wings du placard de l’histoire, non pas comme une nostalgie, mais comme une matière vivante » ?
Ce « tout arrive en même temps » raconte aussi autre chose : la patience. McCartney a passé sa vie à avancer vite, à écrire vite, à enregistrer vite. Dans les années 60, les Beatles sortaient des albums à un rythme qui ferait passer l’industrie actuelle pour un escargot dépressif. Mais la vie d’après a été différente. Les projets ont pris du temps. Certains ont été annoncés, repoussés, remodelés. Et voilà qu’en 2025, plusieurs de ces lignes temporelles se rejoignent.
Il y a dans ce phénomène quelque chose de presque émouvant : l’idée qu’un homme peut, même très tard, voir ses projets s’aligner. Comme si la création était un fil qu’on déroule jusqu’au bout, sans jamais savoir exactement quand les nœuds vont se défaire. McCartney ne parle pas de retraite. Il parle d’embouteillage. Ce n’est pas le vocabulaire de la fin : c’est le vocabulaire d’un atelier trop plein.
Le Got Back Tour : la grande messe, encore et toujours
Quand McCartney doit choisir son « highlight » professionnel de 2025, il finit par dire que la tournée est probablement le sommet. Ce n’est pas surprenant. Chez lui, la scène a toujours été plus qu’un endroit où l’on rejoue ses chansons. C’est l’endroit où il vérifie qu’elles respirent encore. McCartney est un homme de public. Il a beau être un compositeur de studio, un arrangeur méticuleux, un amoureux des textures sonores, il revient toujours à ce moment primitif : un musicien devant des gens.
Il décrit des audiences « chaudes et réceptives ». C’est une formule simple, mais elle dit beaucoup. Parce qu’à son niveau de célébrité, la chaleur du public n’est pas une surprise : les gens viennent déjà conquis. Ce qui l’intéresse, c’est la qualité de l’échange. La réceptivité, c’est cette capacité du public à être présent, pas seulement à consommer des tubes. Et il insiste sur la sensation physique : voir « le blanc de leurs yeux ». Voilà une phrase qui tranche avec l’image du concert moderne, saturé d’écrans. McCartney, lui, veut retrouver le regard.
Ce n’est pas seulement une nostalgie de vieux rocker qui regrette « avant, c’était mieux ». C’est une réflexion sur ce que la musique devient quand elle est filtrée par des smartphones. Il y a un monde entre chanter « Hey Jude » devant une foule qui chante avec vous, et chanter « Hey Jude » devant une forêt de rectangles lumineux où chacun fabrique sa propre archive. McCartney ne moralise pas, il constate. Et il trouve des solutions : des concerts sans téléphones.
La tournée, en 2025, c’est aussi le triomphe du répertoire. McCartney porte sur scène un catalogue qui est à la fois un musée et une boîte à outils. Les Beatles, Wings, le solo, les raretés, les hommages. Il peut faire passer le public d’une euphorie collective à un moment d’intimité, puis repartir sur un riff. On pourrait croire que c’est facile, qu’il suffit d’enchaîner les classiques. Mais non : la difficulté, c’est de rendre ces classiques vivants. Et McCartney, depuis des années, a trouvé la bonne formule : ne pas jouer comme un jukebox, mais comme un homme qui revisite son propre passé en direct.
Ce qui fascine aussi, c’est que la tournée n’est pas un simple appendice. Elle devient le cœur. Même quand il parle de livres, de films, de projets, il revient au concert. Comme si, malgré toutes les diversions possibles, tout se décidait encore là. Le rock, quand il est authentique, reste un art du présent. Et McCartney, paradoxalement, est peut-être l’un des derniers géants à l’avoir compris de manière instinctive. Il n’est pas là pour « célébrer » : il est là pour jouer.
Les concerts sans téléphones : Bowery, Santa Barbara, Nashville, ou l’art de retrouver la sueur
Le passage le plus excitant de cette discussion, c’est quand McCartney évoque ces « un ou deux shows » particuliers, donnés à Bowery, Santa Barbara et Nashville, où l’on n’autorisait pas les téléphones. Rien que ces noms déclenchent une petite alarme chez le fan : on sent l’événement rare, le moment où l’histoire se fabrique en dehors des circuits habituels. McCartney en parle comme d’une expérience « vraiment cool », différente, presque révolutionnaire dans sa simplicité.
Ce détail, pourtant, est énorme. Il dit d’abord que McCartney a encore envie de se mettre en danger, ou du moins de sortir de la routine. Les stades sont impressionnants, mais ils sont aussi prévisibles : on sait ce qu’on va vivre, on sait comment ça marche. Un concert « secret », en club ou dans une salle plus petite, sans téléphones, c’est autre chose : c’est du rock dans sa forme la plus brute. C’est l’idée que l’instant ne sera pas capturé, qu’il ne sera pas immédiatement partagé, qu’il n’existera que dans la mémoire de ceux qui étaient là.
McCartney insiste sur un aspect très concret : le fait de voir les visages, pas des écrans. Le rock, au départ, c’est un art de la proximité. Même quand il est devenu une industrie de stades, il a gardé cette nostalgie de la sueur, de la promiscuité, du regard. Les concerts sans téléphones recréent artificiellement ce que les années 60 imposaient naturellement : l’instant est unique, et si vous le ratez, tant pis pour vous. Cela change la manière dont le public écoute. Cela change aussi la manière dont l’artiste joue. On n’est plus devant des gens qui fabriquent leur souvenir, on est devant des gens qui le vivent.
Il y a presque une dimension politique là-dedans, au sens noble : une résistance douce à l’archivage permanent. McCartney n’est pas un réactionnaire technophobe. Il parle même de Spotify et de ses vidéos, preuve qu’il sait habiter l’époque. Mais il comprend que certaines choses se perdent. Et il expérimente, comme un musicien qui teste une nouvelle pédale d’effet : que se passe-t-il si l’on retire l’écran ?
Ces concerts-là sont aussi un clin d’œil à l’histoire. Les Beatles ont vécu l’époque où l’on ne pouvait pas filmer un concert, où l’on devait se contenter d’un souvenir bruyant, de quelques photos floues, de récits exagérés. Ils ont aussi vécu l’époque où ils ne s’entendaient plus sur scène à cause des cris. Aujourd’hui, McCartney cherche un autre silence, un silence paradoxal : celui qui permet d’entendre la musique au milieu du monde numérique.
Et puis, soyons honnêtes : il y a un plaisir enfantin dans l’idée de McCartney jouant un set dans une salle où l’on interdit les téléphones. C’est une façon de dire : « Vous voulez du vrai ? Alors je vous donne du vrai. Mais ça se mérite. » Ce n’est pas élitiste, c’est presque romantique. Dans un monde où tout est documenté, l’absence de preuve devient un luxe.
Wings : réhabiliter le groupe mal aimé, ou comment McCartney recoud son propre récit
Quand McCartney mentionne « le Wings book et le Wings record », il ouvre une porte passionnante : celle de la mémoire sélective. Car Wings, dans l’imaginaire collectif, a longtemps été le chapitre bancal. Le groupe d’après les Beatles. Le projet de Paul pour prouver qu’il pouvait exister sans Lennon. Une époque où la critique se montrait parfois cruelle, où l’on lui reprochait d’être « léger », « facile », « pop » au mauvais sens du terme. Et pourtant, avec le recul, Wings apparaît aujourd’hui comme un laboratoire essentiel. Un endroit où McCartney a appris à être McCartney sans le cadre Beatles.
Il faut se rappeler l’état psychologique de Paul au début des années 70. L’après-Beatles n’était pas une libération joyeuse, c’était un champ de ruines. Lennon lui envoyait des piques, la presse attendait qu’il trébuche, les fans comparaient tout au passé. McCartney, lui, s’est reconstruit en travaillant. En enregistrant à la maison. En bricolant. Et puis en formant Wings, avec Linda au cœur du projet, comme une manière de dire : la musique n’est pas seulement une carrière, c’est une vie de famille, une aventure collective.
Wings a été moqué pour ses refrains accrocheurs, mais c’est précisément ce qui fait sa force. McCartney n’a jamais eu honte d’aimer la mélodie. Dans un rock qui valorise parfois la dureté, l’ombre, la posture, il a toujours revendiqué la lumière. Wings, c’est le McCartney qui assume de vouloir plaire, mais qui, en même temps, expérimente sans arrêt. Il y a des chansons de pure pop, oui. Mais il y a aussi des morceaux aventureux, des structures bizarres, des textures inattendues, des idées de production qui montrent un homme qui écoute l’époque, qui s’en amuse.
Un livre sur Wings, en 2025, n’est pas seulement un objet pour collectionneurs. C’est une relecture officielle d’un chapitre longtemps mal compris. C’est McCartney qui reprend le contrôle du récit. Et un disque Wings, quel qu’il soit, rappelle que ce groupe n’a pas été une parenthèse honteuse : il a été un empire. Wings a rempli des stades, vendu des millions de disques, imposé des hymnes. Band on the Run n’est pas qu’un titre mythique, c’est un symbole : la fuite en avant, la survie, la renaissance.
Dans le contexte de ce Q&A, Wings représente aussi cette idée de « projets qui reviennent à la maison ». McCartney regarde derrière lui, non pas pour se réfugier dans la nostalgie, mais pour réactiver des pièces de son puzzle. Il sait que l’histoire de Paul McCartney n’est pas seulement Beatles puis solo. Elle est faite de ramifications. Et Wings est l’une des plus grandes.
Il y a également une dimension affective : parler de Wings, c’est parler de Linda, d’une époque où McCartney jouait sa vie autant que sa musique. C’est parler des tournées plus risquées, des débuts modestes, de l’envie de repartir de zéro. C’est parler d’un homme qui, après avoir été au sommet absolu, a accepté de redevenir un débutant. Beaucoup d’artistes, après un tel sommet, se crispent, se figent. McCartney, lui, a recommencé. Et Wings, au fond, c’est la preuve qu’il a gagné ce pari.
En 2025, réhabiliter Wings, c’est aussi une manière de parler aux nouvelles générations. Car les jeunes fans d’aujourd’hui découvrent Wings sans les vieux préjugés. Ils n’ont pas vécu la rivalité Lennon/McCartney comme une guerre de tranchées. Ils écoutent « Maybe I’m Amazed », « Live and Let Die », « Jet », « Band on the Run » comme des chansons, pas comme des arguments. Le temps a fait son travail : il a retiré le bruit pour laisser la musique.
High in the Clouds : le projet fantôme qui devient enfin un film
Dans ses réponses, McCartney glisse une phrase qui pourrait passer inaperçue, mais qui est en réalité énorme : High in the Clouds, l’animation, est « enfin » en train d’être faite. Le mot est important. « Enfin. » Il dit l’attente, les retards, les versions avortées, la patience. Il dit aussi la ténacité : McCartney n’a pas lâché.
High in the Clouds, c’est un projet singulier dans l’univers maccartnien parce qu’il ne vient pas directement du rock, mais d’un autre désir : raconter une histoire, imaginer un monde, construire une fable. À l’origine, c’est un récit avec des animaux, une aventure qui ressemble à une parabole sur la liberté, la musique, l’autorité. C’est typiquement le genre de projet que McCartney peut porter parce qu’il a toujours été plus qu’un musicien : il est un conteur. Un homme qui a grandi avec la radio, avec les music-halls, avec l’idée que la chanson est déjà une petite histoire.
Ce qu’il révèle ici, c’est un détail de fabrication très concret : dans l’animation, il faut enregistrer d’abord les voix et les chansons, parce que les dessins se font « dessus ». C’est l’inverse du cinéma traditionnel où l’image précède souvent. Cette remarque, c’est du McCartney pur jus : il aime expliquer les processus, parler de la fabrique. Comme quand il racontait autrefois comment un riff est né, comment une phrase est venue.
Il ajoute qu’ils viennent de terminer les enregistrements des vocalistes « ces deux derniers jours ». Là encore, on sent l’homme au travail, pas l’icône. McCartney n’est pas dans un bureau à signer des papiers, il est dans une pièce avec des gens qui enregistrent des voix. Il est dans la musique, même quand il fait du cinéma.
Il y a aussi quelque chose de touchant dans le fait que ce projet se concrétise maintenant. McCartney appartient à une génération où l’on écrivait des chansons pour trois minutes de vinyle, où l’on pensait en termes de singles, d’albums, de concerts. Et voilà qu’il navigue aujourd’hui dans l’industrie de l’animation, avec ses temporalités longues, ses équipes immenses, ses étapes techniques. C’est un autre monde. Et il a l’air heureux d’y être.
Pour les fans, High in the Clouds est aussi un symbole : celui d’un McCartney qui ne se limite pas à rejouer le passé. Il invente encore des univers. Il propose autre chose que la simple célébration. Et cela rejoint l’idée centrale de ce Q&A : 2025 n’est pas une année où McCartney regarde dans le rétro. C’est une année où des projets anciens, oui, ressurgissent, mais pour devenir nouveaux, pour devenir actuels.
McCartney consommateur de culture : séries, musiques, et ce que ça dit de lui
Au milieu des grandes annonces, il y a des détails délicieux, presque banals, qui en disent long sur l’homme. On lui demande des recommandations de musique ou de télévision en 2025, et il répond qu’il termine une série appelée Task, qu’il aime aussi Landman, et qu’il n’est « pas vraiment séries », contrairement à Nancy qui « a tout vu ». Voilà une scène domestique très simple : Paul le musicien qui regarde un épisode, Nancy qui suit tout, et ce dialogue moderne que McCartney décrit très bien : « T’as vu ça ? » « Oui, j’ai tout vu. »
Ce passage est amusant parce qu’il montre McCartney dans le présent, pas dans la légende. Il vit dans un monde où les gens parlent de séries comme on parlait autrefois de disques. Et lui observe ça avec curiosité. Il n’a pas l’air de vouloir paraître jeune. Il ne force pas. Il dit juste ce qu’il regarde, comme n’importe qui.
Puis vient la question de Spotify Wrapped, cette mécanique moderne où les plateformes transforment nos écoutes en récit. McCartney répond avec intelligence : ce qu’il aime, ce n’est pas tant la statistique, c’est le message vidéo de remerciement. Il explique qu’après un concert, il voudrait parler aux gens, savoir ce qu’ils ont pensé, mais qu’il ne peut pas. Spotify lui offre une manière de dire merci. Là encore, on entend le McCartney de la scène : l’homme qui a besoin de l’échange.
Et puis il glisse un détail sur ses écoutes personnelles : au début de la tournée, il écoutait beaucoup de musique sud-américaine, en mode « Sérgio Mendes radio », et maintenant il écoute de la musique africaine. Cette phrase est importante. Parce qu’elle confirme ce que l’on sait depuis longtemps : McCartney est un musicien poreux. Il écoute. Il se nourrit. Il ne se considère pas comme un musée. Il garde une curiosité presque juvénile pour des sons qui ne viennent pas de son univers naturel. Ce n’est pas un geste de posture, c’est une habitude : McCartney a toujours aimé absorber, transformer, digérer. Les Beatles eux-mêmes étaient des éponges, capables de prendre du rhythm and blues américain, de la pop anglaise, de l’Inde, de l’avant-garde, et de recracher quelque chose d’inédit. Paul continue, à sa manière.
Ce détail sur la musique africaine résonne aussi avec une réalité : beaucoup de musiques populaires modernes doivent énormément à l’Afrique, à ses rythmes, à ses approches du groove. McCartney, qui a une obsession pour la basse, pour la pulsation, ne peut qu’être attiré par ça. C’est comme s’il retournait à une source.
Et le plus beau, c’est la manière dont il conclut : « Yeah, man! » Un petit rire dans la phrase, une exclamation presque adolescente. C’est ridicule, et c’est magnifique. Parce que ça prouve qu’il y a encore, sous le costume, un gamin de Liverpool excité par la musique.
Noël selon Paul : cadeaux, vêtements, et l’intimité sans folklore
Dans ce Q&A de décembre, Noël n’est jamais loin. On lui demande ce qu’il y a en haut de sa liste. McCartney répond avec une douceur très simple : Nancy adore lui acheter des vêtements. Il dit que tous ses « cool clothes » viennent d’elle, que si quelqu’un le complimente il doit dire « Nancy me l’a acheté », et que si lui ne le dit pas, elle le dira. On voit la scène. On entend le petit théâtre conjugal. On est loin des stades, loin des mythes.
Il ajoute qu’il préfère donner des cadeaux plutôt qu’en recevoir. Là encore, c’est une phrase qui paraît banale, mais qui correspond bien à McCartney : c’est un homme qui a toujours eu une énergie de don, dans la musique comme dans la vie. Il parle du plaisir d’acheter à Nancy un bijou, mais souligne qu’il doit savoir ce qu’elle aime parce qu’elle change, qu’elle aime des designers modernes. Ce détail est intéressant : McCartney n’est pas figé. Il vit avec quelqu’un de son temps. Il s’adapte. Il apprend les goûts, les évolutions, les envies. Il ne raconte pas ça comme une corvée, mais comme un jeu.
Dans ces réponses, il y a une manière de parler de l’intime sans faire du folklore. McCartney n’exhibe pas sa vie privée. Il donne juste assez pour qu’on perçoive l’humain. C’est une ligne de crête difficile : être accessible sans se livrer entièrement. Et il la tient avec une élégance naturelle.
Ce passage sur Noël est aussi un rappel : malgré la mythologie, McCartney a toujours été un homme de foyer. Même au temps des Beatles, il avait cette part domestique, cette envie de normalité. Après, avec Linda, c’était encore plus marqué : la ferme, la famille, l’idée de la vie au-delà du rock. Avec Nancy, on sent une continuité : un ancrage, une complicité.
Et puis, bien sûr, il y a ce clin d’œil à « Wonderful Christmastime », la chanson de McCartney devenue rituel elle-même, aimée, détestée, indéboulonnable. Le fait qu’on lui suggère « on pense savoir laquelle » quand on lui dit de mettre son morceau de Noël préféré, c’est une plaisanterie tendre. McCartney est l’un des rares artistes dont une chanson de Noël fait partie du décor mondial. C’est presque absurde. Et pourtant, c’est logique : il a écrit des chansons pour toutes les saisons.
La crèche, Liverpool, Lennon sans lunettes : une anecdote qui dit l’amitié
On lui demande s’il a déjà été dans une crèche scolaire, ou s’il se souvient de celles de ses enfants. Il répond non, mais raconte autre chose : à l’école, il a participé à une production de Sainte Jeanne de George Bernard Shaw, où il était un « assesseur », autrement dit la foule, les moines, ceux qui décident de brûler Jeanne. C’est déjà un petit film mental : le jeune Paul, pas encore star, dans un costume de moine, en train de « huer ». Drôle d’apprentissage de la scène.
Mais le moment le plus précieux, c’est l’anecdote avec John Lennon. Dans les premiers jours des Beatles, John venait chez Paul à Forthlin Road pour écrire, puis il rentrait à pied tard. Un soir, il dit à Paul : « Les gens au coin de Booker Avenue sont fous ! » Pourquoi ? Parce qu’il les a vus sur leur porche, en pleine nuit, en train de jouer aux cartes. Paul va voir… et découvre que ce n’était pas des gens jouant aux cartes, mais une crèche. Lennon n’avait pas ses lunettes.
Cette anecdote est parfaite parce qu’elle contient tout. Elle contient Liverpool, la nuit, la marche, l’humour, l’absurde, la pauvreté visuelle de Lennon sans lunettes, et surtout l’intimité des débuts. On voit John et Paul avant la légende. Deux gamins qui écrivent des chansons dans une maison, puis qui commentent la vie du quartier comme n’importe qui. Et cette histoire, racontée en décembre 2025, est aussi une manière de rappeler que McCartney porte toujours Lennon avec lui, non pas comme un poids, mais comme une présence. Il n’a pas besoin de discours solennel. Une anecdote suffit.
Elle dit aussi quelque chose sur Lennon : cette capacité à transformer une scène en gag, à raconter une vision biaisée comme une vérité. Et sur Paul : cette capacité à écouter, à vérifier, à rire. On comprend pourquoi leur duo a été si puissant : ils se complétaient, même dans les petites choses.
Cette histoire de crèche mal vue est également une métaphore involontaire de la mémoire. Lennon sans lunettes, c’est le regard déformé. La crèche prise pour une partie de cartes, c’est l’erreur qui devient récit. Et McCartney, en la racontant, fait ce qu’il fait depuis toujours : il transforme un détail en chanson potentielle. C’est ça, le génie : voir du matériau partout.
2026 : un nouvel album, un film, et l’art de ne jamais dire « c’est fini »
La dernière partie du Q&A ouvre sur l’avenir, et McCartney y répond comme un homme qui démarre une nouvelle année, pas comme un homme qui boucle une carrière. On lui demande ce qu’il attend le plus en 2026, et il dit : mon nouvel album. Simple, direct. Pas « peut-être », pas « si tout va bien ». Il dit qu’ils commencent à réfléchir à la manière de le faire. Rien n’est figé, mais l’envie est là.
Cette annonce est majeure, même si McCartney la dit sans emphase. À son âge, chaque nouvel album n’est pas un bonus, c’est un acte. Une déclaration : je suis encore un artiste contemporain. Je ne suis pas seulement un patrimoine. Je fabrique encore du neuf.
Il évoque aussi un film de Morgan Neville, intitulé Man on the Run, et dit attendre l’activité qui va avec. Le titre, évidemment, résonne comme un clin d’œil à l’univers Wings, à l’idée de fuite, de mouvement, de route. McCartney parle de l’« activité » autour du film : promo, événements, discussions. On comprend qu’il ne s’agit pas d’un projet invisible, mais d’un moment public.
Et puis il revient à High in the Clouds, en soulignant que tout avance, que les enregistrements sont faits, que l’animation suit son cours. On sent un agenda chargé, une excitation. McCartney n’est pas en train de ralentir. Il change de vitesse, peut-être, mais il continue.
Ce qui frappe, c’est qu’il parle de 2026 comme d’une promesse, pas comme d’une dernière ligne droite. Beaucoup d’artistes, à cet âge, parlent du futur avec prudence, comme s’ils ne voulaient pas se porter la poisse. McCartney, lui, en parle avec enthousiasme. Ce n’est pas de l’inconscience. C’est une philosophie. Il a toujours vécu dans le prochain morceau, le prochain concert, le prochain projet.
Même sa « résolution du Nouvel An » est racontée sur le mode de la blague : « être un bon garçon », puis « manger raisonnablement ». C’est à la fois léger et très humain. McCartney ne se présente pas comme un sage. Il se présente comme un type qui essaie, comme tout le monde, de faire attention. Cette normalité-là, chez lui, est presque un luxe.
Et pour les fans, ce futur annoncé est aussi une façon de continuer la conversation. Parce que l’histoire de McCartney est un feuilleton qui refuse de s’arrêter. Il a été un jeune prodige, un Beatle, un ex-Beatle en crise, un leader de Wings, un solo star, un expérimentateur, un homme de scènes gigantesques, un compositeur classique, un militant, un conteur. En 2026, il sera encore autre chose : un homme qui sort un nouvel album et qui accompagne des films. Un homme qui, malgré tout, avance.
Ce que ce Q&A raconte vraiment : la persistance comme esthétique
On pourrait lire ces questions-réponses comme un contenu de fin d’année, une friandise pour fans. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce Q&A raconte une esthétique : celle de la persistance. Paul McCartney persiste à travailler. À écouter. À jouer. À inventer des dispositifs pour rendre la musique plus vraie, comme ces concerts sans téléphones. À réhabiliter des chapitres de son histoire, comme Wings. À faire exister des projets au long cours, comme High in the Clouds.
Il y a aussi, derrière chaque réponse, une leçon discrète sur la manière de vieillir dans le rock. Beaucoup de légendes s’abîment parce qu’elles s’accrochent à une image figée. McCartney, lui, accepte de changer. Il n’a pas peur d’être un vieil homme qui parle de Spotify. Il n’a pas peur d’être un rocker qui fait de l’animation. Il n’a pas peur d’être une superstar qui veut « voir le blanc des yeux » du public. Il est, au fond, fidèle à une seule chose : la musique comme lien.
Et ce lien, c’est ce que ressentent les fans quand ils lisent ces échanges. Ils ne cherchent pas seulement une info. Ils cherchent un signe de vie. Une preuve que celui qui a écrit tant de chansons qui les ont accompagnés continue à respirer au même rythme que le monde. McCartney leur offre ça : des phrases simples, des anecdotes, des projets, des envies.
Dans la photo de Buffalo, sous les lumières bleues, il y a l’icône. Mais dans les réponses de décembre, il y a l’homme. Et la vérité, c’est qu’en 2025, c’est encore l’homme qui impressionne le plus. Parce qu’il aurait toutes les raisons d’être fatigué. Et qu’il choisit, obstinément, d’être en mouvement.
2026 arrive. McCartney promet un album. Il promet des films, des activités, des choses en cours. Les fans, eux, savent déjà qu’ils reviendront, comme chaque fois, poser des questions, chercher des détails, traquer les signes. Et Paul, s’il reste fidèle à lui-même, répondra encore. Avec un sourire, une anecdote, un « yeah, man », et cette manière unique de faire passer l’histoire du rock pour quelque chose de vivant, maintenant, tout de suite.
